Interview exclusive d’Aurélia Aurita : « Est-ce que ça mérite d’être raconté ? »

Buzz moi
On est bien embarrassé pour présenter Aurélia Aurita, la jeune et talentueuse auteure de bande-dessinées, car la tentation est grande de tout résumer à ce conseil : lisez ses livres ! Quoi de mieux, en effet, que Fraise et chocolat , Je ne verrai pas Okinawa , et le très récent Buzz-moi pour découvrir qui est cette jeune femme ? Car son œuvre est puissamment autobiographique : Aurélia s’y met à nu, au propre comme au figuré, s’exposant avec une impudeur spectaculaire et pourtant jamais obscène. Retraçons donc son histoire au fil de son œuvre.

Fraise et chocolat,tome 1 : coup de maître pour son premier livre, énorme succès critique et commercial, Fraise et chocolat,tome 1 : raconte l’histoire d’amour de Chenda-Aurélia (on ne sait déjà plus lequel des deux noms est un pseudonyme, celui du personnage ou celui de l’auteure) avec Fréderic Boilet, un dessinateur reconnu dans le milieu de la bande-dessinée. Le trait est nerveux et sans fioriture, la thématique extrêmement sexuelle. C’est donc l’histoire (qui se déroule au Japon) d’une jeune femme qui explore son corps à travers une passion torride et qui, manifestement, adore ça. Avec un naturel confondant et une sincérité touchante, Aurélia Aurita retranscrit la découverte euphorique d’une sexualité heureuse et ludique, sans cesse en quête de nouvelles variations, de nouvelles positions, de nouvelles émotions. Il est possible que dans Fraise et chocolat,tome 1 : Aurélia ait d’emblée atteint un point réputé pourtant quasiment inaccessible: matérialiser sous nos yeux de la littérature érotique féminine (oui, nous parlons de littérature, à quoi pensiez-vous ?).

Fraise et chocolat,tome 2 : après l’euphorie, les premières inquiétudes. Jalousie, doutes, angoisses, viennent assombrir le bonheur primitif. Mais manifestement pas l’appétit sexuel des protagonistes.

Je ne verrai pas Okinawa : d’un certain point de vue, son troisième album est très différent parce qu’il est beaucoup moins orienté vers le sexe, et cependant il conserve la même tonalité et se coule parfaitement dans la continuité des deux premiers. Version moderne et exotique du Château de Kafka, il raconte les déboires administratifs d’Aurélia pour rejoindre son amoureux au Japon : la moitié de l’album est un huis-clos étouffant et comique dans l’aéroport de Tokyo.

Buzz-moi : ce nouvel album retrace les étapes du buzz de Fraise et chocolat. Comment Aurélia a rencontré le succès avec son premier album et comment elle l’a vécu. Une sorte d’autobiographie au carré ! En figures de style, on appelle ça une mise en abyme. De ses quatre ouvrages, c’est sans doute le plus drôle. En toute ingénuité, Aurélia se livre à une satire féroce du monde des médias et de l’édition. La scène de l’interview avec la rédactrice de chez Elle qui n’a pas lu son livre (« … que je l’aie lu ou pas, ça n’a aucune importance ! ») est déjà culte (une sorte de buzz dans le buzz, encore une mise en abyme !) ; celle du passage au Grand Journal avec Beigbeder est en passe de le devenir (« Y a un mec complètement déprimé, des valises sous les yeux, et l’autre lui dit : ‘T’as lu le dernier Angot ?’ Et le mec lui répond : ‘Non, je l’ai baisée !’ Ahahah ! »).

Le seul problème de ce Buzz-moi , finalement, c’est qu’il fait comprendre très clairement aux journalistes que les interviews, Aurélia déteste ça. De fait, sa promo, en cette rentrée, a été ultra-minimale. Mais Amazon a réussi l’exploit d’arracher un bout d’interview à Aurélia. Dans un paradoxe savoureux, la jeune femme a gentiment mais fermement refusé de répondre à toute question touchant à sa vie privée, ce qui, évidemment, vu la dimension autobiographique de son œuvre, a singulièrement compliqué la tâche de l’interviewer ! Voici donc, en exclusivité, les réponses d’Aurélia Aurita à cette poignée de questions auxquelles, malgré son aversion pour l’exercice, elle a eu la gentillesse de répondre :

Amazon.fr : Pensez-vous qu’on puisse (ou qu’on doive ?) tout dire dans une autobiographie ? Si non, quelles limites vous poseriez-vous ?

Aurélia Aurita : La seule question que je me pose c'est : "Est-ce que ça mérite d'être raconté ?". Si je considère qu'un événement, même "intime", vaut la peine, alors je fonce. Avec l'expérience, j'arrive de mieux en mieux à faire la séparation entre ma vie privée et mon travail, ce qui me permet d'aller plus loin. Pour moi, le seul "garde-fou" valable en autobiographie, c'est la lucidité qu'on porte sur ses propres capacités artistiques. Parfois, il faut accepter le fait qu'on est incapable de raconter tel ou tel événement parce qu'on n'a pas assez de recul, d'expérience ou de talent.

Amazon.fr : Quelles sont les principales différences, selon vous, entre Fraise et chocolat et Buzz-moi (à part le sexe !) ? Voyez-vous une évolution dans votre travail ?

Aurélia Aurita : Mon dessin s'est stabilisé depuis Fraise et Chocolat, où je découvrais vraiment ce style "jeté", sans crayonné. Même s'il m'arrive encore de recommencer trente fois le même dessin, je me sens aujourd'hui plus à l'aise...

Amazon.fr : A quel style pourriez-vous vous comparer ? De quel dessinateur attendez-vous actuellement la sortie d’un album avec le plus d’impatience ?

Aurélia Aurita : Mes séjours au Japon et aujourd'hui dans les Vosges m'ont coupée de l'actualité de la bande dessinée franco-belge et littéraire des cinq dernières années. Je n'attends plus les nouveautés avec impatience, et laisse plutôt maintenant les livres venir à moi. La dernière BD à m'avoir réellement bouleversée, c'est L'an 01, de Gébé...

Amazon.fr : Quel est, finalement, le sentiment qui domine face à votre succès et à la façon dont vous l’avez géré ? Vous invoquez Bourdieu à plusieurs reprises, comme une sorte de surmoi un peu culpabilisant… Avez-vous l’impression d’avoir sauvegardé votre dignité ou de vous être trop compromise avec le cirque médiatique ?

Aurélia Aurita : Depuis le début, j'ai pris soin de toujours me renseigner sur les supports qui souhaitaient m'interviewer. Au plus fort du buzz autour de Fraise et Chocolat, j'ai reçu cinq ou six invitations pour la télévision, mais n'ai accepté que celle du Grand Journal. Aujourd'hui, je refuse la plupart des demandes, tous médias confondus. Pour la sortie de Buzz-moi, je n'ai accepté à ce jour que deux entretiens, l'un sur France Inter dans l'émission de Pascale Clark et... le vôtre. Si les renseignements qui m'ont été communiqués sont exacts, vous êtes un jeune journaliste, il s'agit de l'une de vos premières interviews : je m'en serais voulue, en refusant, de vous freiner dans vos premiers pas dans le métier.

Amazon.fr : Puisqu’il est désormais notoire que vous détestez les interviews : cette interview n’a-t-elle pas été trop pénible ?

Aurélia Aurita : J'espère simplement vous avoir rendu service.