UN FAUX ANAR' ET UN FAUX REAC' REVISITES.
Je dois ici faire mon autocritique par rapport à 40 années de préjugés tant sur Barber que sur Ives. Ami lecteur, mon objectif est de vous amener à peut-être vouloir réécouter ces deux compositeurs, mieux les connaître à l'aune de votre propre sensibilité car je pense qu'ils le méritent et que vous y trouverez intérêt.
IVES d'abord. Pour moi, c'était une sorte d'Eric Satie américain conscient du fait que les USA ne sont pas Arcueil, mâtiné d'un douanier Rousseau qui aurait eu le sens des affaires. Pourtant, je connaissais bien les 3° et 4° symphonies, `Central Park in the dark' et `The unanswered question', à mon goût sa meilleure aeuvre. Mais pour moi ces aeuvres certes spectaculaires, atypiques, intéressantes au sens étroit du terme, étaient celles d'un "compositeuer-amateur" au sens étymologique (tout aussi étroit) du terme : un Monsieur qui «pose ensemble des choses qu'il aime», des plus simplettes (chansons, chants religieux, hymnes patriotiques, extraits-hommages de prestigieux prédécesseurs) jusqu'aux plus compliquées (polyrythmie, accords complexes, enchaînements harmoniques insolites, timbres singuliers) sans se préoccuper d'une quelconque cohérence ni dans la simultanéité, ni à court, moyen et long terme.
Cela ne veut pas dire que l'on ne trouve pas intérêt à écouter ses aeuvres, car l'auteur est phénoménalement doué et a le sens de l'efficacité immédiate dans ce foisonnement apparemment si désordonné. Je ne reviens pas complètement sur ce jugement. Le pensant sincèrement partiellement vrai. Mais trois faits m'ont conduit à le revisiter, sans toutefois m'éclairer sur une utopique « vérité Ives ».
(1) L'amitié et l'incontestable influence (quoique clairement critique) entre Ives et Eliott Carter qui nous a quitté le 05/11/2012, incontestablement pour moi le meilleur compositeur américain, et probablement un des plus exigeants de la deuxième moitié du XX° Siècle. Carter partira d'Ives (et de quelques autres) pour dégager une logique compositionnelle à partir d'une musique qui traduisait une révolte et une rupture salutaires mais qui n'avaient pas trouvé leur logique structurante.
(2) L'audition alternativement sans et avec partition de la Concord Sonata (gratuite chez IMSLP). Une telle expérience ne fait pas découvrir un quelconque ordre caché. L'impression d'un certain chaos structurel demeure. Mais elle fait entendre sinon comprendre des équilibres subtils, difficilement analysables, qui ont permis à Ives de composer une des plus longues sonates pour piano depuis l'op. 106 de Beethoven et qui mérite de rester dans le thesaurus de la musique classique occidentale. J'y reviendrai.
(3) En creux se pose la relative déception que m'a apporté le livre
Ives: Concord Sonata: Piano Sonata No. 2 dans l'excellente collection « Cambridge music handbooks », Celui-ci, écrit et documenté selon les canons universitaires orthodoxes, reste à la surface des choses : chronologie, emprunts thématiques réels ou hypothétiques. C'est comme si, démuni de tout outil, vous vouliez manger une noix de coco, tombiez sur un botaniste qui vous fasse un cours savant sur son écorce et reparte sans la casser. Qu'un musicologue écrive dans une collection remarquable sur cette sonate sans en révéler aucun mystère compositionnel laisse bien entendre qu'il y a là une réelle valeur musicale enfermée dans une écorce particulièrement dure à percer . Toute oeuvre d'art, même réputée « facile » a sa part de mystère. C'est ce qui distingue l'artiste de l'étudiant doué. Mais qu'il soit impossible à un professionnel chevronné d'en repérer le moindre élément de langage, qu'il soit de l'ordre de l'instant ou de l'architecture (hors de l'identification thématique), voilà qui pose question.
