Extrait
Mais les enfants, ses enfants, nés sur sa terre à lui, de son corps avec la lignée quil a rompue, ses enfants nés dans la langue de leur mère, il les aime, la mère de ses enfants et sa langue, il a lu des livres à la bougie après le travail pour la maison quil fallait nourrir, il récite des vers, appris par cur, mieux que les Français de son pays qui naiment pas létude. Dans sa langue, il aurait dit ce quil ne dit pas dans la langue étrangère, il aurait parlé à ses enfants de ce quil tait, il aurait raconté ce quil na pas raconté, non pas de sa vie à lui, un père ne parle pas de sa propre vie à ses enfants, il respecte la pudeur, lhonneur, la dignité et eux aussi, il le sait, ils le savent, non, de sa vie il naurait pas parlé, mais les histoires de la vieille ville marine, les légendes, les anecdotes du petit homme rusé qui se moque des puissants et ça fait rire les faibles, les pauvres, il aurait raconté les ancêtres, le quartier, vérité et mensonge, il aurait ri avec ses enfants dans sa langue et ils auraient appris les mots de gorge, les sons impossibles, répétés, articulés encore et encore, maître décole dans sa maison, ensemble ils auraient déchiffré, récité, inscrit sur lardoise noire les lettres quils ne savent pas tracer. »
Présentation de l'éditeur
Ce fait, Leïla Sebbar ne la appris que bien plus tard. Éludant les questions quelle posait sans cesse sur le passé, lhistoire familiale, son histoire, le père na jamais voulu aborder les sujets qui brûlaient les lèvres de sa fille, renvoyant ces interrogations à une perte de temps. À quoi bon sattarder sur une époque révolue ? Mais Leïla Sebbar est loin de partager ce point de vue et ressent le mutisme de son père comme un blanc, un manque quelle voudrait combler. Rassemblant précieusement les bribes dinformation, ses souvenirs denfance à Hennaya, les anecdotes racontées par les uns et les autres, elle tente de reconstituer par lécriture une mémoire fragmentée. Des insultes lancées en arabe par les garçons du quartier de sa jeunesse à la tendresse qui les liaient elles et ses surs à leurs servantes Aïcha et Fatima, des militaires dont elle note la grossièreté aux visites chez des tantes si différentes de manières et de mentalité de sa mère française, Leïla Sebbar note, collecte, regroupe.
Pour compléter le puzzle, elle nhésite pas à faire appel à la fantaisie, inventant des fils à Aïcha et Fatima, mais aussi des rencontres, des conversations, des événements qui auraient pu avoir lieu. Brodant à partir de faits authentiques, elle fait le pont entre le réel et la fiction, enracine son imaginaire dans une quête de vérité et de mémoire tout en rendant un vibrant hommage à son père. Lémotion, retenue, est dautant plus intense, et la méditation dautant plus profonde.