Ce pourrait être le songe d'une nuit d'été, une comédie en un acte, longue scène de théâtre où reparties spirituelles, baisers et caresses s'échangent avec autant de grâce que d'audace. La Nuit et le Moment est un dialogue d'une centaine de pages, dialogue nocturne plein de charmes entre Clitandre et Cidalise. Clitandre, modèle du libertin, passé maître dans l'art de la séduction et des conquêtes féminines; Cidalise, peut-être plus subtile que ses rivales, ni tout à fait prude, ni tout à fait galante, une proie de choix,sans doute le trophée le plus prestigieux que Clitandre puisse accrocher à son tableau de chasse. Après être parvenu à s'introduire dans le lit de la belle,notre habile Don Juan évoque ses précédentes aventures érotiques. Stratégie délibérée pour créer les conditions favorables du "MOMENT", cet instant-clé où tout peut basculer? De fait, la spirituelle Cidalise a de quoi être autant émoustillée par les savoureux récits du libertin que par les caresses qui se multiplient sous les draps... Le savoir-faire libertin n'est-il pas, d'abord et avant tout, savoir-dire?
Entre Marivaux qui proclame la victoire des coeurs et le marquis de Sade celle des corps, Crébillon, ce "peintre profond de la frivolité" selon l'heureuse expression de Dorat, occupe un espace qui n'appartient qu'à lui, espace intermédiaire d'une équivoque suprême, celui des apories du coeur et de la chair. Si Cidalise s'ouvre au plaisir que lui donne Clitandre, est-ce par l'aveu de l'amour qu'elle lui porte? Ou cet amour déclaré n'est-il que l'effet de caresses de moins en moins subies? Est-ce le coeur qui ouvre aux plaisirs des sens, ou le plaisir des sens qui ouvre les coeurs? La volupté est-elle une harmonie naturelle, à chercher dans le juste accord de l'âme et du corps, ou se nourrit-elle de l'artifice savant du libertin qui n'ignore rien de la mécanique des femmes? Tant de questions auxquelles l'écrivain, plus artiste que philosophe, se garde bien de répondre... La Nuit s'efface sur une aube voilée de brume: le mystère insondable de l'humain, de cette étrange et inextricable articulation entre le coeur et le corps, brille de mille feux, irradie. Tour de force prodigieux: La Nuit et le Moment a l'apparence d'un ouvrage léger et comique (les deux derniers récits de Clitandre, sa conquête d'une femme savante, Julie,et son "aventure de carrose" avec Luscinde, hilarantes, méritent de figurer dans toute anthologie de la littérature libertine), et plonge tout à la fois la pensée dans de profonds abîmes de perplexité et de réflexion. "Ce n'est pas une légère entreprise de démêler ce qu'il y a d'originel et d'artificiel dans la nature actuelle de l'homme", écrit Rousseau dans son Discours sur l'Inégalité. A la lecture de Crébillon, on se surprend à penser que les romanciers libertins ont concouru tout aussi bien que les philosophes des Lumières à méditer sur les rapports entre la Nature et la Culture. Et que, scrutateurs, au plus près des corps, des sursauts de l'âme, ils en ont peut-être mieux que quiconque déchiffré les arcanes les plus énigmatiques.Avec quelle justesse Cidalise peut-elle s'exclamer: "Ah Clitandre, quel dommage que je sache si bien que le désir n'est pas de l'amour!" Vertigineux...