BARBER ensuite. Si Ives était pour moi le Satie américain, Barber en était le Saint-Saëns. Brillant, savant, plus bardé de diplômes qu'un héros de l'Union Soviétique ne l'était de médailles, mais conventionnel, académique, froid, quelque peu « démago », et - osons le dire - « réac » comme tant d'américains respectables. Son « adagio » op. 11 était pour moi la transcription musicale d'un gâteau américain. ...
LES QUATRE POINTS CARDINAUX DE LA SONATE POUR PIANO AMERICAINE
Il me semble utile de situer cette revisite dans une perception de l'existant en matière de sonate américaine pour piano.
Il n'y a pas de vérité en ce domaine et que toute contestation sera une contribution utile au débat. Toutefois, selon moi on peut considérer qu'il y a quatre grandes sonates américaines : celles de Ives, de Barber, de Copland (attention, celle en Réb), et de Carter. Il est bien difficile et vain de vouloir les interclasser. Chacun a été tiraillé entre plusieurs tendances - soit dans le temps, soit au sein d'une même aeuvre. il y a eu un Copland «avant-gardiste», quasiment inconnu. Il est plus bénéfique de tenter de démêler l'écheveau de la `Concord Sonata' par rapport à des partitions comme ses symphonies ou des bijoux comme `The unanswered question' ou `Central Park in the Dark', ou ses fraîches et naïves mélodies, et de réfléchir à l'énergie `à la Prokofiev' de la sonate de Barber par rapport au sirop sans colorant mais très conservateur que l'on nous sert sous le nom de `Adagio pour cordes op. 11' - et son énergique finale fugué récapitulatif. Il est intéressant de noter que la critique considère généralement que Carter est devenu Carter avec trois aeuvres emblématiques (voir
Elliott Carter) : sa sonate pour piano, sa sonate pour violoncelle et piano, son premier quatuor (opinion que je ne considère dévaluatrice pour le premier quatuor mais ce n'est pas le sujet). La sonate de Carter « élève » de Ives est la première de ces aeuvres. Carter respectait Ives qui l'a beaucoup influencé intellectuellement, mais il était pleinement conscient d'un certain amateurisme révolutionnaire et anarchisant, de sa force propulsive mais aussi de ses limitations inhérentes.
Mon message est double.
(I) Chacune de ces sonates est une photographie instantanée d'un torrent impétueux, un chef d'aeuvre qu'il faut étudier en lui-même, puis dans le contexte de l'évolution du compositeur, sachant que l'exercice est difficile, mais infiniment instructif pour comprendre ces compositeurs si attachants. Il faut faire un effort similaire pour d'autres aeuvres du même compositeur qui peuvent s'avérer totalement différentes (c'est vrai pour les quatre).
(II) La comparaison académique entre ces sonates étant vaine, il est intéressant de les connaître pour comprendre qu'il n'y a pas d' « american way of composing » (hors école minimaliste de la 2° moitié du XX° Siècle), tout au plus une « way of thinking » assez indéfinissable.
LE PREMIER POINT CARDINAL : LA « CONCORD SONATA » DE CHARLES IVES/ GENERALITES
Publiée en 1920, retouchée de manière mineure ultérieurement, la Deuxième Sonate pour piano semble l'archétype du défi « anarchiste » à l'académisme. On trouve en effet dans ses quatre immenses mouvements toutes les innovations jalonnant la musique du XXe siècle : atonalité et polytonalité, polyrythmie, clusters, citations et collages - y compris des passages classicisants qui « dissonent » au sein de ce contexte.
Ces complexités dans les juxtapositions et superpositions temporelles, tant dans le plan d'ensemble que dans les structures à micro-échelle, induisent un langage harmonique difficilement analysable, qui se souvient de la tonalité sans jamais l'évoquer ostensiblement sinon par désir de provocation ou de violent contraste, mais refuse de donner le sentiment de l'atonalité ou de la polytonalité affirmée. Le langage semble se résumer à une gourmandise acoustique dans la crudité de la juxtaposition et la superposition d'éléments que son génie - car c'est bien de génie qu'il s'agit là - dicte au compositeur. On pense évidemment à la Hammerklavier de Beethoven par ses quatre mouvements et sa durée: l'opposé par le langage et le mode de pansée, mais la même ambition créatrice vorace et le combat apparent CONTRE l'instrument.
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