Kat Onoma:
On a l'impression d'avoir bouclé un truc en 1997 avec le
double album live Happy Birthday Public
. Il ne contenait aucun
inédit mais il nous a permis de revisiter entièrement notre
répertoire en utilisant l'acoustique. On a remis les choses à plat,
on s'est débarrassé de quelque chose. Après, il y a eu un
arrêt de quatre ans et les projets solo de chacun se sont
concrétisés. On aurait très bien pu ne pas enregistrer ce
dernier disque. Rien ne nous y a obligés. Notre optique, c'est de ne pas
se forcer. Pas à faire de la musique ensemble, cette envie-là existe
toujours. Non, c'est avoir envie de faire un disque, de tourner, de faire de la
promo. Cette décision-là, on la soupèse longuement et cette
fois-ci, ça a été une vraie prise de tête. Mais une fois
que la décision a été arrêtée, on a été
très heureux. Ce nouvel album est décomplexé, il a quelque chose
d'évident. À la fois une désinvolture et une grande liberté
d'être là où l'on doit être.
Amazon.fr: Vous avez enregistré avec un quatuor à cordes et un
chœur gospel. N'avez-vous pas craint de perdre votre identité
musicale ?
Kat Onoma:
Dans Kat Onoma, chacun a sa spécialité, mais nous
n'avons pas envie que les choses se formalisent entre nous. Donc, les
croisements entre notre vision et celle des musiciens qu'on admire sont
essentiels. On aime se mettre dans un jeu musical de ping-pong et il y a depuis
toujours des gens qui participent régulièrement à
différents stades ou étapes de Kat Onoma. Les techniciens sont partie
prenante du processus, autant que les gens qui écrivent, comme Olivier
Cadiot, Jack Spicer/Thomas Lago ou Pierre Alféri, et ceux qui travaillent
le côté visuel. Mais c'est vrai que nous avons été
effrayés à l'idée d'être l'objet de débordements. On
avait des tas de résistances par rapport aux dangers et aux
difficultés d'intégrer le quatuor à cordes et les chœurs de
la London Academy aux guitares, parce qu'on savait qu'on n'allait pas
réadapter nos guitares et qu'il faudrait faire avec. C'est ce qui nous
attirait et ce qui rendait aussi cette collaboration difficile. Mais on a su
gérer l'entreprise, et la rencontre, au moment de l'enregistrement dans la
chapelle, a effacé la question de l'appréhension.
Amazon.fr: Pourquoi avoir choisi Ian Capple, connu surtout pour son
travail avec Tricky et Tindersticks, pour produire cet album ?
Kat Onoma:
Je l'ai rencontré au moment du mixage de « Samuel
Hall », chanson que j'ai composée pour l'album
Fantaisie
militaire, d'Alain Bashung. Ses expériences le
désignaient particulièrement pour ce projet, d'autant plus que Capple
est quelqu'un qui adore travailler avec les Français, c'est un Anglais
francophile. Il l'a prouvé en enregistrant
Fantaisie
militaire avec Bashung ou
Faux
mouvement avec Autour de Lucie. C'est un producteur qui
participe du début jusqu'à la fin, pas quelqu'un qui n'apporte qu'un
avis stylistique. Il participe pleinement sans instiguer ses trucs, il sait
donner de la clarté et de la transparence au projet. Il avait
écouté tous nos disques, y compris les divers projets solo et les
maquettes du nouvel album. C'était l'homme de la situation, capable de
faire beaucoup de suggestions. Il y a quelques années, on aurait aimé
enregistrer avec Daniel Lanois, à l'époque où il produisait
Dylan, l'album
Time Out Of
Mind contient des moments extraordinaires.
Amazon.fr: Vous réinterprétez souvent de façon
différente vos propres morceaux. Considérez -vous que, même
enregistrée, une chanson n'est jamais finie ?
Kat Onoma:
Une chanson telle qu'elle est sur le disque est liée à
un processus. C'est différent sur scène où intervient la
connivence avec notre propre public. Le public réagit à ses
déplacements, il est très sensible aux variations. Le nouvel album a
cette dimension un peu live, sans préméditation, même si on
n'est pas dans l'improvisation pure. Et puis, c'est une attitude
générale chez Kat Onoma, une façon de sauver quelque chose,
d'exploiter toutes les possibilités qui auraient pu être
explorées et qui ne l'ont pas été. Au début de Kat Onoma,
on faisait beaucoup de reprises de standards gravés dans la mémoire
collective, comme « Be Bop A Lula » (de Gene Vincent) ou
« Wild Thing » (des Troogs). C'est un contrepoint
immédiat qui permet de se positionner par rapport à nos
références. Tu peux aller chercher une note et glisser dans
l'ellipse. C'est déjà un geste, on est dans une espèce de
relief, la version 3D de l'écoute. Dans une connotation plus historique,
on s'insurge contre l'idée fausse qui veut que la musique se démode,
qu'une mode vient en écrabouiller une autre. C'est tout le contraire, on
bouge on évolue mais tout est contemporain. La reprise, c'est sauver
quelque chose, le rendre actif.
