Lire le discours de Martin Luther King sans jamais se lasser est un idéal qui ne résiste pas toujours aux épreuves du temps. Pourtant qui ne saurait apprécier la beauté, la noblesse de ce discours prononcé en 1963 à l'issue d'une marche regroupant plus de 250.000 personnes sur Washington, réclamant l'égalité de traitement entre Noirs et Blancs. Martin Luther King veut dépasser l'opposition des deux communautés pour les fondre dans le creuset de la nation américaine. Oui, son texte maintes fois repris, notamment par le candidat à la Maison Blanche "soutenu" (double concept de soutien et de souteneur) par Wall Street, un certain Barack Obama ("Yes we can") pour être galvaudé, mérite la relecture décapante.
Le second texte proposé n'est pas - comme annoncé - le discours intégral prononcé par Ernest Renan à la Sorbonne le 11 mars 1882, mais un extrait de ce dernier. Dommage. J'invite le lecteur à acquérir, surtout en cette période politique dévastée,
Qu'est-ce qu'une nation commenté sur ce site :
- Discours prononcé à la Sorbonne le 11 mars 1882, "Qu'est-ce qu'une nation ?" était considéré par Renan (1823-1892) comme le plus abouti de tous ses textes.
"L'homme n'est esclave ni de sa race, ni de sa langue, ni de sa religion, ni du cours des fleuves, ni de la direction des chaînes de montagnes. Une grande agrégation d'hommes, saine d'esprit et chaude de coeur, crée une conscience morale qui s'appelle une nation." (p.34)
Renan dissèque tous les ingrédients proposés par leurs partisans de ce qui constitue une nation, pour les mieux critiquer.
1- Une nation ne se reconnaît pas à la race
Race : en cette fin du 19° siècle, les deux acceptions co-existaient. Celle des anthropologistes et celle des zoologistes ; souvent d'ailleurs race signifiait civilisation. Renan s'exprime sur le terrain anthropologiste. "La vérité est qu'il n'y a pas de race pure et que faire reposer la politique sur l'analyse ethnographique, c'est la faire porter sur une chimère" (p.21). Sa critique du germanisme est un véritable joyau de concision et de pertinence.
" (...) les origines zoologiques de l'humanité sont énormément antérieures aux origines de la culture.(...) L'histoire humaine diffère essentiellement de la zoologie" (p.22 et 23)
2- Une nation ne se reconnaît pas à la langue
Exemple de la Suisse : 4 langues, une nation.
"Il y a quelque chose de supérieur à la langue : c'est la volonté. La volonté de la Suisse d'être unie, malgré la variété de ses idiomes, est un fait bien plus important qu'une similitude souvent obtenue par des vexations." (p.25)
Exemple de nations différentes parlant la même langue.
"N'abandonnons pas ce principe fondamental, que l'homme est un être raisonnable et moral, avant d'être parqué dans telle ou telle langue, avant d'être un membre de telle ou telle race, un adhérent de telle ou telle culture." (p.26)
Sous-jacent (non dit) : l'Alsace et la Lorraine rattachées à l'Allemagne après la guerre de 1870-1871, parlant allemand, de coeur françaises.
3- "La religion ne saurait non plus offrir une base suffisante à l'établissement d'une nationalité moderne" (p.27)
Très belle analyse de l'Antiquité qui reprend la brillante thématique développée par Fustel de Coulanges (
La cité antique)
4- La communauté des intérêts ne caractérise pas non plus, seulement, une nation
"La communauté des intérêts fait les traités de commerce. Il y a dans la nationalité un côté de sentiment : elle est âme et corps à la fois; un Zollverein n'est pas une patrie." (p.28)
5- La géographie "(...) a certainement une part considérable dans la division des nations" (que ne contredira nullement Fernand Braudel -
L'identité de la France)
Mais cela n'est pas suffisant : "Non, ce n'est pas la terre plus que la race qui fait une nation. La terre fournit le substratum, le champ de la lutte et du travail; l'homme fournit l'âme." (p.29)
Qu'est-ce qu'une nation ?
"Une nation est une âme, une principe spirituel. (...) Le culte des ancêtres est de tous le plus légitime; les ancêtres nous ont faits ce que nous sommes. Un passé héroïque, des grands hommes, de la gloire (j'entends de la véritable), voilà le capital social sur lequel on assied une idée nationale. Avoir des gloires communes dans le passé, une volonté commune dans le présent; avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilà les conditions essentielles pour être un peuple. On aime en proportion des sacrifices qu'on a consentis, des maux qu'on a soufferts. On aime la maison qu'on a bâtie et qu'on transmet. Le chant spartiate : 'Nous sommes ce que vous fûtes; nous serons ce que vous êtes' est dans sa simplicité l'hymne abrégé de toute patrie." (p.31-32)
Toute nation peut mourir. C'est une alerte bien réelle adressée par l'auteur à ses lecteurs comme le reprendra également avec l'intelligence que nous lui connaissons le grand historien Jacques Bainville dans son dernier ouvrage, publié en 1937 après sa mort :
Les moments décisifs de l'Histoire de France.