Entretien exclusif avec fabrice Humbert : «Un mauvais écrivain en sait toujours plus que son texte»

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Amazon.fr : Toute La Fortune de Sila tourne autour d’une scène d’agression dans un restaurant. Vous avez écrit auparavant L’Origine de la violence , qui s’interroge sur les mécanismes de la Solution finale mais aussi sur les motivations du gang des barbares, sur la violence scolaire et sur vos propres pulsions violentes. Pourquoi cet intérêt pour la question de la violence ?

FH : Parce que je pense que rien ne me choque autant que la violence ; c’est quelque chose qui me fait vraiment peur, quand je la vois - uniquement lorsqu’elle est réelle parce que je trouve que la représentation de la violence ne fait jamais peur, c’est bien le souci - et j’ai autant peur de la violence extérieure que de la violence intérieure qu’on peut avoir en chacun de nous : les deux me font peur et c’est de cette peur que naissent les livres. Et puis il y a des scènes de violence qui m’ont frappé dans ma vie et que je réutilise dans mes livres. C’est une explication aussi vis-à-vis de ces épisodes passés et des fois où éventuellement j’aurais dû intervenir, une espèce de culpabilité qui revient dans les livres.

Amazon.fr : Dernièrement, y a-t-il un événement qui vous a particulièrement choqué ?

FH : Oui, ce qui m’a le plus choqué récemment, c’est l’épisode sur l’autoroute pendant les vacances où pour un problème d’accident et de constat une fille a rameuté dix copains qui ont battu à mort une personne. Cela m’a beaucoup frappé parce que je pense que certaines scènes de violence sont plus que des scènes de violence mais sont révélatrices d’un certain délabrement de la société.

Amazon.fr : Votre livre s’attaque à la mondialisation : il n’y a pas seulement la violence physique, il y a d’autres violences : symbolique, psychologique, économique... Faites-vous une hiérarchie ? Sont-elles imbriquées les unes dans les autres ?

FH : Je ne sais pas comment s’organisent ces autres violences mais le fait est que le personnage le plus violent de La Fortune de Sila qui casse le nez du serveur au début est également celui qui, par les subprimes, va mettre à la rue des dizaines de milliers de personnes. Je crois malgré tout que c’est un même type de personnalité qui s’exprime. Simplement d’un côté c’est direct : il frappe quelqu’un, et de l’autre c’est beaucoup plus indirect, il ne s’en rend pas absolument compte mais enfin il est quand même conscient des implications à moyen terme.

Amazon.fr : Vous suivez le parcours de chacune des personnes présentes dans le restaurant. Il y a deux français ingénieurs qui vont devenir analystes financiers, un couple d’oligarques russes, un couple d’américains dont le mari, que vous venez d’évoquer, est un ex-sportif raté, violent et vulgaire, et le serveur africain, Sila, venu tenter sa chance en Europe. Quel est le personnage qui vous a le plus intéressé ? On sent que vous avez plus de sympathie pour le personnage de l’oligarque, qui n’a pas forcément moins de responsabilités dans la dérive économique mondiale mais qui n’est pas traité de la même façon, qui n’est pas sans grandeur.

FH :Oui, qui n’est pas sans grandeur. Effectivement, mon personnage préféré, même davantage que Sila, c’est Lev. D’abord parce que la Russie de la transition est un terrain extraordinaire pour le roman, comme tous les pays sans loi, et en plus je trouve que Lev est celui qui vit le plus intensément les contraintes historiques, au sens où, oui, il va être un voleur, mais dans un pays où la loi a disparu, de sorte qu’il y a aussi des explications au vol. Et surtout, ce qui m’intéresse le plus, c’est lui qui va vivre le conflit moral avec le plus d’intensité parce que la vie d’un homme est en jeu. En Europe de l’Ouest ou aux États-Unis, il y a évidemment des enjeux économiques très forts mais les enjeux moraux sont moins directs que dans un pays où, comme il n’y a pas de loi, finalement, la seule loi sera morale. Et donc Lev, c’est celui qui est le plus intelligent, qui comprend le mieux les contraintes qui pèsent sur lui, et c’est lui qui va porter cet enjeu moral de la façon la plus intense. Il y répond de la mauvaise façon, sans doute, mais au moins il pèse véritablement l’enjeu, ce qui n’est pas le cas de Ruffle qui, lui, ne se pose jamais de questions morales. J’ai un peu l’idée que la meilleure réponse au réel pour les personnes qui veulent absolument réussir consiste à évacuer complètement la question de la morale. En même temps ça en fait des êtres assez dénués d’intérêt. Ce que j’aime chez Lev, c’est qu’il veut avancer, il veut s’affirmer, et en même temps la question de la morale existe chez lui.

