Dans cette série, un film de la maturité de Bergman est complété par un autre des débuts, de valeur commerciale généralement plus faible, mais qu'on est heureux de connaître ainsi; chaque film occupe une face : attention donc où vous mettez les doigts ! Il s'agit ici de Ansiktet (Le Visage), datant de 1958, l'autre étant En Lektion i Kärlek, Une Leçon d'Amour, de 1954. Quatre ans seulement séparent les deux films; entre-temps, la consécration est intervenue, avec Sourires d'une Nuit d'Eté (qu'Une Leçon d'Amour annonce), puis surtout Le Septième Sceau et Les Fraises sauvages.
Dans Une Leçon d'Amour, un mari doit assumer les conséquences de sa liaison avec une jeune femme, jouée par Yvonne Lombard, actrice suédoise malgré son nom. Le film est porté en partie par le jeu de Gunnar Björnstrand et Eva Dahlbeck, lui homme un peu rigide, égoïste et de mauvaise foi, volontiers ironique, elle belle femme énergique et indépendante, qui se livre à la satire du comportement masculin : les jeux de physionomie des deux sont réjouissants ! Cependant, je trouve que la palette expressive de Björnstrand est un peu plus variée que celle de Dahlbeck. La cocasserie des situations, les marques d'humour (Bergman s'amuse à faire le figurant comme passager dans le couloir d'un wagon, que Gunnar Björnstrand dérange deux fois de suite) font que les rapports entre hommes et femmes sont traités avec légèreté et sans tragique, le mot "indulgence" apparaissant dans l'introduction du film; le discours reste implicitement féministe et donc moderne pour l'époque. Ce n'était pas la première fois que Dahlbeck et Björnstrand se retrouvaient mariés chez Bergman. On a le plaisir aussi de retrouver Harriet Andersson, dans le rôle de la fille du couple, un garçon manqué de quinze ans, dont l'appétit de vivre habituel se réfugie dans une glace à la crème. Sans transition, si Eva Dahlbeck et Yvonne Lombard se retrouvaient dans un film moderne, le sujet risquerait d'être le problème des régimes. La beauté a changé.
Un peu après deux chefs-d'oeuvre, Le Visage serait presque un film mineur. Une troupe de saltimbanques entoure le magicien Docteur Vogler, dont la spécialité est le magnétisme. Le visage de Max von Sydow, grimé en brun, exprime dès le début une rage qui éclatera quand une femme attendra de lui la vérité au sujet de la mort de sa fille : le savant doute-t-il de sa science ? son épouse, déguisée en jeune homme (Ingrid Thulin) ne semble guère enthousiaste non plus; sa grand-mère (Naima Wifstrand, excellente) mène sa barque et fait de l'argent pour son compte. Les saltimbanques seront les victimes d'un trio d'hommes de pouvoir (thème de l'humiliation des gens de spectacle, déjà traité dans La Nuit des Forains) : le consul Egerman mais surtout le chef de la police, le porcin Starbeck et le scientiste Docteur Vergerus (Gunnar Björnstrand, impressionnant dans l'ironie cruelle); les deux derniers cherchent à démasquer Vogler, qu'ils considèrent comme un charlatan. Il y a une anthroponymie chez Bergman : les noms de Vogler et surtout de Vergerus apparaissent dans plusieurs films; celui de Vergerus est aussi celui d'un personnage de l'Oeuf du Serpent, sorte de Docteur Mengele, personnage très proche de celui traité ici, et celui de l'évêque de Fanny et Alexandre.
Où est la vérité ? Celle de Vogler ? celles, sinistres, de Vergerus et du policier ? Ce qui est certain, c'est que l'arrivée de la troupe de Vogler, le visage de celui-ci ont le don de déclencher la haine et de révéler à chacun sa vérité. Tel personnage y trouvera la mort, tel autre l'amour (délicieuse Bibi Andersson, sensuels Sif Ruud et Ake Fridell); le policier supportera que sa femme, sous l'effet de la suggestion de Vogler, où peut-être en prenant prétexte, révèle en public les dégoûtantes réalités de son comportement intime...
Le film pourrait être noir, mais Bergman a choisi d'être indulgent envers son public : les scènes révoltantes ou tragiques alternent avec les passages souriants et sensuels. Quelques temps après, Bergman commencera une phase plus pessimiste, plus tragique et rude de sa carrière, multipliant les films sans indulgence qui expliquent sans la justifier sa réputation de réalisateur ennuyeux et austère pour une partie du public.