S'il ne fallait retenir qu'un seul ouvrage du maitre Duroselle, cette "Grande Guerre des français" tiendrait la première place. C'est son dernier livre (Duroselle est mort pendant l'impression en 1994), mais bien plus que cela, il correspond au travail de toute une vie, a la quête infinie de la compréhension de la Grande Guerre. Né en 1917, l'auteur a été, il le dit lui-même, "hanté" par cette guerre; son père y fut blessé, et c'est tout naturellement que la plus grande recherche de Duroselle s'est portée sur cet événement. Et, au fil des pages, c'est d'ailleurs cette implication personelle, cet apport de subjectivité, qui font toute la force de l'ouvrage. Vouloir synthétiser 52 mois de guerre en 500 pages s'anonçait comme un véritable tour de force, mais Duroselle en triomphe avec un panache admirable.
Cette synthèse du plus grand cataclysme de l'histoire de France réussit à faire le tour (ou presque) de tous les grands thèmes de cette guerre grace à une astucieuse approche chronologiquo-thématique: dans le découpage en 4 grands temps (1914, 1915-16, 1917, 1918), les grandes questions du conflit sont insérées de façon très complète et synthétique. Si l'on peut reprocher à ce choix quelques faiblesses (par exemple, le passage très rapide sur les combats de la guerre de mouvement en 1914-15, très caractéristiques notamment par les corps-à-corps d'une rare cruauté), on réalise très vite que tout est traité, et ce avec plus ou moins d'exhaustivité. Néanmoins, dans tous les cas Duroselle justifie toujours son choix d'accorder telle ou telle importance à la question étudiée.
Sur le fond, on ne peut rien reprocher au maitre Duroselle, qui étudie la guerre sous tous les aspects possibles: de l'armement à la politique, en passant par la politique commerciale (à noter un excellent passage sur le role de l'ombre de Jean Monnet), ou encore la presse, tous les thèmes concourent à répondre à la problématique: comment les français ont-ils tenu, sur le front comme à l'arrière? Et à cette question plus que vaste, Duroselle met en avant quelques réponses originales, notamment la robustesse des soldats français qui étaient pour la plupart des paysans, ou encore le role de l'organisation du ravitaillement maritime. Un long développement est consacré aux buts de guerre de la France: ici encore, l'auteur fait le bon choix, puisque ce sont eux qui batiront les relations internationales d'après guerre.
Au final, cet ouvrage captive; il captive tout d'abord par le sujet qu'il aborde, puisque c'est bien avec ce suicide collectif de l'Europe que commence le "siècle des excès"; il captive ensuite par la main de maitre avec laquelle est conduit le récit; il captive enfin car il permet de faire le tour d'une question gigantesque en seulement 500 pages. Bref, une référence sur le sujet, à compléter par "Vie et mort des français 1914-1918" de Ducasse, Meyer, Perreux (cité par Duroselle comme le meilleur ouvrage sur la Grande Guerre), et "La victoire endeuillée" de Bruno Cabanes, qui propose un tour d'horizon complet de la sortie de guerre des français.