Tout le monde peut devenir Hervé Guibert : il suffit de raconter ses expériences sexuelles (domaine dans lequel il est devenu difficile de faire preuve d'originalité), d'exhiber un moi gentil et sensible, de ne pas faire mystère de ses instants d'égoïsme ou de lâcheté, de décrire par le menu les relations tourmentées qu'on entretient avec son entourage - ou qu'on s'ingénie à envenimer pour nourrir la graphomanie -, et de révéler les petits secrets de ses amis célèbres. Guibert nous fait ainsi découvrir les fouets, les paires de menottes de « Muzil », l'éminent archéologue du savoir, et les virées de celui-ci dans les saunas de San Francisco.
L'homme des livres d'Hervé Guibert est un garçon mignon, émotif et inculte. Il est l'homme d'aujourd'hui.
Les meilleures pages d'À l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie - car on y trouve des pages réussies - sont des pastiches, volontaires et déclarés, de Thomas Bernhard. Mais Bernhard édifie ses narrations divagantes et ressassantes dans la pleine maîtrise de sa langue et dans un style unique qu'il a patiemment forgé de livre en livre, alors que chez Guibert les passages lyriques, les longs moments de ressassement par accumulation ou par gradation, le recours à la parataxe plutôt qu'à la subordination, entraînent un surcroît de solécismes.
Est-ce une « autofiction » ? Guibert se raconte dans un récit où les événements sont scrupuleusement datés mais les noms propres modifiés. Sur les étapes de sa maladie, sur la transmission de cette maladie à son entourage le plus proche, Guibert nous livre des aveux poignants. En tant que témoignage, À l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie est un livre douloureux. J'avoue : il m'avait ému à sa parution, lorsque j'avais dix-sept ans. Mais est-ce vraiment de la littérature ? On peut se poser la question, tant il est manifeste que Guibert, écrivain des années 1980, à la langue tellement up to date, est un précurseur du mal-écrire contemporain.
La leçon de Gide n'a pas été comprise.
Aujourd'hui voilà ce qui marche, voilà ce qui plaît aux journalistes. Faites des livres à message ou à traumatisme, stimulez l'empathie du lecteur et inhibez son sens critique, détournez-le du souvenir qu'il pourrait avoir conservé de grandes oeuvres autrefois intimidantes, enrobez d'un lyrisme d'emprunt des pensées banales et consensuelles. Servez très chaud : sorti de sa fournaise, le plat tiédit vite.