Notre interview avec Owen Matthews : "Juste le voyeur professionnel du combat des autres "

Les Enfants de Staline  ?
Les Enfants de Staline est l’un des événements inattendus de la rentrée. Formidable témoignage sur la Russie du XXe siècle dans lequel Matthews Owen raconte l’histoire de trois générations, le livre nous transporte dans un monde de bruit et de fureur mais aussi d’intrigues et de complots. Où l’on se souvient que le KGB était une machine implacable, et que le NKVD, son sinistre prédécesseur, était bien pire. C’est d’abord l’histoire de son grand-père, qui participe activement à la collectivisation, encourage le stakhanovisme et disparaît englouti dans les purges de 1937. Puis c’est la guerre, durant laquelle sa mère et sa tante sont ballotées d’orphelinat en orphelinat, séparées, disparues, blessées, et enfin miraculeusement réunies. C’est ensuite, ce qui constitue le cœur de l’ouvrage, l’incroyable histoire de ses parents : Mervyn Owen, jeune universitaire anglais en poste à Moscou, tombe amoureux de la petite Ludmila qui a grandi. Approché par le KGB, Mervyn refuse de trahir son pays. La vengeance du KGB ne tarde pas : Mervyn est expulsé, les amoureux sont séparés. Commence alors une incroyable saga de cinq ans pendant laquelle Mervyn met tout en œuvre pour faire sortir Ludmila d’URSS. Son culot stupéfiant, sa détermination infatigable, finiront par payer : en 1969, Ludmila est intégrée à un échange d’espions entre Est et Ouest. Mais ce récit est une histoire vraie, pas un conte de fée : même s’ils se marièrent et eurent deux enfants, leur vie commune, après cinq ans d’attente et d’idéalisation, ne fut pas sans nuage. Les pages où Matthews relate le désenchantement de ses parents, leur difficulté à vivre une vie normale après une aventure aussi romantique, sont parmi les plus émouvantes du livre. Il y a enfin l’histoire de leur fils, d’abord plongé dans la Russie des années 90, véritable chaudron du diable où une poignée de privilégiés se consument et se perdent pendant que le peuple crève de faim, puis reporter de guerre en Afghanistan, en Irak, en Tchétchénie où il manque d’être tué par une roquette d’hélicoptère. Aujourd’hui, Matthews Owen a lui aussi épousé une jeune femme russe avec qui il a eu deux enfants. Il est rédacteur en chef de Newsweek en Russie et partage sa vie entre Istanbul et Moscou. C’est un ours massif, blond, aux lèvres épaisses et à la gentillesse extrême, que nous avons rencontré et qui a répondu à nos questions, en français, s’il vous plaît !

WALL-ENotre boutique Actualité et nouveautés



Amazon.fr : Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ce livre ?

Owen Matthews C’était impossible de ne pas l’écrire, une histoire pareille, comme on dit en Anglais, c’est comme « un éléphant dans une chambre » ! Mon père avait écrit ses Mémoires sur la période de sa vie entre le milieu des années 50 et 1969 mais publiés à un très petit tirage, cinq cents exemplaires en Angleterre, et c’était très factuel, extrêmement sec. Au début, je voulais écrire autre chose : un reportage sur les années 90 en Russie, un témoignage de mes expériences comme journaliste à Moscou mais progressivement j’ai réalisé que les faits historiques étaient plus intéressants que mes propres expériences et, en fin de compte, le livre, une fois fini, est plutôt historique, avec, insérés, des petits épisodes croisés contemporains… J’ai été dépossédé de ma propre histoire ! (rire)

Amazon.fr : Mais en même temps il y a un parallèle très net entre votre vie et celle de votre père, vous avez de nombreux points communs : votre attirance pour la Russie, vous avez tous deux épousé une femme russe, vous avez récupéré son vieux manteau, vous marchez vraiment dans les pas de votre père !

Owen Matthews Oui, c’est déprimant, n’est-ce pas ? (rire) Oui, on réalise plus ou moins tard que sa propre vie n’est pas si originale et qu’une grande partie de notre caractère et de notre destin est en fait héritée…

Amazon.fr : D’un autre côté, la grande histoire de la vie de votre père est une histoire romantique alors que vous, vous avez eu, avec vos reportages de guerre, une activité plutôt de l’ordre du politique. Votre combat et son combat ne sont pas sur le même plan.

Owen Matthews Oui, mais moi je n’ai jamais eu de vrai combat, j’ai juste été, en tant que reporter, le voyeur professionnel du combat des autres.

Amazon.fr : Cela ne vous a pas empêché de risquer votre vie, quand même ! Je n’ai pas bien compris, d’ailleurs, pourquoi, lorsque vous êtes dans une jeep avec des russes en Tchétchénie, vous vous faites bombarder par un hélicoptère russe ?

Owen Matthews Oui, c’était une erreur.

