Entretien exclusif avec Marc-Edouard Nabe :« C’est le Renaudot qui m’a raté ! »

Voilà plus de vingt-cinq ans que Marc-Edouard Nabe, grand amateur de jazz, Don Quichotte moderne, disciple de feu le professeur Choron, shakespearien averti et célinien notoire, divise le monde littéraire et construit sa légende livre après livre. Son dernier en date (le... 28e !), L’Homme qui arrêta d’écrire , a encore fait parler, à plus d’un titre : parce qu’il tire sur tout ce qui bouge, comme d’habitude, mais aussi parce qu’il est auto-édité, sans éditeur, sans diffuseur et que, malgré cela, il a failli rompre la routine des prix littéraires traditionnellement promis aux grosses maisons, en frôlant le Renaudot. Pour l’instant, son livre n’est disponible que sur son site, dans une poignée de librairies, mais aussi dans des commerces dûment référencés, un salon de coiffure, une boucherie, quelques restaurants... et sur Amazon. Interview-fleuve d’un grand écrivain français.

WALL-ENotre rubrique Littérature

Amazon.fr : Dans L’Homme qui arrêta d’écrire vous vous faites passer pour un vieux con ringard qui se fait expliquer la vie par de jeunes blogueurs mais votre livre trahit une connaissance très profonde des éléments de la modernité : Meetic, 24h chrono, les soirées fashionista, la Star Academy, les jeux vidéos... Finalement, vous ne semblez pas si dépassé que ça par votre époque. Comment faites-vous pour avoir une compréhension aussi fine de ces phénomènes alors même que vous semblez y être profondément allergique ? Et d’ailleurs, y êtes-vous vraiment allergique ?

MEN : J’arrête pas de dire que ce livre n’est pas autobiographique ! Personne ne veut me croire… A cause de mes journaux intimes, il y a beaucoup de malentendus sur mes romans. Dans L’Homme qui arrêta d’écrire, évidemment il y a plein d’éléments que j’ai vécu mais le narrateur n’est pas du tout moi, c’est un type qui est resté des années enfermé dans sa tour d’ivoire en train d’écrire et qui n’a eu aucun contact avec la réalité, qui ne connait rien du monde moderne et qui le découvre grâce à une bande de jeunes… Mais si on réfléchit deux secondes, on voit bien que ça ne peut pas être moi puisque j’ai fait une littérature qui est exactement le contraire, surtout ces dernières années, je me suis beaucoup investi dans mon époque, j’ai écrit beaucoup d’essais, de pamphlets, des tracts qui prouvent que je suis très intéressé et même relativement pointu sur certains domaines que sont la politique, les faits divers, les médias, internet, le sport...

Amazon.fr : Ceci dit, on sent votre personnage bienveillant vis à vis de cette bande de jeunes. Finalement, il n’est pas si réac que ça ?

MEN : Oui, bien sûr, il est adopté comme une sorte de mascotte par des jeunes gens qui vivent leur époque à fond. Ça aussi, c’est un ressort romanesque ! Ça m’étonne toujours que les gens soient tellement incompétents en littérature qu’ils ont oublié ce qu’était un roman. Ils sont paumés dans l’autofiction, la confession, le faux roman, les choses qui ne sont jamais vécues, et d’autres jamais vraiment imaginées... Beaucoup de romanciers inventent des situations qu’ils n’ont pas vécues et après se les approprient, tandis que moi, toutes les situations, je les ai vécues, mais dans mes romans, je les fais endosser à mes personnages, et même au narrateur : c’est ça la différence ! Je me suis mis moi-même dans ces situations-là et des fois, ça n’a pas été très drôle : ça ne m’a pas amusé de passer toute une nuit dans un club de jeux vidéo en réseaux avec des jeunes geeks...

Amazon.fr : Ça vous a plus amusé dans une boîte à partouze ?

MEN : Pas plus non ! Peut-être moins, d’ailleurs... Mais il faut bien enquêter sur le terrain, comme d’ailleurs tous les vrais romanciers, il me semble. C’est mon seul côté dix-neuvième. Qu’ont fait d’autre Zola, Balzac ?

Amazon.fr : Ceci dit, quand votre narrateur s’étonne qu’après avoir été longtemps admiré par des gens de droite, vous êtes surtout salué aujourd’hui par des lecteurs de gauche, là, le narrateur vous ressemble, non ?

MEN : Oui bien sûr, je joue avec tout ça. Il me semble que pour tirer de soi un bon personnage de fiction, ce qu’on dit de vous en tant que personnage réel peut vous servir à le construire et c’est ce que j’ai fait. C’est plus amusant et moins artificiel que si je me réinventais complètement… Sur la technologie, il a fallu que je joue un peu le candide pour pouvoir donner la parole aux autres personnages, qu’ils m’expliquent ce qu’est le monde aujourd’hui, internet, Facebook, Second life, Meetic, l’utilisation du portable, toutes choses que j’ai dû assimiler et finalement par rapport aux autres quinquagénaires de ma génération, je m’en sors pas si mal... Evidemment, il y a encore plein de choses qui m’échappent mais je me débrouille alors que d’autres confrères sont complètement largués et continuent à écrire leur roman sur des cahiers Clairefontaine au stylo Bic.