Amazon.fr : Vous pensez donc que le capitalisme dérégulé est un terrain propice au romanesque ?

FH : Oui. Je pense que tout ce qui est sans loi est propice au romanesque parce que c’est l’espace de l’aventure, de l’excès, de l’extrême. Tout ce qui est ordonné est forcément un peu ennuyeux.

Amazon.fr : Votre livre est une sorte de parabole sur la mondialisation. Quelle morale se dégage du destin des différents personnages, s’il y en a une ?

FH : Non, il n’y a pas de morale à dégager du livre, ou peut-être l’idée que l’amoralité est finalement irrésistible, que tout ce qui est du côté du doute et de la morale finit par fléchir, que les tanks abattent tous les obstacles. Alors évidemment, ce n’est pas une morale dont on peut vraiment s’inspirer... mais c’est la morale individualiste.

Amazon.fr : Etes-vous pessimiste pour l’avenir ? Pensez-vous que le système soit réformable ?

FH : Je pense que tout système est réformable mais qu’en gros il s’agit d’un rapport de force et actuellement les banques sont plus fortes que les états. Je ne vois pas très bien aujourd’hui quel pays peut avoir plus de puissance que le système financier qui en plus est en soi incontrôlable parce qu’il n’a pas de tête pensante, de tête dirigeante. Ce sont des milliards de connexions qui font un monde de profit très difficile à orienter.

Amazon.fr : Qu’avez-vous pensé de la rentrée littéraire ? Qu’est-ce qui vous a plu ? Pensez-vous que Houellebecq va avoir le Goncourt ?

FH : J’ai bien aimé Le Siècle des nuages , de Philippe Forrest ; je fais souvent des rencontres avec Maylis de Kerangal qui a écrit un livre intéressant, Naissance d’un pont . J’ai lu Houellebecq, que j’ai trouvé intéressant, comme d’habitude, moins que Les Particules élémentaires mais quand même original dans sa dimension grotesque et parodique. C’est un artiste très conscient. Le grotesque est clairement une des caractéristiques esthétiques de notre temps. Je pense que c’est quelque chose qui est en train de se développer autant en art plastique qu’en littérature, et il saisit assez bien ce moment-là, qui n’est pas le même que celui des Particules élémentaires. C’est quand même assez nouveau par rapport à ce qu’il avait fait. Je ne suis pas sûr que ce soit vraiment l’avenir souhaitable pour l’art moderne mais le fait est qu’il y a des choses intéressantes dans cette esthétique.

Amazon.fr : Quels sont vos modèles littéraires ? Vos sources d’inspiration (pour ce livre ou de manière générale) ?

FH : Dans ce livre, il y a un clin d’œil à Balzac, parce que la femme de Lev est spécialiste de Balzac. J’aime l’ambition totalisante et mégalomane de l’œuvre de Balzac, et en plus je trouve que c’est un lecteur du capitalisme assez formidable. La sensation qu’il donne dans Le Père Goriot ou Les Illusions perdues que la société est comme une mécanique qui broie les gens, si c’est ce que j’ai rendu dans La Fortune de Sila, cela me va tout à fait !

Amazon.fr : Qu’est-ce qui détermine chez vous le choix d’un sujet ? Pourquoi avez-vous ressenti, là, ce besoin de traiter de la mondialisation ?

FH : Cela fait très longtemps que je voulais parler de notre époque. L’axe, depuis L’Origine de la violence, c’est la violence donc je poursuis le travail. J’avais déjà parlé dans L’Origine de la violence d’Ilan Halimi et des banlieues. Là, c’est le même thème mais directement concentré sur notre époque, qui me plait parce qu’elle est à la fois fascinante et rebutante, parce qu’elle a quelque chose de monstrueux, qui est comme la Russie, un terrain de romanesque.

Amazon.fr : Quelle méthode adoptez-vous pour écrire vos livres ? Faites-vous un plan très détaillé avant de rédiger ou naviguez-vous à vue une fois que vous avez décidé d’un cap général ?

FH : Je navigue à vue, je n’ai pas de plan. Pour La Fortune de Sila, j’avais juste une feuille, avec un schéma : un rond avec quatre ou cinq flèches pour les personnages. C’était mon seul plan et en plus une des flèches a sauté en cours de route... Le problème pour moi est surtout de trouver l’élément déclencheur, l’idée de base qui va lancer le tout. Là, ça a été la scène dans le restaurant mais j’ai quand même erré assez longtemps pour trouver ce livre. Cela fait une dizaine d’années que je voulais faire un livre sur l’ambition et sur notre époque mais il n’y avait pas de cristallisation, ça ne s’agençait, et puis c’est venu un jour dans un restaurant, j’ai imaginé la scène du début, le lendemain je partais en Allemagne et j’ai commencé à l’écrire.

