Ce fait, Leïla Sebbar ne la appris que bien plus tard. Éludant les questions quelle posait sans cesse sur le passé, lhistoire familiale, son histoire, le père na jamais voulu aborder les sujets qui brûlaient les lèvres de sa fille, renvoyant ces interrogations à une perte de temps. À quoi bon sattarder sur une époque révolue ? Mais Leïla Sebbar est loin de partager ce point de vue et ressent le mutisme de son père comme un blanc, un manque quelle voudrait combler. Rassemblant précieusement les bribes dinformation, ses souvenirs denfance à Hennaya, les anecdotes racontées par les uns et les autres, elle tente de reconstituer par lécriture une mémoire fragmentée. Des insultes lancées en arabe par les garçons du quartier de sa jeunesse à la tendresse qui les liaient elles et ses surs à leurs servantes Aïcha et Fatima, des militaires dont elle note la grossièreté aux visites chez des tantes si différentes de manières et de mentalité de sa mère française, Leïla Sebbar note, collecte, regroupe.
Pour compléter le puzzle, elle nhésite pas à faire appel à la fantaisie, inventant des fils à Aïcha et Fatima, mais aussi des rencontres, des conversations, des événements qui auraient pu avoir lieu. Brodant à partir de faits authentiques, elle fait le pont entre le réel et la fiction, enracine son imaginaire dans une quête de vérité et de mémoire tout en rendant un vibrant hommage à son père. Lémotion, retenue, est dautant plus intense, et la méditation dautant plus profonde.