22.11.2010 Les damnés de la rentrée


Ils n’ont pas eu de prix, ils n’ont pas eu de presse, et si Amazon n’en parle pas, personne ne le fera. Pourquoi ? Trop jeunes, trop peu connus ? Sans doute. Trop de mauvais esprit et d’esprit tout court ? Sûrement ! Iconoclastes et talentueux, ils nous livrent des satires, des pamphlets, des contes cruels, des critiques au lance-flamme ou à la soude, c’est sérieux et drôle, sévère mais juste, sombre et léger, ça grince, ça crie, ça chante, c’est frais et ça pique.

Patrick Bouvet, avec Open Space , et Thierry Beinstingel, dans Retour aux mots sauvages , nous parlent de résistance face à la machine à broyer qu’est devenue notre société symbolisée par l’entreprise. Le premier constate la déréalisation du monde et incite à la quête d’espaces opaques ; le second imagine un télé-opérateur qui se mettrait à écouter ses clients au lieu d’essayer de leur vendre sa soupe et, ô crime contre la rentabilité, les rappellerait pour le plaisir.
Fréderic Moulin, dans Valeurs ajoutées , imagine une anti-utopie où l’on pourrait optimiser les enfants de manière à ce qu’ils donnent toute satisfaction aux parents angoissés. C’est un inquiétant Meilleur des mondes à la Aldous Huxley, mais en plus c’est hilarant.
Dans le genre «conte politique loufoque», on surveillera la parution en janvier de Sequoiadrome d’Emilie Notéris, dont le programme-résumé semble porter les plus belles belles promesses : «Karl Marx et la plus grande entité vivante, à savoir, un séquoia géant californien, fusionnés sous l’appellation générique et unitaire de séquoia Karl Marx. Le texte s’ouvre sur le crash d’un bimoteur au sommet du séquoia, à son bord, le narrateur Robinson et sa copilote Miss Hélium. Le narrateur et le séquoia Karl Marx négocient un atterrissage historico-politique.» Tout un programme, en effet.
En matière de critique sociale grinçante et drôle, nul doute que ces jeunes auteurs pourraient se reconnaître en Dario Fo, le célèbre dramaturge italien, dont Fayard vient de publier L’Apocalypse différé ou A nous la catastrophe.

Catégorie «histoire et littérature», on goûtera au formidable travail de Charlotte Lacoste qui, avec Séductions du bourreau , déplore qu’on soit passé de l’ère du témoin réel, celui qui a survécu aux horreurs de notre époque, guerres, camps, meurtres de masses, à celle du bourreau fictif, qui réhabilite tranquillement, l’air de rien, nazisme et autres comportements génocidaires. Le livre de Charlotte Lacoste, en recensant et en démontant méthodiquement toutes les bêtises écrites par les plus grands journalistes et intellectuels sur le sujet, constitue lui-même un jeu de massacre réjouissant, notamment pour ceux qui ont trouvé à redire au triomphe fait en son temps aux Bienveillantes de Jonathan Littell. En parlant de critique littéraire iconoclaste, on saluera au passage, L’Enfer du roman , de Richard Millet, qui ose s’attaquer au roi des genres, cette inexpugnable citadelle de la littérature contemporaine.

Enfin, nous terminerons ce tour d’horizon en mentionnant Et si les oeuvres changeaient d’auteur , du toujours ludique Pierre Bayard, et cette sympathique biographie, Kill David, la légende de David Caradine , d’Eric Arlix, étonnant manuel de sagesse à l’adresse des petits scarabées trop stressés.


01.11.2010 Prix littéraires : on solde !

Le rideau est tombé sur la rentrée littéraire avec l’Interallié, dernier des grands prix de l’automne, décerné à Daniel Olivier pour L’Amour nègre , savoureux roman comique qui raconte l’histoire d’un petit garçon africain adopté par un couple de stars hollywoodiennes. L’heure des comptes a donc sonné.

Houellebecq a dit : «C’est une bonne chose»
L’insoutenable absence de suspense a pris fin avec l’attribution du Goncourt à Michel Houellebecq pour La Carte et le territoire , polar neurasthénique farci à l’autofiction où l’auteur, en toute simplicité, met en scène son assassinat et son enterrement.
Ses deux rivaux principaux, unis par une même thématique architecturale, se consoleront avec le Médicis ( Naissance d’un pont , de Maylis de Kerangal) et le Goncourt des lycéens ( Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants , de Mathias Esnard, qui raconte le périple de Michel-Ange appelé à Istanbul pour construire... un pont).

Hors Goncourt
Virginie Despentes rafle le Renaudot avec son polar punk féministe lesbien, Apocalypse bébé , tandis que le Femina va à Patrick Lapeyre pour une histoire d’amour à trois, La Vie est brève et le désir sans fin .
Moins sexuel et plus historique, le Renaudot poche est attribué à Fabrice Humbert pour L’origine de la violence , qui nous emmène à Buchenwald sur les traces des bourreaux et des victimes.

Saint-Germain et le monde
Les prix couronnent aussi des grands succès de la littérature internationale, avec le Médicis étranger pour l’extraordinaire Sukkwan Island , de David Vann, et le Femina étranger pour Purge , le mal nommé, de la finlandaise Sofi Oksanen.

Catégorie Indé
Moins connus mais pas moins exigeants et sans doute plus originaux, des petits prix échappent à la tyrannie médiatique en récompensant des titres moins en vue. Le prestigieux prix Décembre, par exemple, est attribué cette année à l’iconoclaste Fréderic Schiffter pour Philosophie sentimentale tandis que le prix Virilo (crée pour faire pendant au Femina) est allé à Photo de groupe au bord du fleuve d’Emmanuel Dongala, le jury ayant déclaré avoir apprécié « la description féministe d’une Afrique contemporaine démunie et violentée, mais pleine d’espoir et d’humanité ».