Paru en 1967, "Les lumières de Bullet Park" décrit le petit peuple de la classe moyenne Américaine avec une économie toute Tchekhovienne. Normal, Cheever fut le fer de lance du New Yorker, vous savez ce type d'écriture un peu minimaliste, tendue et humoristique qui fit mouche avec son don d'observation implacable. Cette école a donné aussi bien Updike qu'Houellebecq, même si ce dernier préfèrerait se couper la main gauche que de l'avouer. Narrateur plein d'empathie de la Middle class, Cheever est honteusement inconnu en France et il revient à Dominique Mainard, sa traductrice, d'avoir œuvré pour sa reconnaissance. Ses héros de prédilection sont souvent des cadres moyens vivant dans des "suburbs" et il a passé sa vie à portraiturer leur désespoir jusqu'à sa mort en 1982.
Dans ce livre, il dépeint Eliott Nailles, brave père de famille et son épouse Nellie.C'est avant tout un père attentif à l'éducation de son fils Tony. Base-ball, activités associatives de bon goût, petit verre de whiskey après de dures journées de travail, rapports idéaux avec le reste de la communauté locale : tout semble aller pour le mieux dans la vie des Nailles, archétype du foyer laborieux et méritant, véritable petite publicité ambulante pour l'american way of life des années Kennedy. On se croirait dans Mad Men. Mais dès qu'on regarde à travers les serrures, ainsi que s'entend à le faire Cheever, l'image bascule. La réussite professionnelle ? Du vent : Eliott déteste son job, et consomme clandestinement des anxiolytiques pour tenir le coup. L'harmonie conjugale ? Demandez à la triste Nellie ce qu'elle en pense. La vie de famille ? Tony, le fils parfait, sombre dans l'apathie et refuse un beau jour de quitter son lit. Le bonheur américain ? Terrifiant. Le tableau idyllique des premières pages se déchire encore un peu plus lorsque s'installe à Bullet Park un certain Paul Hammer, névrosé solitaire et charmeur dont on suit dans la deuxième partie l'inquiétante trajectoire, laquelle file en ligne droite vers la maison Nailles, pour le pire, bien sûr.
Construit avec une maîtrise diabolique, Les Lumières de Bullet Park est sans doute le meilleur livre de Cheever traduit à ce jour : baignant dans une trouble atmosphère de pulsions refoulées et d'insondable mélancolie ("je suis triste, c'est tout", répète inlassablement le fils dépressif, Tony), il mêle adroitement une histoire quasi-policière en sous-main à un tableau de la condition humaine directement inspirée de l'existentialisme français (dans une scène d'anthologie, Nellie affirme être membre d'un "club littéraire très actif" et "étudier Camus" : "Oh, je ne peux pas me souvenir de chaque titre. Nous étudions tout Camus"). On songe aux secrets noirs que cachent les façades des pavillons décrits dans les romans de Laura Kasichke, héritière directe de Cheever, ou à l'ambiance délétère du Virgin suicides d'Eugenides et de la version filmique qu'en a donné Sofia Coppola : dépressif et déprimant, inquiet et inquiétant, cet admirable roman nous fait basculer de l'autre côté du miroir américain, là où les mythes se renversent et où les images officielles tombent en miettes. On pense également à Richard Yates, à à Lionel Shriver, des auteurs pour qui la description impitoyable de la vie reste la plus haute mission de la chose écrite. Un livre qui ne cherche pas à séduire, mais à faire bouger un peu nos fondations, ce que les imbéciles prennent souvent pour du cynisme.
PS : on peut ajouter que Marie N'Diaye, à travers le réalisme enchanté de certains de ses livres, doit probablement beaucoup à John Cheever.