Autour de Millénium : les polars venus du froid
La trilogie Millénium de Stieg Larsson aura incontestablement été la révélation littéraire de 2007. Cette suite de trois thrillers aux héros atypiques, aux intrigues savamment construites et au propos intelligent a séduit plus de quatre millions de lecteurs dans le monde, aidée par le soutien des libraires et le bouche-à-oreille des lecteurs. Le suspense haletant et la critique sociale qui se dessine en filigrane en ont fait une saga passionnante, qui a séduit un public bien plus large que les seuls amateurs de polars.
Son auteur Stieg Larsson, mort d’une crise cardiaque avant la sortie des livres, avait fait part, dans un email adressé à son éditrice, de son intention "d’aller à contre courant de ce qui se fait d’ordinaire dans les romans policiers."
De fait, ses personnages principaux et secondaires sont soignés et crédibles, et n’ont rien du cliché détective privé alcoolique/ vieux flic sur le retour. Le héros, un séduisant journaliste d’investigation nommé Mikael Blomkvist, est rédacteur à la petite mais néanmoins influente revue Millénium et n’a, selon les dires de son créateur, « ni ulcère, ni des problèmes avec l’alcool et n’est pas angoissé ». Son acolyte est Lisbeth Salander, sociopathe maigrissime et tatouée, douée de talents de hacker et d’une mémoire visuelle colossale. « Des personnages qui se distinguent radicalement des figures dans les romans noirs», disait encore l’auteur. (Pour les amateurs, l’échange d’emails entre Stieg Larsson et son éditrice est intégralement reproduit dans un coffret à paraître chez Actes Sud et ne manque pas d’intérêt).
L’autre atout de la trilogie, c’est la diversité des trois volumes. Le premier, Les hommes qui n’aimaient pas les femmes >, est un thriller classique sur fond de complot familial et de machinations d’extrême droite. Il a tout du roman policier traditionnel, et on constate même que l’auteur s’est amusé à truffer le volume de clin d’œil aux classiques du genre : c’est le seul dans lequel nous voyons le héros lire polar après polar. Comme par hasard, les auteurs en sont toujours des femmes, Stieg Larsson affichant au fil des livres des positions résolument féministe. Citons pêle-mêle Elizabeth George, dont Blomkvist emprunte deux livres à la bibliothèque, Sue Grafton et Val McDermid, dont il lit Le chant des sirènes (et vue l’intrigue de ce livre précis, il n’y a là aucune coïncidence…).
Le second volume, La fille qui rêvait d’un bidon d’essence et d’une allumette , se déroule à un rythme plus soutenu, mêlant une intrigue policière d’actualité (la traite des femmes et les réseaux de prostitution clandestins) à l’histoire personnelle de Lisbeth Salander. Le troisième et dernier volume, La reine dans le palais des courants d’air, couronne le tout, brillante démonstration de thriller politique venant clore l’histoire de Lisbeth, avec une nouvelle accélération du rythme saupoudrée de critique sociale et politique. C’est sans doute le meilleur des trois, d’autant plus intelligent qu’il n’y a pas de recherche de coupables au sens classique du terme, mais il ne prend toute sa mesure qu’une fois les deux autres lus…
Le troisième tome, avec sa dénonciation de certains mécanismes judiciaires, est aussi celui où la dette de Larsson vis-à-vis de ses prédécesseurs se fait le plus sentir. Car l’auteur, certes génial, est le digne héritier d’une lignée de maîtres du polars suédois qui ont inventé l’idée du thriller comme mode de critique sociale.
Les premiers, Maj Sjöwall et Per Wahlöö , formaient un couple qui pourrait d’ailleurs un peu ressembler à celui, pour le moins atypique, formé par Mikael Blomkvist et son amie et éditrice Erika Berger. Per Wahlöö est journaliste d’investigation, Maj Sjöwall est éditrice, et ensemble ils inventèrent le commissaire Beck, dont les enquêtes, qui s’étalent sur dix romans, ont révolutionné le genre. En s’appuyant sur des intrigues policières, ils passèrent la société suédoise au crible et dénoncèrent tous ses manquements. Le premier livre de la série, Roseanna, est disponible en langue anglaise. On y rencontre Martin Beck alors qu’il enquête sur la mort d’une femme inconnue, violée puis étranglée et retrouvée nue dans un canal.
Plus près de Stieg Larsson, il faut évidemment évoquer le grand Henning Mankell, magnifique chroniqueur de la Suède contemporaine, de ses climats et ses de ses ambiances, dont l’inspecteur Kurt Wallander, bien plus mélancolique que le fringuant Michael Blomkvist, se fait le porte-voix. On le découvre dans Meurtriers sans visage, le premier d’une série de huit romans, et faute de pouvoir les recommander tous, nous citerons Le guerrier solitaire, enquête d’autant plus paradoxale que l’on connaît le coupable bien avant le dénouement, et Les morts de la Saint Jean , qui se penche sur la disparition de trois étudiants lors de la fête de la Saint Jean, et sur laquelle un collègue de Wallander enquêtait avant de mourir d’une balle dans la tête… L’inspecteur y donne libre cours à ses ruminations sur la société suédoise.
A signaler aussi, car c’est d’actualité, le dernier livre d’Henning Mankell, Profondeurs, vient de sortir, mais ce n’est pas un roman policier…
Encore plus récemment, il faut évidemment évoquer les aventures du commissaire Erik Winter, signées Ake Edwardson, où l’on retrouve, notamment dans Danse avec l’ange et Je voudrais que cela ne finisse jamais , le même regard distancié sur le modèle suédois.
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