Amazon.fr : Une erreur ?

Owen Matthews Oui enfin, pas exactement, en fait, ce n’est pas nous qu’ils visaient, le Mi-24 est une machine assez sophistiquée, vous savez, s’ils avaient vraiment voulu nous tirer dessus, ils ne nous auraient pas ratés ! (rire)

Amazon.fr : Cette scène m’a fait pensé à une des plus célèbres scènes de Guerre et Paix, je ne sais pas si vous l’avez fait consciemment, lorsque vous êtes blessé et sous le choc, étendu sur le sol, vous vous sentez d’un très grand calme, envahi par une sérénité extraordinaire, comme le prince André, lorsque, blessé, il gît sur le champs de bataille d’Austerlitz, qu’il regarde le ciel et qu’il se sent envahi par une très grande paix intérieure.

Owen Matthews Ah ? C’est extraordinaire parce que j’ai lu Guerre et Paix quand j’étais à l’école, il y a vingt ans et je ne me rappelle plus cette scène, ce n’était donc pas conscient…mais c’est marrant, vous êtes la première personne qui a remarqué cet épisode tchétchène qui fait partie des épisodes marquants de ma vie !

Amazon.fr : Vous avez des mots très durs envers le régime soviétique, ce qui est logique si l’on considère votre histoire familiale, mais que pensez-vous du débat qui consiste à comparer nazisme et communisme ? Iriez-vous jusqu’à dire que c’est pareil ?

Owen Matthews C’est un débat assez vide, à mon avis parce que la grande différence est que le nazisme était un impérialisme agressif alors que l’URSS s’occupait de tuer ses propres citoyens (même si les Juifs allemands, bien sûr, étaient aussi des citoyens allemands…). Et l’idéologie, même si nous savons bien qu’elle n’a souvent rien à voir avec ce que le régime fait en réalité, n’est pas la même. En France, par exemple, le communisme a eu beaucoup plus de résonnance idéologique, il y a eu des générations de communistes parce que cette idéologie était très proche de l’idéal de la Révolution française. Mais dans les faits, c’est autre chose. Après la mort de Staline, Kroutchev a essayé de renouer entre communisme et politique soviétique en mettant entre parenthèse la période stalinienne. Evidemment, la période stalinienne était plus cruelle, à l’époque de la collectivisation mais on voit clairement avec l’histoire de mes parents que l’époque suivante était également cruelle et barbare, beaucoup moins sanglante bien sûr, mais quand même c’était une période où l’Etat contrôlait la vie des individus.

Amazon.fr : Vous évoquez la collectivisation, quel est le sentiment qui domine vis-à-vis de votre grand-père, qui y a participé ?

Owen Matthews Je trouve que c’est le protagoniste le plus intéressant parce qu’il est extrêmement ambigu. C’était un serviteur loyal du parti et il a vécu selon les mêmes règles qui l’ont tué. Il a complètement adhéré à l’idéologie qui l’a tué. Il pensait que la volonté du Parti était plus importante que la vie d’un homme, que le Parti avait le droit de tuer un homme pour raison d’Etat. Il ne faisait pas partie du NKVD, ce n’était pas un tueur direct mais il partageait les idées du parti et a sans doute soutenu les actions du NKVD. Il pensait que le NKVD devait traquer les ennemis du peuple… jusqu’au jour où il est devenu lui-même un ennemi du peuple.

Amazon.fr : Vous dites dans votre livre quelque chose de très étonnant, à propos des années 90 : « le choc causé à la population russe par l’implosion du système… fut bien plus violent que ce qu’ils avaient subi sous le régime soviétique lui-même – y compris pendant les purges et la Seconde Guerre mondiale. »

Owen Matthews Parce que tous les traumatismes de l’époque soviétique étaient extrêmement durs du point de vue physique mais, du point de vue métaphysique, psychologique, idéologique, c’était facile à comprendre. La guerre : nous savons qui nous attaque et nous devons nous défendre. Et à l’intérieur, c’est pareil : nous avons des ennemis à l’intérieur, il faut les tuer car ils nous empêchent de bâtir notre paradis prolétarien… les faits étaient horribles bien sûr mais pour ceux qui n’étaient pas victimes du nazisme ou du stalinisme, c’était clair psychologiquement : nous avons gagné la guerre, nous allons faire le paradis social… Alors qu’en 1991, l’implosion de l’URSS était incompréhensible, il y avait une cassure logique, narrative, c’était la chute de tous les rêves, de la raison, de la structure de pensée soviétique. Je crois que ce doit être presque plus dur de supporter cela que les duretés physiques de la guerre. Je ne sais pas, je ne suis pas russe, je ne me considère pas comme un russe, mais la Russie m’est très proche et je crois que c’est plus dur de supporter la chute idéologique d’un système de valeur que la chute physique d’une ville bombardée.

Amazon.fr : Comment voyez-vous l’avenir de la Russie ?