Amazon.fr : Dans votre roman, vous proposez à votre ami blogueur de créer un jeu vidéo à partir de la Divine comédie de Dante. Or un tel jeu existe, il s’appelle «Dante’s Inferno». Le saviez-vous ? Y avez-vous joué ? Qu’en avez-vous pensé ?

MEN : Je l’ai appris à la fin de la rédaction.

Amazon.fr : Vraiment ? C’était une intuition de votre part ?

MEN : Oui, absolument. Moi j’avais pensé plutôt à un jeu calqué sur toute La Divine comédie, à la limite avec les illustrations de Gustave Doré en dessin animé. Ce serait très intéressant de faire un jeu comme ça, qui retrace toute La Divine Comédie. En réalité, leur « Inferno » c’est pas ça, vous avez vu, c’est un jeu comme tous les autres, hyper américanisé, avec des super héros. Ils ont juste pris le mot de Dante et le mot «Inferno» qui fait résonner des frayeurs mais ça n’a rien à voir avec Dante. C’est dommage qu’avec tout le patrimoine de l’humanité, des contes de Perrault à l’Ulysse de Joyce, on ne fabrique pas de jeux qui puisent dedans : on pourrait faire un jeu vidéo sur Mr Bloom qui se balade dans Dublin, pourquoi pas ? Ça sortirait les jeunes de cette mécanique des jeux vidéo où c’est toujours des gentils, souvent flics ou militaires, qui punissent des méchants terroristes perturbateurs du système pacifié et démocratique dans lequel le jeu baigne.

Amazon.fr : Peut-être alors qu’Assassin’s Creed vous plairait : c’est un assassin qui évolue à Florence et à Venise pendant la Renaissance, au moment de la conjuration des Pazzi.

MEN : Ah oui, ça, c’est intéressant ! Au moins, il s’agit de restituer un contexte historique. Mais alors est-ce que c’est pas toujours pareil ? Est-ce que l’assassin gagne contre ses ennemis ou est-ce qu’il finit par être écrasé ?

Amazon.fr : Il gagne puisqu’il est joué par le joueur mais il sert Laurent de Médicis qu’il aide à déjouer les complots qui le menacent.

MEN : Voilà ! S’il y a un super héros agressif, méchant ou criminel, il est toujours au service du « Bien » pour rétablir l’ordre. C’est toujours comme ça dans les jeux et c’est désastreux : dès le plus bas âge, on apprend aux jeunes à être déjà de bons moutons du pouvoir en place.

Amazon.fr : Vous considérez-vous comme un moraliste ? Avez-vous pensé à Montesquieu ou à Montaigne comme modèles, pour la figure de celui qui vient de l’extérieur et qui porte un regard d’étranger sur notre société ?

MEN : Oui, il y a de ça ! J’ai essayé de retrouver un exotisme en plein Paris, avec ce couple qui est de toute façon assez classique, qu’on trouve dans La Divine Comédie mais aussi dans bien des romans épiques ou picaresques : un père et son fils ou une femme qui entraîne un homme... Ici, c’est quelqu’un de plus jeune et de plus expérimenté qui connait le monde dans lequel l’autre qui joue le candide et le néophyte se laisse balader et apprend en même temps que le lecteur. D’ailleurs, les deux lecteurs sont possibles, il peut y avoir un lecteur qui se place du point de vue de Jean-Phi, le jeune blogueur, et un lecteur plutôt du côté du narrateur : la plupart du temps, c’est le second cas, je n’ai pas encore eu de vrais lecteurs qui analysent mon roman du point de vue de Jean-Phi, ce serait intéressant. J’ai des lecteurs jeunes mais ils n’ont pas la parole, ce ne sont pas eux qui écrivent des articles, qui ont le droit de parler de mon livre ou de le critiquer, c’est dommage.

Amazon.fr : Alors finalement, cette modernité, elle vous révulse ou pas ?

MEN : Ça dépend laquelle ! Moi, je n’appelle pas ça la modernité mais la contemporanéité. On verra si plus tard, cela deviendra ou non de la modernité - je fais la même distinction en art.

Amazon.fr : Mais par exemple sur «24h chrono» on vous sent ambivalent. Vous avez au début un a priori très négatif...

MEN : Oui, il le fallait pour que le narrateur soit crédible mais ensuite il se laisse prendre. Cela dit, il ne vous a pas échappé qu’il abandonne parce qu’il voit dans «24H» une figure qui lui fait penser à un personnage de Pialat et ça lui donne l’idée et l’envie d’aller à la fermeture de la Cinémathèque... C’est quand même pas si facile de passer de «24H chrono», avec ces plans qui sont de l’anti-cinéma, à la résurgence du vrai grand cinéma qui vient le happer et le sortir de ce rêve éveillé de la série américaine pour replonger dans le vrai cinéma et assister à sa mort. Cette soirée de fermeture de la cinémathèque, évidemment, j’y ai vraiment assisté, c’est une scène vécue.

