Richard Wagner : "Die Meistersinger von Nürnberg", Franz Welser-Möst, 2004, 2 DVDs Emi.
Oui, l'opéra de toutes les ambiguités : un père qui offre sa fille au gagnant d'un concours, mais à condition que ce gagnant ait su la séduire... Une jeune fille qui hésite entre l'amour-passion avec un jeune poète exalté, et la sécurité d'un mariage avec un veuf paternel... Un nobliau (ruiné peut-être) qui cherche à redorer son blason en puisant dans les coffres de Pogner, mais qui, poète aussi, et génial peut-être, réduit son ambition à un bonheur conjugal, pourtant peu propice à l'inspiration poétique... Une nourrice qui affole un apprenti, tandis que le gamin à peine pubère lorgne davantage l'anse du panier que Lene fait valser pour lui que celle qui le porte... Enfin un greffier de la Ville, infatué de ses mérites, qui méprise les femmes et leur peu de goût pour la poésie, et qui courtise, lui aussi, autant la fortune de Pogner que les appas de sa fille... Tout cela fait un joli panier de crabes, et l'on comprend que certains (John Ruskin, notamment, mais c'était Ruskin !) aient trouvé cette intrigue "la plus bête qu'il ait jamais vue sur une scène". D'autres l'ont accusée de manquer de psychologie, Nieztsche entre autres, mais là, pour une fois, c'était lui, grand psychologue, qui en manquait, car ce qui fait un des principaux attraits de cette comédie, c'est qu'elle peint des natures doubles, des appétits contradictoires et complémentaires, tour à tour ou simultanément, en la même personne, et c'est toute la nature humaine que ces pulsions impures, complexes, dont les protagonistes eux-mêmes ont peu conscience. Seul Hans Sachs, passionné mais lucide, capable de retour sur lui-même, et connaissant ses limites, véritablement noble lui, émerge et domine ce monde malsain parce qu'il en connait les imperfections aussi bien que les siennes.
Nikolaus Lehnhoff n'a guère songé à tout cela en concevant sa mise en scène qui se borne à un télescopage d'époque, l'oeuvre commençant au XVI° siècle pour finir au XIX°. Belle affaire ! Mais il a fait un vrai travail de direction d'acteurs, et heureusement, pour lui comme pour nous, il dispose d'un bon décorateur (Roland Aeschlimann) et d'un excellent éclairagiste (Jürgen Hoffmann), et le spectacle est toujours agréable à l'oeil, particulièrement la nuit du II° acte, baignant dans un brouillard bleu roi du plus bel effet, enfin à mon goût, que certains critiques ne partagent pas. Par contre, quand Walther et Eva, plutôt que de se cacher sous le tilleul comme l'indique le livret, descendent dans une trappe et chantent la tête hors du sol comme des apparitions de la "Nuit des Morts-vivants", on rigole, et toute la poésie née de ce halo bleuté est gâchée.
La distribution est exemplaire : José van Dam fait un Sachs d'une intelligence, et d'une noblesse rare; Peter Seiffert assume parfaitement le rôle de Walther, le rendant plus sympathique peut-être que ne l'est le personnage. Il fait face à l'Eva, très pur de timbre, de son épouse Petra-Maria Schnitzer. Michaël Volle campe un Beckmesser viril, et plus inquiétant que ridicule. Matti Salminen qui n'a plus rien à prouver en aucune rôle, incarne le pontifiant Pogner, Brigitte Pinter une pimpante et acide Magdalene, tandis que je voudrais attirer l'attention sur le David exemplaire, canaille, espiègle, tendre, plein de charme, excellent acteur et bien chantant, de Christoph Strehl. La direction subtile, très réservée (trop au goût de certains) du délicat Franz Welser-Möst, à la tête de l'orchestre de l'Opéra de Zurich, achève d'assurer un bonheur, à mes yeux et oreilles, presque parfait.