C’est exact : cet album ne s’intitule pas davantage
L’Eté 68 que
Léo Ferré ou l’
Album Blanc (référence explicite aux Beatles, alors que, comme chacun sait, le chanteur ne connaissait que les Moody Blues, cf. «
C’est extra »), même s’il est reconnu par les fans sous ces trois appellations. Mais c’est que, sous un beau cliché à gros grain, presque profil de penseur matois, dans l’une de ses poses favorites (Léo Ferré adore les yeux levés et le regard en fuite), l’artiste nous a appris à nous méfier des étiquettes. D’autant que l’intérêt évident (artistique ? historique ? les deux ?) est ailleurs, dans l’exploit consistant à éditer après les évènements la parfaite bande sonore de Mai 68.
Album Blanc, donc, s’il faut attribuer une quelconque virginité à l’entreprise, pour dix chansons où le chanteur écrit comme ça lui chante et où ce qu’il chante résonne dans nos cœurs :
« Madame la Misère » se souvient des temps de galère où l’artiste pointait à la soupe populaire,
« La Nuit » offre un tableau expressionniste beau comme du Fassbinder et dans
« Les Anarchistes » ou
« L’Eté 68 », il parvient à nous faire croire que la Révolution n’est pas perdue d’avance. Il y a
« Pépée », aussi, et Ferré peint avec les poils d’un chimpanzé le tableau de la bêtise humaine.
« C’est extra », enfin, érotique et pas toc (on savait le lion porté sur la chose depuis «
Alma Matrix », texte sensuel qui ne sera publié que de façon posthume), considéré à sa sortie comme une trahison commerciale (tant il est vrai que l’argent qui tombe dans la poche des autres est obscène) et sans doute pas la plus belle chanson de l’œuvre, mais assurément l’une des plus coquines.
Ferré emporte le tout dans un souffle qu’on qualifierait bien d’épique, si le terme n’était par trop galvaudé. Cet album fut un grand succès et, pour une fois, on en est bien heureux.
Christian Larrède - Copyright 2012 Music Story