|
|
13 internautes sur 17 ont trouvé ce commentaire utile :
4.0 étoiles sur 5
Le dialogue inattendu d'un libéral flamboyant et d'un libéral réticent, 3 décembre 2006
Entre Michel Rocard et Frits Bolkestein, figure de proue de la droite libérale néerlandaise et auteur de la directive éponyme de libéralisation des services, les accords sont plus nombreux que les désacccords. Ce n'est, en effet, pas la moindre des saveurs de cette riche plaquette de 125 pages que l'affirmation répétée par un membre éminent du PS français d'un libéralisme dont la sincérité est d'autant plus vraisemblable qu'il ne déchaîne pas exactement l'enthousiasme des masses, ni des élites, françaises.
D'abord le diagnostic : la France est malade, nos deux auteurs en conviennent. "Mon pays est le pays handicapé de l'Europe", "la France est dans un état positivement dramatique", "au fond, le modèle social français, c'est le modèle germano-scandinave en raté", se lamente Michel Rocard. "Votre situation politique, approuve Frits Bolkestein, ces derniers mois, ne cesse de connaître des insurrections de plus en plus alarmantes : banlieues, crise interminable du CPE, timide tentative pour assouvir un peu l'excès de rigidité qui pèse sur votre droit du travail et, donc, sur votre taux de chômage. C'est une terrible image de décadence ! »
Ensuite le remède. Le mal français c'est le manque de croissance (Rocard) qui suit l'excessive rigidité du droit du travail (Bolkestein, puis Rocard). Mais si vous voulez de la croissance, souligne le Néerlandais, qu'attendez-vous pour embrasser le modèle anglo-saxon ? Rappelant que le libéralisme est tout aussi étranger à la droite qu'à la gauche françaises, Michel Rocard se livre à un éloge impromptu du capitalisme comme seule remède à la pauvreté : "Je suis, dans mon parti, un vieux défenseur des forces du marché", confesse-t-il, "même lorsque nous n'étions pas beaucoup à les accepter, à caude de la contamination communiste." Et oui, convient l'ancien premier ministre socialiste, "trop de règles tuent".
Ce n'est pas à dire que l'accord entre les deux hommes soit total, tant s'en faut. Rocard reste à s'inscrire dans la tradition keynésienne, demande une politique industrielle européenne, propose une analyse macroéconomique de l'évolution des salaires contrée par Bolkestein, considère que l'Etat peut agir à sa guise, "les mécanismes de financement finiront toujours par s'ajuster" et qu'il faudrait restituer à la Banque centrale européenne "le pouvoir de création monétaire".
Cela pour l'économique. Les autres motifs de désaccord ne manquent pas, à commencer par la question des frontières de l'Europe. Si les deux hommes s'accordent sur la nécessité, pour l'UE, de se reconcentrer sur son core-business, qui est le marché commun, Rocard estime, quant à lui, que "viendra un jour où on débaptisera l'Union européenne, parce que, comme Français, je suis obligé de vous dire que quand l'Algérie sera là, nous serons plus tranquilles". "L'Algérie !" s'étrangle le Néerlandais, déjà opposé à l'entrée de la Turquie, pour trois raisons : (1) la Turquie n'est pas un pays européen, parce que l'Europe a été faite par une histoire (christianisme, féodalité, Renaissance, etc.) qui n'est pas celle de la Turquie, (2) l'adhésion de la Turquie conduirait inévitablement à l'adhésion de la Biélorussie, la Moldavie, etc., ce qui rendrait l'Europe ingouvernable, et (3) la grande majorité des Européens ne veulent pas de l'adhésion de la Turquie.
Pas de liberté sans règle, opinent les deux politiques. Mais le Français n'a visiblement pas la moindre idée de la question cruciale de la source des règles dans une économie développée. Dans une perspective typiquement cartésienne, il semble considérer que toute règle doit, par essence, procéder du sommet, de l'esprit sublimement clairvoyant des serviteurs de l'Etat, pour répandre une lumière bienfaisante sur des individus désorientés et réduits à l'état de bête sauvage dans l'attente de la Loi; et de définir l'ultralibéralisme comme "la négation de l'idée que c'est à la loi qu'il appartient de définir les bornes et les conditions d'exercice de la liberté". Depuis Locke et même jusqu'aux Grecs, je ne connais pas un seule penseur sérieux de la liberté qui conteste la nécessité de règles. Mais qu'il faille des règles n'implique pas que ces règles soient toutes édictées par l'Etat (droit des juges, droit des juristes, code de conduite : voilà trois alternatives au droit de l'Etat, qui ont en commun de naître des litiges concrets - et non des seuls principes philosophiques éthérés qui animent les Règlements à la française - et de faire leurs preuves tous les jours dans des pays moins "cartésiens" mais plus efficaces et paisibles que la France). Citant Jean Peyrelevade, Rocard affirme doctement que "les Américains ne veulent pas de règles", et Sarbanes-Oxley ?, lui demande Bolkestein.
Je ne voudrais pas que cette recension donnât le sentiment qu'il n'y en a que pour le Français. Mais sans doute est-ce le Français qui se montre le plus inattendu, le plus courageux aussi. Pour sa part, Bolkestein fait preuve de patience face à un interlocuteur qui ignore manifestement tout des Pays-Bas, et régale son lecteur de formules savoureuses :
"Il est aussi difficile pour un homme politique de mener une politique budgétaire saine qu'il l'est pour un chien d'être propriétaire d'un magasin de saucissons"; "Mieux vaut l'intérêt économique que la passion politique", pour conclure sur cet avertissement : "le protectionnisme mange les fibres de l'Europe".
En somme, nos deux auteurs s'entendent sur l'essentiel : la France est l'homme malade de l'Europe, ce mal est d'abord économique, la solution en passe par une revision fondamentale du droit du travail dans le sens d'une plus grande flexibilité.
Aidez d'autres clients à trouver les commentaires les plus utiles
Avez-vous trouvé ce commentaire utile ?
|
|
|
|