Amazon.fr : Mais la saison de «24h chrono» aussi, vous l’avez vécue car pour dire : «Il m’a l’air louche, ce Allen York», il faut avoir suivi !

MEN : Bien vu ! Vous êtes le premier à avoir remarqué ça. C’est là où est le travail ! Les autres écrivains ne travaillent pas l’époque. Les uns ne veulent pas se faire mal voir des jeunes lecteurs alors ils en disent du bien sans aller en profondeur, et les autres en disent du mal en rejetant ça d’une façon vraiment « réac ». Dans les deux cas, ils n’essaient pas de comprendre, ils n’ont pas assez d’intérêt et de curiosité pour explorer ce monde, parce qu’il est intéressant évidemment... Alors de là à m’inspirer des séries américaines pour faire mes romans, comme Djian ou des gens comme lui qui se sont tellement plongés dans ce genre de séries qu’ils ont voulu se les approprier pour construire leur oeuvre propre, non, il faut faire un travail plus subtil que ça, à mon avis. C’est comme la peinture : dans l’art contemporain, il y a ceux qui jouent avec des matériaux extérieurs et qui se font bouffer par eux, qui n’arrivent à faire des oeuvres qu’en matériaux extérieurs, et ceux de l’art moderne qui intégraient les matériaux extérieurs dans leur propre oeuvre et qui en faisaient de la peinture. Evidemment, Picasso est un bon exemple : il prend du papier journal et il en fait de la peinture mais il ne fait pas toute son oeuvre en papier journal ce qui, dans ce cas, tendrait à montrer que cette oeuvre dépend du papier journal, est soumise au papier journal. La littérature, comme la peinture, doit absorber tout matériau extérieur et le fondre dans son art.

Amazon.fr : A propos de l’art contemporain, y a-t-il des artistes qui trouvent grâce à vos yeux ?

MEN : Dans mon roman, le narrateur fait des nuances entre les mauvais artistes contemporains ! Il distingue Maurizio Cattelan que, l’air de rien, en quelques dialogues, comme c’est souvent le cas dans ce roman, j’analyse assez profondément, je crois. Le narrateur découvre l’art contemporain en même temps que Jean-Phi et sa bande, qui n’y connaissent pas grand chose, et chacun réagit selon ses goûts, Zoé, Pat, etc, mais finalement, le plus moderne est peut-être le narrateur qui fait la différence, qui arrive à trouver instinctivement la différence entre Jeff Koons, Damien Hirst, Murakamy et Cattelan.

Amazon.fr : Son critère étant l’humour.

MEN : Voila. Pour aller vite, il dit que les seules oeuvres qui peuvent tenir la rampe sont celles qui ont de l’humour parce que si l’art contemporain assume son propre humour et sa propre dérision il peut être intéressant A partir du moment où il se prend au sérieux, il tombe par rapport à du vrai grand art moderne.

Amazon.fr : Du coup, vous rejoignez Kundera qui dénonce l’esprit de sérieux.

MEN : Oui, mais lui en a plein ! Voilà un moralisateur et non un moraliste ! Je n’aime pas du tout les théoriciens : il faut prouver ce qu’on avance dans ce qu’on fait, pas dans ce qu’on dit, et surtout pas dans ce qu’on pousse les autres à faire mais qu’on ne fait pas soi-même. C’est des gens qui donnent des leçons sur le roman, «voilà comment il faut faire», tout ça, ben oui d’accord mais bon...

Amazon.fr : Est-ce que vous vous considérez comme snob ou comme élitiste ?

MEN : Ni l’un ni l’autre. Ou alors c’est snob en effet de faire un livre en papier, auto-édité, d’abord tiré à mille exemplaires avec sa propre équipe pour rejeter tout le système éditorial, oui on peut appeler ça « snob ». En tout cas, c’est à la fois snob et communiste, ce qui n’est pas incompatible, on est d’accord, regardez Visconti, par exemple, le réalisateur, était les deux...

Amazon.fr : ... ou Aragon.

MEN : Oui, enfin, un peu moins snob, lui quand même, mais bon ... Enfin, vous avez vu, à la fin de mon livre, je mets le nom de chaque personne qui a corrigé ou composé ou fait la maquette. Cet individualisation est absolument perdue dans l’édition traditionnelle. Ce sont des entreprises qui sont signalées, jamais des individus. Je réindividualise les fonctions pour tous ceux qui ont participé à la fabrication de l’ouvrage.

Amazon.fr : 28 euros quand même !

MEN : Ah ben oui, mais par rapport à ce que ça m’a coûté, c’est pas cher ! Et puis ça s’équilibre : rappelez-vous les tracts. J’en ai fait pendant trois ou quatre ans, qui étaient assez copieux, composés, affichés, illustrés, tirés sur beau papier, et tous gratuits. On les a lus dans Paris, ils ont été affichés ou distribués, on les retrouve sur Internet, j’aime alterner la gratuité et le prix d’un texte.

Amazon.fr : Je me souviens avoir lu «Zidane la racaille» à République et « Et Littell niqua Angot » au Panthéon...