Amazon.fr : Donc vous ne saviez pas comment l’histoire allait se terminer pour vos personnages ?

FH : Non mais j’avais quand même une idée générale de la fin. J’avais la première et la dernière scène. Mais il y avait Sila, initialement, dans cette dernière scène.

Amazon.fr : Votre pratique d’écrivain vous aide-t-elle dans votre métier de professeur de français ?

FH : Non, pas du tout. Cela n’a rien à voir. Mais disons que ça donne sans doute une lecture moins enflammée des livres. On se rend compte que c’est beaucoup plus simple et beaucoup plus compliqué que ce qu’on pensait quand on explique un livre. Les questions qu’on se pose ne sont pas les mêmes : en tant que professeur ce sont des questions conceptuelles alors qu’en tant qu’écrivain elles sont plus artisanales et existentielles. Il y a quelque chose de beaucoup plus humble dans le travail de l’écriture que ce qu’on suppose quand on commente un texte. Travailler ligne par ligne, avancer, se poser des questions de construction, de viabilité du projet... c’est comme construire un pont, pour se référer à nouveau au livre de Maylis de Kerangal. A la fin, si c’est réussi, c’est assez étonnant. C’est une vraie entreprise de bâtir un pont mais je ne pense pas que les bâtisseurs de ponts se soient posés la question du lien entre les civilisations, par exemple. En tant que professeur, on va tout de suite partir vers des interprétations, mais j’ai un peu l’idée que le meilleur écrivain est celui qui dit moins de choses consciemment et conceptuellement que ce que son texte dit alors qu’un mauvais écrivain en sait toujours plus que ce que son texte laisse penser au lecteur.

Amazon.fr : On vous a associé à la «Génération Littell», terme qui a été employé pour désigner la production littéraire qui, dans la lignée des Bienveillantes, s’est attaquée à la Shoah. Qu’en pensez-vous ? Existe-t-il une génération Littell ? Est-ce une mode passagère ?

FH : Je pense que les auteurs de la «génération Littell» (je ne parle pas de moi) sont de bons auteurs. Je suis heureux de cette confrérie qu’on a pu ressentir dans certains débats : Littell à l’origine, ensuite Binet, Haenel et moi. On a vraiment partagé des expériences d’écriture commune, des questions communes se sont posées, des attitudes vis à vis de l’Histoire se sont posées... bref, ça n’a peut-être eu qu’un temps mais il y a eu un rassemblement de problématiques. Cela dit, à mon avis, on va tous sortir de ces problématiques - Littell va peut-être y rester, je ne sais pas, mais moi, je vais en sortir parce que c’est d’abord une histoire familiale à laquelle j’ai suffisamment pensé, c’est ensuite une histoire tout court dans laquelle j’ai été trop immergé pendant des années et je suis très heureux de ne plus y entrer. Vivre dans l’horreur, par les livres, à la fin, c’est quand même perturbant et ça devient très lourd. J’en suis sorti avec La Fortune de Sila et je ne pense pas que j’y reviendrai un jour. En revanche, les problématiques du rapport aux monstres, au nazisme, à l’Histoire peuvent se poser en d’autres époques et peuvent donc revenir, mais le nazisme, non, je n’y reviendrai pas.

Amazon.fr : L’Origine de la violence va être adapté au cinéma par Elie Chouraqui. Que pensez-vous des adaptions cinématographiques ? Peuvent-elles rendre l’esprit, sinon la lettre, de l’œuvre littéraire ? Avez-vous peur d’éprouver un sentiment de trahison ? De vous sentir déposséder de votre œuvre ?

FH : Je veux être dépossédé ! En travaillant sur le scénario, je me suis bien rendu compte d’une évidence : littérature et cinéma sont deux arts bien différents. Ce sont deux arts narratifs mais les moyens utilisés pour exprimer la narration sont très différents. Donc il faut que cela devienne l’œuvre d’un autre, que cela devienne le film d’Elie Chouraqui, cela me semble naturel et je suis même persuadé que s’il ne s’approprie pas suffisamment le livre, il ne pourra pas faire un bon film.

Amazon.fr : Sur quoi portera votre prochain livre ?

FH : Je n’ai rien commencé. Les gens me disent souvent : «on attend le prochain.» Mais qu’un livre soit fait et rencontre un bon accueil, c’est quelque chose de rare et qui ne se reproduira peut-être jamais. J’ai surtout conscience de ça ; je peux très bien sortir un livre qui ne recevra pas un bon accueil, et je peux aussi faire de très mauvais livres à l’avenir. J’essaie de profiter de ce que j’ai, je sais tout ce qu’il y a d’aléatoire dans la réussite d’un livre, j’ai fait à peu près ce que je voulais faire pour La Fortune de Sila, ça me va tout à fait et j’essaie d’en profiter.