"Tout est fiction dans ce livre et pourtant tout est vrai" aurait dit Serge selon la présentation de l'éditeur. Ce poncif de littérateur étonne par son caractère superflu, mais c'est bien dans le ton narcissique, glacial, détaché et parfois carrément inapproprié de Serge.
Cela résonne étrangement, d'une part parce que Serge écrit de la même manière tous ses textes, poésies, récits, romans, mémoires, d'autre part parce que son rapport à la vérité biographique a toujours été pour le moins soupçonné.
Serge a toujours "romancé" son passé à partir de ses premiers textes fictivo/biographiques de la fin des années 20 dont fait partie celui-ci.
Nous dirons donc que les "choses vues" ont sans doute été vues ou racontées par d'autres, que les personnages sont parfois des duplications de Kibalchich lui-même, les interlocuteurs plus ou moins imaginaires de son monologue de 5 ans.
Certains parmi ces compagnons de détention sont à l'évidence des "porteurs de discours" qui servent un besoin démonstratif du Serge trotskiste de 1929, ajoutons à cela que l'écriture de Serge va trop facilement vers le stéréotype en général.
Car, hélas, le bolchévique de 1929 s'interpose dans le récit. C'est moins clair que dans l'autre roman qui se rapporte à la période barcelonnaise très anti anarchiste et plaidoyer pour sa conversion, ce n'est pas aussi manipulateur que Ville Conquise, mais le propagandiste est derrière le texte. Et pas de la manière la plus sympathique : à l'occasion d'une odieuse exécution publique décrite d'une façon épique assez extraordinaire, c'est le passage où l'auteur justifie... la peine de mort par une argutie dialectique écoeurante d'inspiration "matérialiste-historique" qui n'est qu'un placage sournois ( et sûrement tactique dans l'esprit de serge), cette position surprenante sur la peine de mort se remanifeste ailleurs dans l'oeuvre de Serge, elle est liée au thème de la violence et du meurtre, qui fait problème chez lui de toute évidence ( Cf aussi "ce que tout révolutionnaire doit savoir...")
L'indifférence morale de Kibalchich est là, la justification opportuniste et sans vergogne des exécutions arbitraires et de la "justice" bolchéviques.
Un double langage dans lequel Serge finira par se perdre lui-même, à la fin des années 30 il attribuera à Lénine l'abolition de la peine capitale votée par le soviet de Petrograd en 18, mesure contre laquelle Lénine et Trotski s'élevèrent en fait avec la plus extrème vigueur, il n'en ignore rien puisqu'il défend sciemment ici cette position.
Il faut lire le texte, le relire si on en a le courage, c'est un témoignage inoui sur des conditions de détention et de punition inimaginables. Un document historique à cet égard.
L'usage que l'auteur en fait est d'autant plus navrant, voilà peut-être pourquoi il faut comprendre qu'il nous prévient que tout n'est pas "vrai", que tout est "fiction" "aussi", mais je remplacerais fiction par idéologie pour un auteur aussi peu doué d'imagination que possible.
C'est le meilleur texte de Serge, le plus intéressant, et de très loin, malgré l'auto-sabotage sur la peine de mort qui plombe l'ensemble. Inégalité d'écriture générale chez Serge. Le côté précieux, artiste et caricatural du style deviendra par la suite moins supportable dans les textes où la véracité du témoignage est plus douteuse.