MEN : Ah ? Ce serait bien de faire une liste des endroits où les gens ont lu ces tracts et d’en faire une sorte de jeu de piste dans Paris... Une idée de promenade pour le dimanche…

Amazon.fr : Malgré tout, j’y reviens, le narrateur vous emprunte beaucoup de traits. Pourquoi ne pourrait-on pas dire que c’est une autofiction ?

MEN : Qu’est-ce que c’est une autofiction ?

Amazon.fr : C’est lorsque le narrateur peut être identifié à l’auteur mais à qui il arrive des événements dans le récit qui ne sont pas arrivés dans la vie de l’auteur, comme une espèce de fausse autobiographie, si vous voulez.

MEN : Oui, c’est vrai, c’est à la lisière mais ce n’est pas ça car je répète que le narrateur, même s’il me ressemble, n’est pas moi, pour justement pouvoir crédibiliser le postulat de départ qui est que j’ai arrêté d’écrire... enfin qu’il a arrêté d’écrire. L’autofiction, ce serait... ce serait des éléments vécus autobiographiquement mais par des personnages fictifs... ou bien des personnages réels transposés dans des situations pas vécues? C’est difficile, c’est une vraie question. Je pense que c’est un livre, comme mon précédent, Alain Zannini, qui fait exploser les critères mêmes de l’autofiction, autofiction dont certain disent que j’ai été un peu à l’origine de ça en France avec mon journal intime, sauf que ce n’était pas de l’autofiction puisque tout était vrai ! Alors que là, j’ai pris la logique du «tout est faux». L’auteur d’autofiction conventionnel n’assume pas le fait que ce soit faux en essayant de persuader les autres de la véracité du récit. Là, à partir du moment où je dis que je n’écris plus mais qu’on lit en même temps quelque chose d’écrit, on peut en conclure que tout est faux, ou du moins romancé, tordu dans un sens romanesque...

Amazon.fr : Oui mais à la fin on a l’impression que le narrateur va revenir sur sa décision et recommencer à écrire.

MEN : Peut-être mais rien ne le prouve et il ne le sait pas lui-même.

Amazon.fr : Oui mais la preuve, ce serait le livre.

MEN : Oui mais il ne dit pas à la fin : «Je vais me remettre à écrire et ce que je vais écrire, c’est ce que vous avez lu depuis le début», comme une espèce de boucle, je ne fais pas ça non plus. Ce qui a été dur, c’est de ne pas écrire pendant sept cents pages un livre qui, à la fin, est lu ! On peut dire que c’est le comble de l’autofiction puisque le narrateur lui-même dès le début se met dans une position qu’il n’a pas vécu, tout en étant réelle, c’est-à-dire de ne pas écrire, ce qui est impossible, vous voyez ? J’avais déjà tenté le coup avec Je suis mort, où le type se flingue à la première ligne, donc il est censé ne pas pouvoir le dire... Et ça dure 100 pages post-mortem. Ce sont des choses qui m’intéressent depuis longtemps et je continue à creuser ce sillon.

Amazon.fr : Là où le narrateur vous ressemble le plus, c’est dans son rapport avec les autres écrivains. Est-ce que ce que vous faites dire aux autres écrivains est inventé ou non ? Par exemple quand Sollers se jette sur Antoine Gallimard pour le mordre, j’imagine que c’est très exagéré...

MEN : Oui mais il y a une raison ! Si vous ne l’avez pas découverte, je ne peux pas vous la dire. Mon critère, c’était : crédibilité absolue. C’est complètement crédible sauf si on prend un peu de recul : il ne peut pas y avoir de cocktail au Train bleu avec moi qui arrive avec une poussette et Any Gallimard qui donne le biberon au bébé... Le pitch de chaque scène est difficilement «vivable» si je puis dire, mais c’est hyper crédible quand on est dedans.

Amazon.fr : Mais pour que la satire fonctionne, j’imagine que le comportement de vos écrivains-personnages doit correspondre à la réalité. C’est d’ailleurs ce que vous reprochez à Houellebecq dans son dernier livre, d’avoir fait évoluer dans son roman des personnages réels qui ne ressemblent pas à leur modèle vivant.

MEN : Exactement. Non seulement les miens ressemblent mais tout est beaucoup plus exact que ce que vous pouvez croire. En revanche, dans les situations qui peuvent vous sembler exagérées ou symboliques, comme quand Antoine Gallimard a le crâne mangé par Sollers, il y a une raison littéraire mais si je vous la révèle c’est dommage, je préfère vous laisser la découvrir. Evidemment, on ne s’attache pas à ça quand les personnages sont inconnus : quand Jean-Phi arrive en petit train place Gaillon, ça n’étonne personne parce qu’on met ça sur le compte de la fiction, alors que rien n’est moins sûr ! Mes personnages réels sont transposés, avec une faute dans leur nom, ce qui les rend fictifs mais dans leur personnalité et leur psychologie, ils restent réels. Mais mis dans une situation fictive… La scène des journalistes où ils sont tous en train de recréer un journal : chaque personnage parle comme il parle vraiment, chacun a bien les relations avec les autres qu’il a dans la réalité, les Giesbert, Joffrin, Kahn, Edwy Plenel, tout ça est crédible et a été travaillé psychologiquement. En revanche, la situation de départ, la réunion dans un grenier où ils sont tous là pour créer un dernier journal commun en oubliant leurs divergences parce qu’ils sont tous largués, écrasés par Internet, est crédible mais impossible aujourd’hui.

