1985. Une date. Ce livre est une date qui, jusqu'à présent, est resté dans l'indifférence la plus intégrale, un silence qui, manifestement, recèle un je ne sais quoi de surnaturel. Avec l'auteur sans doute, on peine à mesurer tout le scandale du travail, synthétique, élaboré, minutieux de Genot-Bismuth, diplômée de l'ancienne Ecole des Langues Orientales, en outre spécialiste du judaïsme ancien et médiéval, directrice du Centre de Recherche sur la culture rabbinique dont elle est la formatrice.
Aux éternels contempteurs qui, dans leur mauvaise foi, n'hésitent pas à utiliser ce mot « d'orientation » en vue d'anéantir toute crédibilité scientifique à de tels travaux, il faudra rappeler, mais cela est-il utile ?, que Genot-Bismuth n'est pas chrétienne mais juive et qu'elle n'obéit, par conséquent, à aucun moment, à la moindre "tentation" apologétique.
Quand bien même elle eût été chrétienne, cela n'empêche pas le souci objectif des savants. Ce procès est, au départ, malhonnête et fallacieux ; pour ne prendre qu'un exemple, c'est comme si l'on venait soutenir que tout le travail de Gregor Mendel, père fondateur de la génétique, est « orienté » parce qu'il était moine. C'est absurde.
Faussement naïve, Genot-Bismuth a bien entendu ces futurs cris d'orfraie et y répond un peu plus loin dans le livre, par le biais d'une pudique justification, comme si cela s'avérait nécessaire devant une doxa pour le moins inquisitrice :
« N'appartenant pas moi-même, par les hasards ponctuels de l'histoire, à cette tradition-là (=le christianisme), mais au contraire à celle contre laquelle tout ce conditionnement s'est mobilisé, je n'ai pas grand mérite à prendre raisonnablement les choses. » (p.210)
Modestie s'associe à rigueur. Synthétique, l'ouvrage l'est, mais il est exigeant et, surtout, très précis ; si l'auteur nous a épargné les éternelles notes à chaque page, elle a pris soin, en revanche, de mettre à notre disposition une solide bibliographie à la fin de l'ouvrage.
Genot-Bismuth n'est pas la seule à travailler dans le désert.
Evidemment, Tresmontant à qui elle donne raison systématiquement - sauf pour « le fils de la colombe » que serait Simon (en réalité zélote... Mais Tresmontant le disait déjà dans
La Doctrine morale des prophètes d'Israël p.190) - est pour beaucoup dans ce projet mais il bénéficie du soutien d'autres travaux, non des moindres, comme ceux de Carmignac (
La naissance des évangiles synoptiques), du pasteur baptiste Lindsey « avec la minutie d'un docteur de Cambridge », du professeur David Flüsser dont « la compétence et l'autorité ne peuvent être sérieusement récusées » ou encore Birger Gerhardson (dont on attend la traduction de son redoutable
Memory and Manuscript: Oral Tradition and Written Transmission in Rabbinic Judaism and Early Christianity : With Tradition and Transmission in Early Christianity).
Même devant des preuves incontestables, sans doute consciente de ses conclusions scandaleuses, l'auteur préfère opter pour la litote : « Evidence, fort vraisemblable et compréhensible somme toute : la littérature évangéliaire est en son origine un produit du milieu hébraïque des disciples et des témoins de la série des événements qui constitue l'apparition de ce qu'il faut bien reconnaître pour ce que c'est : une hérésie sectaire surgie dans le brouillon idéologique des Bene Yisrael, et une parmi d'autres. » (p.210)
Une hérésie « parmi d'autres », en somme. René Girard pourra compléter en démontrant la spécificité, l'originalité, anthropologique du moins, de cette « hérésie » juive...
Le lecteur avance petit à petit, en dépit, il est vrai, des présentations sémantiques parfois âpres et guère tournées, reconnaissons-le, du côté d'une quelconque séduction à son égard. A vrai dire, qui se préoccupe aujourd'hui des fouilles archéologiques de Qumrân à part quelques "fanatiques religieux", n'est-ce pas ?
Au départ, on a l'impression d'être au-dessus de la Galilée pour, à mesure que défilent les pages, être franchement avec les habitants. Aucun lyrisme, bien entendu ; cette sécheresse scientifique et ce refus de tout effet de style pourront en arrêter plus d'un. Les fouilles de Qumrân, elles, n'en finiront pas de nous révéler des documents déterminants...
En clair, quelles sont les grandes conclusions scientifiques de cet ouvrage ?
1) Le milieu judéen de cette époque est riche, plurilingue, développe un processus de scolarisation pour les enfants dès l'âge de cinq ans, avec une institutionnalisation de l'école obligatoire !
2) L'évangile de Jean, pour ne pas dire les synoptiques, est un « instantané » véridique qui concorde avec les faits historiques, un script, traduction grecque décalquée de l'hébreu, par Yohanan qui était un Kohen, Grand prêtre.
3) Jésus a bel et bien existé. Il a bel et bien été crucifié ce qui, semble-t-il, pose le problème de l'interprétation monophysite du Coran supposé "parole de Dieu" - et Dieu, envisagé simplement d'un pur point de vue logique, ne serait se tromper, n'est-ce pas ? - qui nie précisément ce fait... On retrouve ce que la théologie nomme "docétisme" exactement dans certains documents juifs pharisiens de l'époque qui vont jusqu'à parler de lapidation ou de pendaison de Jésus pour taire l'expansion, au sein même du judaïsme, de cette "hérésie", ce qui laisse à penser, comme l'a très bien démontré Bruno Bonnet-Eymard, dans son étude scientifique du Coran, que l'Islam est une gnose judéo-nazaréenne, sans doute d'obédience zélote.
L'idée fallacieuse présentée, depuis le XIXe siècle, par les positivistes, Loisy et Renan en tête, selon laquelle les évangiles seraient des productions d'analphabètes qui auraient inventé des légendes orales aux alentours du Ier siècle, d'inspiration hellénistique, gnostique ou iranienne, s'effondre.
Ce livre monstrueux réconcilie le Ieshoua de l'histoire avec le Ieschoua de la foi ; « Un homme nommé Salut » vient rencontrer l'induction de René Girard qui prévient que la religion va revenir « par le plus moderne ».
Magnifique prophétie que voilà : la science peut resserrer, désormais, la main de celle qui lui a donné naissance, la théologie. C'est un scandale, un vrai. Le chemin qui s'ouvre est digne d'un frisson de cathédrale.