Seul ouvrage à poursuivre simultanément trois objectifs très différents, reliés par un jeu d’éclairages mutuels successifs, le livre de John Kiser raconte d’abord l’histoire d’un enlèvement et d’un meurtre dont on n’est toujours pas sûr aujourd’hui de connaître les auteurs ni les mobiles exacts. De ce point de vue, l’ouvrage se lit un peu comme un roman policier. Mais le drame est exposé avec tout le sérieux et le respect requis. Les divers scénarios sont explorés, le mystère restant finalement presque entier, ce qui explique en partie le retentissement médiatique de l’« affaire Tibhirine ».
Mais le second but poursuivi par John Kiser est de comprendre ce qui, dans l’histoire de l’Algérie, peut expliquer la violence qui a frappé sept hommes innocents, victimes, parmi des milliers d’autres, d’une lutte armée de plus en plus violente. Ce sont alors les dimensions politique, économique, sociale et culturelle du malaise algérien qui sont abordées dans toute leur complexité. Remontant aux racines très profondes et anciennes de la crise, l’auteur en vient finalement à poser une question fondamentale : quelle est l’identité de l’Algérie contemporaine ? L'interrogation appelle une série d’analyses qui apportent au journalisme d’investigation la richesse contextuelle d’une étude historique. Cette réflexion sur les causes de la violence se réclamant de l’islam est plus que jamais d’actualité, après le 11 septembre, la deuxième guerre en Irak, la détérioration de la situation au Proche-Orient, la poursuite des attentats terroristes à l’échelle mondiale et le malaise des banlieues en France.
Enfin, le troisième fil conducteur qui vient se mêler aux deux premiers est le caractère proprement religieux, spirituel et mystique de cette aventure humaine qui se réfère continuellement à Dieu. Ainsi, les moines chrétiens prennent le risque de mourir par amour de leurs voisins, en fidélité au seul commandement divin laissé par le Christ des évangiles : « aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés ». De même, les terroristes islamistes se lancent dans une vaste campagne d’assassinats de civils innocents en invoquant, eux aussi, la parole incréée d’Allah. A travers une galerie de portraits fascinante et au gré des événements tragiques qui secouent le monastère de Tibhirine, l’enquête policière devenue analyse socio-historique s’enrichit donc d’une réflexion sur la nature et les formes de la foi, dans l’Eglise catholique et en islam, dans leurs rapports à la décolonisation et à la mondialisation. Autrement dit, la mort des moines de Tibhirine continue d’intéresser parce qu’il s’agit aussi – et d’abord – d’un grand événement de l’histoire spirituelle de l’humanité. Au total, un livre passionnant et stimulant.