Amazon.fr : Je remarque que dans votre jeu de dégommage, Giesbert est relativement épargné. Or, c’est lui qui vous a sélectionné pour le Renaudot.

MEN : Comment je pouvais le savoir en écrivant cette scène il y a quatre ans ? Lui ne se trouve pas épargné, il dit que je l’ai traité comme un vendeur de poireaux. Seulement, il est comme moi, au dessus de ça, et a sincèrement voulu défendre ce livre. Ça, ça échappe complètement aux complotistes qui croient, les imbéciles, que si je me suis retrouvé le favori du Renaudot, c’est parce que je soutiens que ce ne sont pas les Américains qui ont fait eux-mêmes les attentats du 11 septembre ! Giesbert se fout pas mal des thèses débiles sur le 11 septembre, et ce n’est pas parce qu’on pense la même chose, comme des millliards de gens bien renseignés sur le sujet, qu’il a été « épargné »…Vous savez, dans mon roman, il y en a d’autres qui sont davantage épargnés...

Amazon.fr : Pas beaucoup !

MEN : Julien Doré par exemple, que je ne connais pas !

Amazon.fr : Ah bon, vous ne le connaissez pas ?

MEN : Vous voyez, vous êtes étonné vous-même ! Vous avez cru le contraire : pour moi, c’est le plus beau compliment à faire à un romancier… Comment se fait-il que Julien Doré que je ne connais pas soit un personnage central de la scène du Baron ? Par le peu que je savais de lui et de son intérêt pour Marcel Duchamp ainsi que sa filiation avec son ancêtre Gustave Doré, j’ai créé ce personnage de chanteur de télé-réalité avec qui je peux discuter dans cette boîte de Marcel Duchamp, de plain pied, ce qui me semblait intéressant comme situation à « inventer ».

Amazon.fr : Avez-vous eu des échos de sa réaction ?

MEN : Le seul écho que j’ai eu, c’est de voir que son nom est apparu sur la liste des acheteurs du livre ! C’est intéressant : une certaine réalité fictionnée rejoint la réalité du roman en train de se vendre. J’imagine qu’on a dû lui dire qu’il était dans le livre et plutôt bien traité, et qu’il a fait la démarche de le lire. On ne me parle jamais de ça mais toujours des dégommages alors qu’ils sont mesurés par rapport à certains livres antérieurs, Rideau , par exemple...

Amazon.fr : Justement, êtes-vous moins radical qu’il y a vingt ans ?

MEN : Pas du tout ! Là, j’ai été obligé pour la crédibilité du roman de ne pas «écrire» puisqu’il est censé avoir arrêté d’écrire : si le lecteur me prenait en flagrant délit d’écriture, donc de combat, alors qu’on est censé être dans la tête d’un narrateur qui est au « repos », on sortait du roman. C’est uniquement pour ça que j’ai dû, non pas mettre de l’eau dans mon vin, mais ne donner à mon héros que de l’eau !

Amazon.fr : Pour en revenir à Julien Doré, vous saviez donc, à cette époque, qu’il était avec Louise Bourgoin et vous avez reconstitué leur rencontre ?

MEN : Je l’ai appris au moment où je l’ai écrit. Les informations qui me venaient en cours d’écriture m’on aidé à construire davantage la relation, mais enfin rien ne dit dans la scène que c’est Louise Bourgoin.

Amazon.fr : Non, mais c’est une Miss météo de Canal +...

MEN : Tout à fait mais rien ne dit laquelle. Après, c’est à vous de voir comment je suis arrivé à élaborer certaines scènes avec la pochette rouge qui se retrouve dans la main de Jamel Debbouze le lendemain, etc... Là, on est vraiment au coeur du travail romanesque. C’est tout un jeu de rôle à partir de déductions en cascades en tenant compte avant tout des critères du roman lui-même. Si vous voulez, ce sont les personnages réels qui jouent le rôle de leur transposition… Dans Alain Zannini , c’était le langage qui induisait les situations ; ici, ce sont les idées et souvent les informations, c’est vrai, qui ont induit les situations. Il ne fait pas oublier que dans ce livre, après sa rencontre avec la Miss météo, le narrateur se retrouve, une pochette de femme à la main, en train de chanter «Quand j’étais chanteur» (qui a un sens par rapport à « quand j’étais écrivain » évidemment) en karaoké au Baron avec Michel Delpech. Donc on pourrait dire qu’il est tombé très bas mais à la fois il est monté très haut. Là on est encore une fois au coeur du roman. Vous êtes le premier avec qui on peut parler de ces scènes-là. Je regrette que beaucoup voient ce livre comme un exercice de dégommage des personnalités du monde médiatique sans s’attarder sur cette déviation du monde réel dans un monde parallèle mais crédible qui, à mon avis, est la définition même de tous les romans de tous temps, et que les romanciers actuels, paumés dans leurs clichés sur le roman lourdement autofictif ou bien distancié artificiellement, ignorent.

