Mircea Eliade fut un des grands historien des religions de la deuxième moitié du XXe siècle, nommé professeur d'histoire des religions aux USA à la fin des années 50. Son parcours est intéressant, notamment ses incursions en Inde et son intérêt pionnier pour le yoga. Ses dernières années furent toutefois plus ternes, car son passé d'extrême droite à la solde du régime fasciste roumain et son ode au dictateur portugais Salazar ont altéré même sa réputation académique. Le "cas" Mircea Eliade nous force à réfléchir: doit-on vouer aux géhennes l'oeuvre académique d'un activiste d'extrème droite, quel que soit l'aspect nauséabond de son engagement ou faire la part des choses? Ceci mis à part, son renom, Eliade le doit en partie à la publication d'ouvrages lus par le grand public, en rendant accessible une discipline autrement plutôt austère.
Le Mythe de l'éternel retour est certainement son plus grand succès de librairie; il met en évidence la conception cyclique du temps dans la majorité des sociétés humaines, la civilisation occidentale humaine moderne étant une exception.. Eliade part du principe que dans les sociétés un objet ou un geste n'est réel que parce qu'il répète une action effectuée in illo tempore, c'est-à-dire à une époque mythique, originelle. Il acquiert un sens parce que le rituel, qui fait référence à un archétype, le lui confère en le dotant d'une fonction ou d'une force sacrée. Seul ce qui est sacré est réel. Par conséquent, tout ce qui n'entre pas dans le cadre d'un rite archétypal n'existe pas. Ce même phénomène apparaît dans la géographie et en particulier dans la situation des temples : ils doivent eux aussi se rapporter à un lieu sacré, à un modèle céleste qui leur est antérieur. Ce dernier élément est bien présent dans le christianisme par ailleurs. Toutefois, pour ce dernier, le temps n'est pas cyclique, puisque la mission du Christ et l'Apocalypse s'incrivent dans un temps plutôt linéaire. A contrario, l'année chrétienne, qui célèbre régulièrement la conception, la mort et la résurrection du Christ, renoue avec cette sensibilité. L'oeuvre d'Eliade permet de comprendre pourquoi nombre de sociétés anciennes n'ont pas mis d'importance sur leur histoire, celle-ci étant effacée par exemple en chaque fin d'année. Il nous donne une clé de la compréhension des sociétés d'autrefois et de leurs résurgences éventuelles.
La lecture de Mircea Eliade apporte de nombreux compléments aux écrits de René Guénon, notamment à ses ouvrages "Symboles fondamentaux de la Science sacrée" et "Aperçus sur l'initiation". Ces deux auteurs disposaient d'une sensibilité politique voisine et ont vécu à la même période.