L'Expansion
Au Kossovo comme ailleurs, l'Etat disparaît au profit de la culture, de l'ethnie ou de la religion. Préparez--vous à la fin des frontières.
La guerre du Kosovo est sans doute la meilleure illustration de la thèse développée par Bertrand Badie dans son dernier livre. Ce professeur de sciences politiques montre que la notion de souveraineté des Etats est en train de s'effacer, au profit d'un nouvel ordre international. La souveraineté n'était qu'une fiction, qui a été battue en brèche par l'internationalisation de l'économie et des entreprises, ainsi que par la construction européenne, explique l'auteur. L'ingérence dans les affaires d'autres pays, au nom d'une responsabilité commune devant certaines valeurs démocratiques, est maintenant parfaitement admise par les opinions nationales, comme le prouve le soutien massif des populations occidentales dans ce conflit des Balkans.
Cette analyse historique est intéressante, bien que pénalisée par un style un peu compliqué. Mais le grand intérêt de ce livre est de mettre en lumière le caractère ambigu et complexe de ce nouveau monde sans souveraineté. En effet, si chacun s'accorde sur le principe d'ingérence et de responsabilité internationale, les modalités et les limites sont loin d'être claires. D'abord, parce que les interventions restent malgré tout liées aux intérêts particuliers et cyniques des Etats. Ensuite, parce que l'on assiste à l'émergence de nouvelles solidarités qui dépassent le cadre des frontières traditionnelles. Ces liens qui peuvent être culturels, religieux, ethniques, compliquent le jeu des relations internationales. Le panslavisme qui conduit une partie des Russes à se sentir solidaires des Serbes en est un exemple.
De son côté, Justin Vaïsse, dans un article de Critique internationale, montre que l'Amérique elle-même a une position ambiguë au sein de ce nouvel ordre international. Les Etats-Unis veulent plus que jamais être les gendarmes du monde, mais ils ont renoncé à un internationalisme " wilsonien " (du nom du président Woodrow Wilson au pouvoir à la fin de la Première Guerre mondiale). Ce vieux rêve d'instaurer un ordre mondial démocratique en s'appuyant sur l'action des institutions internationales avait pourtant la faveur de l'équipe Clinton. Mais ces idées se sont rapidement évanouies, et l'Amérique pratique un internationalisme pragmatique, marqué surtout par des actions unilatérales peu soucieuses des institutions multilatérales. Les Etats-Unis n'ont--ils pas tourné le dos à l'ONU et rejeté la création de la Cour pénale internationale ? L'évolution du conflit au Kosovo dira quelle vision s'impose, celle des Américains partisans des coalitions ad hoc, ou celle des Européens qui cherchent à remettre l'ONU en selle. --Laurence Ville--
Présentation de l'éditeur
Cette mutation – considérable – n’ayant pas fini de produire ses effets, les Etats gagneraient grandement à mener une politique moins brutale et moins cynique. Au lieu de se cramponner au couple dépendance/coopération du temps de la Guerre froide, ils pourraient, plus modestement, défendre celui que forment l’autonomie et l’interdépendance. Sans doute doivent-ils aussi développer l’esprit de responsabilité au détriment de la ruse (qui n’est rien d’autre que la violence déguisée).
Beau programme pour le xxie siècle !
Bertrand Badie est professeur de science politique à l’Institut d’études politiques de Paris. Il a publié chez Fayard Les Deux Etats (1987), L’Etat importé (1992) et La Fin des territoires (1995).
Collection « L’espace du politique »
dirigée par Pierre Birnbaum