Amazon.fr : Puisque vous parlez du Baron, c’est vrai que vous avez passé cinq ans tous les soir dans cette célèbre boîte de nuit parisienne ?

MEN : A l’époque où c’était un bar à hôtesses, oui, c’est vrai, il y a des témoins. D’ailleurs dans Alain Zannini, j’ai fait un portrait collectif, hôtesse par hôtesse, j’appelle ça «le Paradis»... Mais maintenant, ce n’est plus le même Baron et j’ai eu beaucoup de mal à y retourner pour pouvoir écrire cette scène. J’étais en reportage pendant quatre ans : je me suis servi du postulat que j’avais établi auprès de mon entourage, à savoir que j’avais arrêté d’écrire, pour justifier le fait d’aller dans certains endroits, sauf qu’au lieu d’en jouir au premier degré, comme ils le croyaient, comme pour remplacer mon activité d’écrivain, j’étais en train d’enquêter et de m’informer dans le but d’écrire ce roman.

Amazon.fr : C’est-à-dire que vous avez officiellement fait croire aux gens que vous aviez arrêté d’écrire ?

MEN : Absolument. Et tout le monde me croyait. Ceux qui ne m’ont pas cru se sont comptés sur les doigts d’une main. A partir du moment où vous dîtes que vous arrêtez d’écrire, que vous n’avez plus d’éditeur et que la plupart se réjouissent, secrètement ou non, et que les autres qui ne vous connaissent pas n’ont pas de raison de douter que c’est vrai, vous n’avez aucun effort à faire pour jouer ce rôle-là. J’étais à ce moment-là l’homme qui a arrêté d’écrire, au passé composé, pendant quatre ans. J’ai transformé au passé simple quand le livre est sorti, puisque ce n’était plus le cas : je m’étais soi-disant remis à écrire... pour eux. En fait, je n’avais jamais arrêté.

Amazon.fr : Donc la différence avec votre narrateur, c’est que vous, vous écriviez.

MEN : Une des différences, oui. Mais la différence principale étant, je vous le répète, que lui est beaucoup plus paumé, candide et à la ramasse que moi !

Amazon.fr : Vous dénoncez le cynisme de notre époque. Est-ce que vous vous considérez comme un écrivain moral ?

MEN : C’est comme l’autofiction, c’est une notion difficile à définir, vous lancez des mots, comme ça ! Certains disent ça de moi, c’est vrai, que je suis finalement très moral parce que je m’attaque au mal. Moi j’aime bien apprendre dans les deux sens : enseigner aux autres et apprendre des autres. C’est sûr que si le lecteur sort de mes scènes infernales, comme le cocktail de Canal+ au théâtre du Rond-point ou la conférence des journalistes, en se disant «c’est super cette ambiance, il a rien compris, ce narrateur, c’est vachement sympa», dans ce cas, j’ai perdu mon pari. C’est vrai que la scène a été faite, en dehors des enjeux romanesques, pour en dégouter, pour que le lecteur se dise : «je ne rate rien à ne pas faire partie des happy fews parisiens ».

Amazon.fr : Mais est-ce que votre position n’est pas ambiguë, comme pouvait l’être celle de Proust qui faisait la satire d’un milieu qui, en même temps, le fascinait ? Vous allez chez Ardisson, par exemple.

MEN : Oui, enfin, c’est comme ceux qui ont imaginé que j’étais tout à coup un pourri, un vendu, un corrompu parce que j’étais sur la liste du Renaudot !...

Amazon.fr : En même temps, c’est de bonne guerre !

MEN : Tout à fait mais qu’est-ce que j’y peux, d’abord ?

Amazon.fr : Mais vous avez dit que vous étiez content d’être sélectionné.

MEN : Mais parce que comme figures horribles de la corruption du monde littéraire de notre époque, il y a mieux à trouver que Besson, Giesbert et Le Clezio (que je ne connais pas) ! En plus, Besson et Giesbert m’ont toujours soutenus, en quoi est-ce étonnant s’ils ont tenté le coup? Si demain c’est BHL qui veut m’honorer et Alexandre Jardin qui me saute au cou, là, je pourrais me poser des questions ! Mais les Taddeï, Ardisson, Durand m’ont toujours soutenu, depuis le début, ils n’ont pas bougé et le cercle ne s’est pas tellement aggrandi en 25 ans. Si Jean-Edern Hallier était encore vivant, il me soutiendrait toujours.

Amazon.fr : Mais ce ne sont pas les plus confidentiels...

MEN : La confidentialité est-elle obligatoirement un critère de qualité? En tous cas, ce n’en est pas un de courage, de panache et d’efficacité…

Amazon.fr : Non mais vous vous positionnez quand même comme un maudit, vous vous réclamez de la filiation de Baudelaire, Huysmans...

