La carrière de Lou Reed, l'un des monstres sacrés du rock, comporte trois périodes: d'abord les années Velvet Underground, groupe légendaire dont Reed partageait le leadership avec John Cale. Ce groupe majeur, précurseur du punk, enregistra quatre albums historiques entre 1967 et 1970. Ensuite, on vit Lou Reed traverser les années 70 en solo avec plus ou moins de bonheur, alternant chefs-d'oeuvre (Transformer, Berlin), ratages (Rock n'roll heart, The bells) et expérimentations douteuses (Metal Machine Music et ses 1h15 de larsens). Au début des années 80, Lou Reed connaît un regain d'inspiration en publiant quelques bons albums (The blue mask, New sensations), avec enfin un effort de production (retour à la bonne vieille recette du rock, guitare-basse-batterie). Toutefois, rien ne laissait vraiment présager ce "New York" de 1989, qui apparaît comme le chef-d'oeuvre de Lou Reed. Côté textes, la plume de l'ex-leader du Velvet n'a jamais été aussi affûtée. Les chansons proposent une chronique lucide et désabusée des années Reagan: après l'entame monumentale de "Romeo had Juliet" et son riff à coller le frisson, qui transpose les amants shakespeariens dans le New York du melting pot (on parle ici de Romeo Rodriguez et Juliette Bell, aux amours contrariées par les préjugés et la corruption d'une société en pleine déliquescence), Lou Reed va tirer sur tout ce qui bouge, avec plus d'élégance et de recul que la plupart des rappeurs contemporains: il évoque pêle-mêle les politiciens véreux (Strawman), la misère sociale (Dirty Boulevard), l'inconscience du peuple américain (The great american whale), la peur et la névrose (Sick of you), le désespoir des vétérans du Vietnam (Christmas in february). On est aux antipodes du rêve américain, dans ce chef-d'oeuvre d'engagement aux textes denses, mais jamais moralisateurs, qui sonnent comme d'amers constats journalistiques. Toutefois, l'espoir de rédemption n'est jamais loin: l'album ne s'achève-t-il pas dans la cathédrale Saint Patricks (Dime store mystery, dernière chanson du recueil, qui fait allusion aux obsèques d'Andy Warhol, mentor de Lou Reed décédé deux ans plus tôt). Pas question non plus de se résigner: la chanson "There is no time" appelle à la révolte, à la prise de conscience collective, sans perdre de temps.
Musicalement, on peut parler de sommet dans la discographie de Lou Reed, tant la prise de son (voix, guitares, basse et batterie) frise la perfection dans le mixage et le raffinement.
"New York" est un chef-d'oeuvre de la protest-song américaine, qui prend la température du pays à la fin des années 80, au même titre que Dylan l'avait fait au début des années 60 avec ses deux classiques folk "Freewheelin" et "The times they are a changin". L'album "New-York" est un peu le prolongement de "The times they are a changin". Les temps ont bien changé, mais pas forcément dans le bon sens.
Dans la carrière de Lou Reed, cet excellent disque ouvre une trilogie majeure, qui se poursuivra en 1990 avec l'austère "Songs for Drella", hallucinante biographie chantée d'Andy Warhol (en duo avec le vieux complice John Cale), et s'achèvera en 1992 avec le magistral "Magic and loss", album thématique sur la mort, qui propose quelques façons de transcender le deuil, notamment grâce au souvenir et au mysticisme.
Que les amateurs exigeants de rock et de littérature se précipitent sur ces trois albums du grand méchant Lou, devenu sur le tard un sage et un esthète. Il n'y a pas beaucoup mieux dans le domaine, à part peut-être chez Bob Dylan et Léonard Cohen.