C'est le matin. Paul fait quelques pas dans le jardin. Il titube un peu. Sous les branches ombrageuses d'un grand sapin, il s'accroupit et bascule en arrière. Pendant quelques secondes, il disparaît complètement. Il aimerait tant, Paul, disparaître pour de bon : s'extraire définitivement des problèmes que lui pose sa vie. Ce serait si simple. Mais rien n'est simple. Et si l'on n'est pas capable d'affronter, il faut subir. Subir une femme que l'on n'aime plus, mais qui est la mère de vos enfants. Subir une femme qui ne vous aimera jamais et que vous aimez sans doute pour ça. Subir une jeune femme qui vous aimera peut-être, un jour... Sur le quai d'une gare, Paul et la femme qu'il aime. Elle l'enlace, et son grand châle noir couvre entièrement leurs deux corps. Ils parlent. Ils se quittent. Lorsqu'elle desserre son étreinte, le châle retombe : l'homme redevient gris. Et seul. Rien ni personne ne peut vous changer vraiment. Rien ni personne ne peut vous cacher entièrement. La réalité refait surface. On peut fuir, bien sûr, se planquer sous un sapin ou bien prendre sa voiture et aller à Rome, mais on est toujours rattrapé. « On ne vit qu'à l'intérieur de soi », dit Marcus (Jean-Pierre Léaud, volubile, magnifique comme chez Truffaut), qui lui, pourtant, s'extériorise. Il lance des aphorismes hilarants, s'interroge à voix haute, pendant que Paul (Lou Castel) se ronge en silence. Aucun des deux n'a la solution. Tous deux cherchent. Philippe Garrel fait de la résistance. Il tourne en noir et blanc et observe à la loupe les balbutiements existentiels de quadragénaires fatigués. Depuis vingt-deux films, il se pose les mêmes questions. Sur la difficulté de vivre, la difficulté d'aimer. D'aucuns diront qu'il tourne en rond, qu'il creuse le même sillon. C'est aussi ça, un auteur. Garrel se raconte à travers ses films. Avec J'entends plus la guitare, il s'était débarrassé du passé. Le présent, lui, reste encombrant. On ne l'évacue pas comme ça. Alors Garrel filme. Inlassablement. L'Enfant secret, Liberté la nuit, Les Baisers de secours sont autant de jalons. Garrel grandit, Garrel vieillit. La vérité, sa vérité, est brutale souvent, cruelle parfois. Paul, son alter ego, est un homme plein de lâchetés et de fêlures. Garrel ne lui fait ne se fait aucun cadeau. Paul est un homme qui aime les femmes. Au risque de les aimer mal. Le paradoxe du film, sa force aussi, c'est que, sous des allures d'irresponsables nombrilistes, Paul et Marcus sont bel et bien au coeur du monde : ils lisent le journal, s'interrogent sur la guerre du Golfe. Au bout du compte, La Naissance de l'amour est un film sur la vie qu'on se fabrique. Comme le dit Marcus-Léaud : « Jusqu'à présent, j'avais pensé que j'avais un destin et que donc ma responsabilité était très limitée. Par exemple, autrefois, j'aurais pensé : mon destin est d'aller à Rome avec Paul. Aujourd'hui, je sais que ce n'est pas vrai. Rome n'est pas notre destin, c'est notre destination. » La Naissance de l'amour... Titre lumineux pour un film gris où les blessures sont innombrables. Ulrika (Johanna Ter Steege) ne veut plus aimer : « Pour moi, un type, c'est quelqu'un qui t'expédie des mots durs au visage, comme une poignée de cailloux qu'il flanquerait au carreau de quelqu'un qui dort. Ou, si ce ne sont pas des mots durs, des mots pesants : des mots d'amour. Je suis la personne qui dort. » Marie (Aurélia Alcaïs) claudique un peu depuis qu'elle s'est jetée sous une voiture parce que son ami l'avait quittée. Blessures morales, blessures physiques, qu'ils aient 20 ans ou plus, tous les personnages ont quelque chose de cassé. Philippe Garrel est le radiologue qui constate la fracture, sans afféteries et sans pathos - Isabelle Danel --Télérama