MEN : Je ne me réclame de personne mais Baudelaire et Huysmans, s’ils étaient invités, iraient chez Ardisson ou Taddeï, c’est certain ! Vous en doutez? Relisez la correspondance de Baudelaire. Et celle de Flaubert: l’individu qui souffre de l’indifférence de la société, qui veut batailler contre elle, mais qui en même temps veut avoir la parole, et s’impose comme l’un des meilleurs bien entendu. Et Proust a bien magouillé pour avoir son Goncourt, pour un livre qui n’était pas celui qu’il avait auto-édité... Quant à Céline, n’en parlons pas : il s’est déplacé à la télé, dans le studio de Dumayet, avec une cravate et un costume, ce qui ne l’a pas empêché d’être génial et de ne rien lâcher malgré son ton de fausse victime roublarde. Ce qui est important, c’est la prestation, pas le support. Et puis, l’aspect médiatico-parisianiste a une place mineure dans mes livres. Sans citer Printemps de feu qui se passe à Bagdad ou Visage de Turc à Istanbul, L’Âge du Christ à Jérusalem ou Alain Zannini à Patmos, mais même le Journal intime n’est pas uniquement parisien et il n’y a pas que des scènes de cocktails « germanopratins » au vitriol, c’est pas ça, la mondanité... Là, j’étais bien obligé, puisque c’était le sujet, de me plonger dans ces milieux. Dante a fait pareil pour écrire sa divine comédie, il parle de plein de gens people de son époque qu’il massacre au passage en les plongeant dans des lacs plein de merde, en les écorchant, en les jetant dans les flammes...

Amazon.fr : Vous parlez de la mode des reprises et remakes en tout genre, et vous dîtes que l’original, désormais, est devenu le brouillon de la reprise. Nabe est-il le brouillon d’autres écrivains ? Si oui, lesquels ?

MEN : C’est à eux qu’il faut le demander. Si vous avez des idées de qui pourrait se servir de mon travail pour en faire un meilleur... Bon courage ! Je suis déjà moi-même mon propre brouillon : Alain Zannini est le brouillon de Marc-Edouard Nabe. N’oublions pas que c’est mon pseudonyme. L’écrivain qui se sert de moi comme d’un brouillon est déjà en activité : c’est moi-même. C’est peut-être parce que je me suis considéré comme un brouillon que j’ai créé Marc-Edouard Nabe qui allait accomplir ce brouillon en une sorte d’oeuvre.

Amazon.fr : Y a-t-il des écrivains dont vous vous sentez proches ?

MEN : Vivants ? Aucun ! On parlait de littérature américaine, vous savez, il y a deux sortes de goûts : américain et russe. Moi je suis du côté russe et on n’est pas si nombreux en France à s’être intéressé à la littérature russe dans ce qu’elle a de plus grand, c’est-à-dire ses romans, mais cet intérêt est un juste retour des choses car comme vous savez, les grands romanciers russes, Dostoïevski, Tolstoï, étaient imprégnés de romans français. Guerre et Paix, c’est truffé de français...

Amazon.fr : Et chez les russes vivants, comme Limonov ?

MEN : On a travaillé ensemble à «L’Idiot international» mais je l’ai perdu de vue et il est difficile à lire parce qu’il n’est pas traduit. J’aimais beaucoup sa femme Natacha, écrivain aussi, qui est morte, la pauvre. On a fait un long dialogue elle et moi à la fin des années 80 qui a été filmé, ça ressortira un jour… Le critère n’est pas le vivant contre le mort, ce n’est pas parce qu’un écrivain est mort qu’on ne peut plus rien en tirer. Aujourd’hui, la littérature américaine vivante est celle qui est sans arrêt mise en propagande chez François Busnel, par exemple, qui ne jure que par ça, il est obsédé par les Américains, dans son émission il ne fait que des rencontres et des hommages à des auteurs sans intérêt qui ne laisseront rien ! Céline déjà dénonçait ça dans les années 50 : lui parlait d’Hemingway, Faulkner et Dos Passos qui pour lui étaient déjà de la merde. Moi j’ai beaucoup apprécié Thomas Wolfe, le précurseur de tous les écrivains américains modernes, une brute, l’un des plus grands... mais incomparable à côté des Russes. Qui est plus fantastique à lire que Gogol ? Les écrivains français ne comprennent rien à la littérature russe, ils n’ont jamais lu réellement Crime et Châtiment, un crayon à la main, comme j’ai pu le faire, ligne par ligne, pour décortiquer ça et comprendre quel est le grand génie romanesque de Dostoïevski, et non pour s’attarder sur ce folklore de la culpabilité, le pessimisme, la contrition, la passion, l’excès... tout ça, c’est des conneries ! Ce sont des travailleurs du roman, et ils sont partis du roman français, donc c’est normal qu’un écrivain français retourne aux Russes, c’est un juste retour des choses. Déjà Alain Zannini était fondé sur mon étude des écrivains russes mais L’Homme qui arrêta d’écrire encore plus, surtout par cette espèce d’oralité, d’écriture orale et pensée que représente le discours du narrateur qui avance dans l’action. C’est quand même un des seuls romans qui est aussi long et qui est au présent. En principe un roman ne peut pas être au présent, c’est souvent un des grands critères du roman. On revient sur une histoire que le narrateur raconte alors que là, il ne la raconte pas, il la vit en la pensant et ça devient quelque chose que le lecteur lit mais qui n’est pas l’écriture que l’écrivain a écrit. Et cela, ça vient de ma grande fréquentation des Russes.