Amazon.fr: Quels sont les derniers disques qui vous ont
intéressés ?
Kat Onoma:
Ces derniers temps, on ne peut qu'être sensible à ce qui
se passe musicalement. Y a des tas de trucs fantastiques dans la forme
électronique très abstraite, l'électronique allemande par
exemple. Quelqu'un comme Leila (avec
Like
Weather) a une démarche que je trouve magnifique, utilisant
à merveille la technique du home studio. Quand je pense à ce qu'a
fait cette nana toute seule dans sa piaule, je tombe le cul par terre. C'est
carrément renversant. Je ne sais pas pourquoi son premier album est
beaucoup mieux réussi que le deuxième. C'est un mystère, sauf si
elle s'est fait aider par Aphex Twin. C'est trop fort ! Un minimalisme de
la composition, une perfection de son, de texture électronique :
j'adore ! On écoute depuis toujours plusieurs genres de musiques, on
a une oreille assez attentive à ce qu'on appelle les musiques ethniques.
J'ai un voisin, musicien et pilote de ligne qui rapporte des trucs
insensés, comme des fanfares indiennes, très loin de ce qu'on appelle
habituellement la world music. Après, il y a un problème de
marché, de visibilité : comment les gens sont au courant de ce
genre de musique ? Quelle presse lire ? Quelle radio
écouter ? Internet répond-il à ces questions ?
Amazon.fr: Vous avez rencontré d'innombrables difficultés tout
au long de votre carrière, changements ou faillites de labels, n'avez-vous
jamais eu envie de laisser tomber ?
Kat Onoma:
Malgré les difficultés, on s'est toujours
débrouillés pour avoir la possibilité d'enregistrer. Notre
réponse a été de se fabriquer une situation où l'initiative
reste possible. Par exemple, le disque live nous revient entièrement
puisque notre entourage professionnel n'en voulait pas. Ce genre de
démarche a toujours été pour nous la façon de
réactiver les choses. Mais on a aussi eu des coups de chance incroyables.
Notre premier disque, Cupid
, enregistré sans argent sur
notre label Dernière Bande, a été distribué par Just'In, le
label d'un type qui passait par là et qui venait de virer sa cuti. Il
avait écouté de la pop anglaise jusqu'à plus soif, et tout d'un
coup il s'est mis a écouter John Lennon. Il avait zéro balle et
à lui tout seul, il a fait toute une agitation qui a permis au disque
d'exister. Kat Onoma a eu très tôt des soutiens d'individus
isolés, quelques personnes en radio, en télé qui, à un
moment donné, craquaient sur notre musique et nous permettaient de
parasiter les périodes de découragement. Si personne n'avait pris le
relais, on aurait très bien pu s'arrêter. Je pense d'ailleurs qu'il y
a plein de groupes qui se sont arrêtés pour cette raison, par manque
d'exposition. On a toujours été dans une phase très fragile, qui
nous fait ressembler à un jeune groupe. Les jeunes musiciens ont donc un
œil sur nous, ils peuvent facilement s'identifier, ils sentent bien qu'on
a un parcours qui correspond à leurs propres difficultés. Les choses
sont plus faciles maintenant mais je ne sais pas comment on a tenu.
Amazon.fr: Les projets parallèles ont-ils donné au groupe une
occasion de tenir dans les moments les plus difficiles ?
Kat Onoma:
Dans Kat Onoma, est incluse depuis le début cette
possibilité. Le groupe est un lieu où on met en commun. Dans cette
optique, les projets solo élargissent le spectre et enrichissent la
perception de la musique. Ils nous stabilisent. C'est sain d'aller voir
ailleurs.
Amazon.fr: Après avoir travaillé avec Doctor L
Meteor
Show ou Zend Avesta
Organique,
allez-vous leur demander de réinterpréter ou de remixer certains de
vos morceaux ?
Kat Onoma:
On ne se pose pas cette question. Ce qui est emmerdant avec le
remix, c'est la situation de commande. C'est mieux quand quelqu'un nous demande
instantanément de bosser sur tel ou tel morceau, ou quand le remix casse
tout mais reste dans un rapport essentiel. Comme celui de Gonzales avec Autour
De Lucie. C'est un jeu avant tout. --Propos recueillis par Sabrina
Silamo
.