La Renaissance française avait-elle la valeur d'un style ?
Les interrogations de Hugo, Viollet-le-Duc, Garnier, Daly
BRUNO FOUCART
La détermination des grandes périodes artistiques et des styles correspondants a été l'un des efforts et des résultats majeurs de l'historiographie archéologique dans la première moitié du XIXe siècle. L'appréciation de la Renaissance s'en est trouvée fixée pour longtemps, dans cet état de demi-perfection ou d'imperfection (à volonté) qui restera le sien. Victor Hugo en 1831 dans Notre-Dame de Paris en a donné la version la plus éclatante, la plus majestueusement simplifiée. Dans le «Paris à vol d'oiseau» que contemple et lit dans l'édition illustrée de 1853 le stryge sculpté pour Viollet-le-Duc et gravé par Meryon, le «Paris roman» a presque disparu sous le «Paris gothique» qui lui-même s'est effacé sous tous les Paris qui vont suivre et dont aucun n'a la force et la cohérence qui furent celles des deux premiers. Et Victor Hugo de parcourir les Paris successifs et leurs édifices représentatifs : celui de Catherine de Médicis avec les Tuileries, de Henri II avec l'Hôtel de Ville, de Henri IV avec la place des Vosges, de Louis XIII avec le Val-de-Grâce. Les Invalides pour Louis XIV, Saint-Sulpice pour Louis XV, le Panthéon pour Louis XVI, l'École de médecine pour la Révolution, la colonne Vendôme pour Napoléon, la Bourse pour la Restauration sont désignés comme les échantillons représentatifs de ces styles dont aucun n'est parvenu à satisfaire aux exigences d'une esthétique cohérente et durable. Ce ne sont plus, après les grands et larges moments du roman et du gothique, que des styles seulement définis par la succession des régimes et par quelques particularités relevant du simple décoratif. Après le roman, après le gothique, seules vraies périodes d'invention et d'unité, l'histoire a éclaté et le style ne s'est plus décliné qu'au pluriel.
Dans «Ceci tuera cela», chapitre ajouté dans la huitième édition de 1832, Hugo reprend et développe ses jugements péjoratifs sur l'évolution architecturale. «[...] dès le XVIe siècle, la maladie de l'architecture est visible ; [...] de gauloise, d'européenne, d indigène, elle devient grecque et moderne, de vrai et de moderne, pseudo-antique.
C'est cette décadence qu'on appelle Renaissance. [...] C'est ce soleil couchant que nous prenons pour une aurore». Et Hugo, sur ses grandes orgues, de dénoncer même le sublime er vain effort de Michel-Ange, ce «titan de l'art» qui dans une «dernière idée, une idée de désespoir avait entassé le Panthéon sur le Parthénon et fait Saint-Pierre de Rome». Il n'est finalement que deux styles même si «l'architecture européenne chrétienne apparaît comme une immense formation divisée en trois zones bien tranchées qui se superposent : la zone romane, la zone gothique, la zone de la Renaissance que nous appellerions volontiers gréco-romaine». Si le plein cintre et l'ogive selon la doxa mise au point par les archéologues définissent les principes inspirateurs des deux premières périodes, la troisième reste sans véritable «type» fédérateur et définisseur. En somme, il n'y aurait plus à partir du XVe siècle que des successives, précipitées er aussitôt interrompues, variations sur les styles homogènes que représentent les archétypes du roman et du gothique. Ainsi la Renaissance pour Victor Hugo, dans la suite de ses amis archéologues, ne saurait erre considérée comme un style. Elle n'a pas en effet de «principe» directeur et «générateur» tels le «plein cintre» et l'«ogive», selon une mise en place adoptée par «tout le monde».