Je trouve, pour ma part, qu'il est très difficile de commenter cette oeuvre. Comment peut-on aimer celui qui mit en mot une partie des penchants de l'être humain pour le sadisme ? Et pourtant...
Lire cette oeuvre violente, immorale, très dure par endroits, pour ceux qui ne sont pas des amateurs, est intéressant et incontournable pour qui veut mieux connaître l'être humain. Sade fit presque trente ans de prison de son vivant et fut condamné à mort, il y échappe à chaque fois : la chance ? Sa formidable énergie pour la vie ? Sa lucidité parfois mêlée à ses penchants destructeurs?
Quel être humain ne peut comprendre, être touché par ces contradictions dans un être qui oscille entre cette formidable soif de vie et cette haine de soi et des autres?
Une oeuvre complexe en somme. « La Philosophie dans le boudoir » est en partie terrible, car elle se termine par une violence inouïe sur la mère d'Eugénie qui souhaite que sa fille ne fréquente pas des gens aussi immoraux. Qui pourrait le lui reprocher à part les protagonistes qui l'entourent ?
A côté de ce dénouement absolument atroce, Sade fait l'éloge du meurtre, de la pédophilie, de la calomnie et même du vol (qui selon lui développe le courage, la force, l'adresse). Toute la jouissance de cet homme repose sur la transgression de la morale. Tout ce qui est immoral est terriblement bon, sexuellement désirable. Et parfois, ces arguments sont étonnamment vifs et font réfléchir, notamment sur la guerre. Il se demande comment il est possible d'honorer des gens qui tuent d'autres hommes et de ne pas comprendre celui qui commet un meurtre et qui lui aussi à peut-être de bonnes raisons d'en vouloir à son voisin. Pourquoi honorer certaines formes de guerre et pas d'autres ?
Etonnante donc cette oeuvre. Car à côté de cette audace à parler de tout ce qui est mauvais en l'homme et à l'assumer au péril de sa vie, il y a un chapitre passionnant sur la défense de la République intitulé : « Français, encore un effort si vous voulez être républicains ». Ces idées sont alors lumineuses, non destructrices ou perverses. Il remet en cause l'idéal religieux et vante les mérites d'une séparation entre le pouvoir spirituel et temporel. Le dieu chimérique devient suspect et Sade annonce que « l'athéisme est maintenant le seul système des gens qui savent raisonner ». Pour lui, religion et despotisme sont liés et il clame haut et fort qu'il ne faut assassiner personne pour aller vers la république (il s'oppose à cet égard à la Terreur et fait preuve de bienveillance. Etonnant pour le fondateur du sadisme ?), simplement faire tomber les idoles et remettre en cause les moeurs. Une bonne République doit maintenir l'insurrection et donc des êtres immoraux en perpétuel mouvement qui s'interrogent toujours sur ce qu'on dit être « bien », moralement acceptable. Cette partie est de plus écrite dans un style très élégant, digne d'un marquis. Elle s'oppose également par le style aux dialogues très impudiques et redondants de termes crus du reste de l'oeuvre.
En somme, un travail surprenant où il faut en prendre et en laisser, mais on ne reste pas indifférent à la puissance du personnage tant au niveau de la violence que de la clairvoyance dans certaines de ses idées novatrices.On ne risque pas à ses côtés de devenir un mouton de Panurge!