Amazon.fr : Et par la suite ? Boulgakov, Grossman ?

MEN : Oui, aussi. Mais si Dosto et Tolstoï vous semblent trop « anciens », prenez Tchekhov ou Gorki… Enorme romancier, Gorki ! Il a trouvé sa voie, pas facile quand on a fréquenté Tolstoï, pareil pour Tchekhov… Tout cela n’intéresse pas les Français, sortis de Bret Easton Ellis, ils sont perdus [qu’il n’a pas lu, nous a-t-il confié, ndi]… Moi, je ne peux pas me perdre avec Homère, Dante, Shakespeare ou les Russes, ou Proust ou Céline... Ce n’est pas parce qu’ils sont morts qu’ils ne sont pas vivants. Ils me guident parce que je les écoute. Les autres n’ont pas l’humilité d’apprendre d’eux. Ils les lisent de leur point de vue à eux, lecteurs, alors qu’ils faut lire les grands de leur point de vue à eux, auteurs, bien sûr… Beaucoup de lecteurs, et pire des lecteurs-écrivains pensent qu’ils ont des choses à redire à Dosto ou à Céline, sous prétexte qu’ils ne partagent pas les mêmes idées ! Ils sont ridicules. Les grands sont là pour nous enseigner une vérité d’action et de pensée. On ne « dialogue » pas avec Shakespeare en le lisant, on ferme sa gueule et on essaie de tout comprendre avant d’appliquer ce qu’on a compris dans sa propre trajectoire. Moi par exemple, on me reproche parfois mon « désengagement » politique, mon refus de suivre un groupe tout en ayant inspiré certaines de leurs idées, dans le but « égoïste » de continuer mon écriture, de la protéger même, mais c’est directement tiré de l’enseignement de Céline qui n’a pas fait autre chose. Je ne le copie pas, j’apprends de lui pour suivre mon chemin propre, mais c’est plus facile pour les abrutis de dire que je me prends pour Céline réincarné ! Ces gens-là, lui ou Proust dans sa stratégie littéraire d’entrisme dans le beau monde pendant vingt ans avant d’en faire une fresque, ou bien Dostoïevski dans sa pratique d’une certaine polémique politique liée à son oeuvre de romancier, ne peuvent pas se tromper, c’est impossible.

Amazon.fr : Pensez-vous qu’un écrivain puisse se passer d’un éditeur, même s’il est inconnu ?

MEN : Il faudra bien qu’un jour, ça arrive. Ca va être difficile, c’est vrai que ma position est particulière, c’est pour ça que j’ai réussi. Mais un jour, ça arrivera. Il faudra un type sûr de lui comme pouvait l’être un Lautréamont ou un Rimbaud !

Amazon.fr : Lautréamont, ça ne l’a pas mené très loin ! (Il est mort inconnu à 24 ans)

MEN : Oui, mais ils étaient très sûr d’eux pour le texte bien que très naïfs sur le système éditorial et sur le marché du livre. Même s’ils se sont auto-édités, eux aussi ! Une Saison en enfer a été éditée par la mère de Rimbaud avec l’argent de la mère de Verlaine. Un jour, il y aura un jeune type inconnu qui sera sûr de son texte et qui aura le courage de l’éditer lui-même et peut-être qu’il pourra faire un coup fabuleux...

Amazon.fr : Est-ce qu’avec cette auto-édition, vous avez l’impression d’avoir réussi votre coup et est-ce que vous avez l’impression, en refusant le système de l’édition traditionnelle, d’être une sorte de champion de la cause des écrivains ?

MEN : Oui, ce n’est pas une impression, j’ai réussi mon coup ! Vous en connaissez beaucoup, des livres dont on parle à ce point là onze mois après leur sortie ? J’ai frôlé le Renaudot, mais je ne l’ai pas raté, tout le monde l’a compris… C’est le Renaudot qui m’a raté ! C’est désastreux pour eux, vous vous rendez compte de la gloire qu’ils auraient tiré de ça ? Ils auraient prouvé pour la première fois que les prix n’étaient pas corrompus car moi, je n’ai pas donné d’enveloppe à Giesbert ou à Le Clezio pour qu’ils votent jusqu’au bout pour moi... Mais je m’en fous, je n’ai perdu dans cette histoire qu’une possiblité de vendre plus mon livre, c’est tout, la reconnaissance m’étant totalement indifférente. C’est le système des prix qui a l’air bien con… Personne n’est content. Les gens sentent bien que les Goncourt une fois de plus ont été conformistes en couronnant Houellebecq et les Renaudot n’ont pas réussi à leur voler la vedette en lui collant une lauréate dont ils ont honte. C’est une année ratée. Le système s’est encore trompé. Tant pis pour le système, il a montré qu’il était bien comme tout le monde l’imagine : faible.