Owen Matthews Je suis optimiste et pour cette raison très critique. En Russie, on dit souvent que je suis russophobe et je suis sûr que c’est ce qu’on va dire du livre quand il sortira en russe. Je pense qu’il n’y a rien dans le destin mystique du peuple russe qui les empêche d’être des gens normaux. Il y a une expression russe qui dit « vivre comme les gens ». C’est une aspiration : vivre comme des gens,… pas comme des cochons ! Les soi-disant russophiles ont une vision beaucoup plus pessimiste de l’avenir parce qu’ils pensent que le meilleur de la Russie est déjà là, qu’il y a des raisons mystiques qui empêchent les Russes d’aspirer à une démocratie qui fonctionne, à une société ouverte. Ces « russophiles » pensent que la corruption est exagérée par une propagande idiote et que de toute façon ils ne peuvent pas avoir mieux. Je suis très heureux que Medvedev, même s’il n’a malheureusement aucun pouvoir, ait écrit la semaine dernière un manifeste bouleversant qui critique très sévèrement le système en vigueur actuellement en Russie. Sa démarche, avec ce manifeste, est celle d’un réformateur qui propose de faire de la Russie un pays normal, pour que les Russes puissent « vivre comme des gens ». Au nom de la stabilité, les Russes ont sacrifié leur liberté. Si on se rappelle ce que la « démocratie » et la « liberté » ont apporté dans les années 90, c’était un cauchemar, c’était horrible. Ils avaient la « liberté » entre guillemets, la « démocratie » entre guillemets, la « presse libre » entre guillemets, mais ils n’avaient pas de pain, pas de saucisson, et sans guillemets ! J’espère que ça va changer, qu’avec plus de stabilité, la Russie deviendra une société plus ouverte.

Amazon.fr : Quelles sont les personnalités russes pour lesquelles vous avez le plus d’admiration ?

Owen Matthews Ils sont tous morts ! (rire) C’est difficile à dire. J’avais et j’ai toujours beaucoup de respect pour Soljenitsyne parce qu’il a compris que c’était très important pour la société russe d’avoir un témoignage sur le stalinisme, ce qui constituait la base du projet de L’Archipel du goulag, faire un reportage littéraire sur ce qui s’était passé pour que la société sache la vérité. Ensuite, c’est difficile de supporter son amitié avec Poutine et ses engagements dans un nationalisme mystique pour l’avenir du peuple russe. Cela, je ne le supporte pas.

Amazon.fr : Vous faites donc une différence très claire entre Poutine et Medvedev ?

Owen Matthews Oui, ils sont très différents car déjà, ils ne sont pas de la même génération. Poutine a grandi pendant la période héroïque de l’URSS, l’époque de Youri Gagarine. Medvedev a été adolescent pendant la chute, à une époque où il était devenu impossible de croire dans les mythes soviétiques. Poutine, lui, y croit toujours et veut les restaurer. Mais d’un point de vue pratique, évidemment, ils sont proches, ils appartiennent au même parti. Medvedev n’est pas tout à fait la marionnette de Poutine, il a ses propres objectifs mais il ne critique jamais Poutine directement. Peut-il sortir de l’ombre de Poutine ? Franchement, je crois que la réponse est non. Ce n’est pas un « moujik », il n’a pas les couilles, c’est un petit avocat. Il est vraiment petit ! Je l’ai vu au Kremlin la semaine dernière, il était à un mètre, il fait 1m60. Il est petit, joli et parfumé.

Amazon.fr : Mais vous parliez de son manifeste comme quelque chose d’encourageant ?

Owen Matthews Oui, d’accord, mais ce n’est pas avec un manifeste qu’on gagne le respect. Par contre, Poutine est toujours représenté torse nu, dans la taïga, avec son fusil, il dégage une image très macho.

Amazon.fr : Pour revenir à l’histoire de vos parents, il paraît incroyable que votre mère ait été échangée contre les Kroger, des espions soviétiques de très haut niveau, alors qu’elle même était complètement étrangère au monde de l’espionnage ? ?

Owen Matthews Oui, c’est dommage que je n’aie pas davantage expliqué le côté technique : Gérald Brooke, un enseignant anglais, a été arrêté spécialement pour servir de monnaie d’échange contre les Kroger. Pendant cinq ans le gouvernement britannique a refusé l’échange, refusant de céder à ce qu’il considérait, à juste titre, comme du chantage. Mais en 1969, la peine de Brooke touchait à sa fin et les soviétiques ont menacé de rejuger Brooke pour prolonger la peine d’encore cinq ans. Là, la situation a changé. Pourquoi les fiancées russes ont-elles été ajoutées à cet échange ? Pour faire diversion auprès de la presse, pour faire passer la pilule, pour rendre plus acceptable le fait de céder au chantage des Russes. Car ils ont finalement cédé au chantage. Heureusement pour moi !