L'Expansion
Pendant près de quarante ans, peu d'hommes politiques occidentaux ont vraiment regretté la division de l'Allemagne. Il y eut l'ironie terrible de François Mauriac : " Nous aimons tellement l'Allemagne que nous préférons qu'il y en ait deux... " Puis la formule lapidaire de Henry Kissinger : " Trop grande pour l'Europe, trop petite pour le monde. " Ou le mot de lord Ismay sur le triple objectif de l'Otan : " Keep the Americans in, the Russians out and the Germans down... "
A Berlin ou à Bonn, ces mots ont blessé. Centre divisé d'une Europe divisée, l'Allemagne a répliqué avec l'Ostpolitik, qui traduisait sa conception de la détente : transcender toutes les divisions par une étroite relation avec Moscou.
C'est ce " modèle allemand de politique étrangère " qu'analyse Timothy Garton Ash. Professeur à Oxford, journaliste et historien, il raconte comment l'Ostpolitik a ouvert une " première brèche " dans le mur de Berlin. A-t-elle été amorcée avec le voyage d'Adenauer à Moscou en 1955, ou avec le choc suscité par l'édification du mur en 1961 ? Peu importe : c'est avec Willy Brandt qu'elle a trouvé, à partir de 1969, son expression la plus accomplie. Et ses images les plus fortes, comme celle du chancelier agenouillé, à Varsovie, devant le monument dédié au soulèvement du ghetto.
L'Ostpolitik ne fut pas sans ambiguïté : les anciens dissidents de l'Est n'ont pas oublié qu'elle préféra souvent l'amitié des communistes à leur propre soutien. Mais Garton Ash défend avec brio la diplomatie de Bonn, qui contribua fortement, dit-il, à combler le fossé créé par Yalta. Et qui ouvre un vaste champ politique et économique à une Allemagne toujours aussi proche de l'Est. --Vincent Giret--