Extrait
« Je ne suis pas un écrivain, encore moins un philosophe ou un moraliste, tout au plus un comédien un peu perdu, parfois, dans ce siècle tourmenté. Les journalistes me demandent souvent ce que je pense de tel ou tel événement qui surgit dans lactualité. Une pirouette me sert presque toujours de réponse. Pourquoi se prononcer ou pousser un cri ? A quoi bon exprimer une opinion définitive sur un sujet changeant quand on na pas le pouvoir de modifier le cours des choses ? Mais lannée dernière, jai éprouvé le besoin de fixer un peu mes idées. Depuis décembre 2002, je note, sur des feuilles volantes, tout ce qui me passe par la tête, à la faveur dune rencontre, dune émission de télévision, dune pièce de théâtre, dune déclaration de George Bush au journal télévisé ou dune apparition du Pape au balcon du Vatican. On trouvera dans ce journal ce qui me réjouit et magace, ceux que jadmire depuis toujours et ceux que je déteste provisoirement, des gens célèbres ou des inconnus, des commerçants de mon quartier, des moines perdus dans leur thébaïde et des metteurs en scène plus ou moins inspirés. Dans mon métier de comédien, je prétends que la « présence », indéfinissable, est déterminante. Sur scène, je veux que mon cur pénètre au fond des âmes. Ce ne sont pas les mots qui comptent mais lintention derrière les mots. Mon métier est un métier de croyance et de foi. Comment expliquer le mystère du comédien puisque ce quil fait de mieux, souvent, lui échappe ?
Il en va de même dans ce journal : beaucoup de remarques, de pensées, de critiques, dapplaudissements aussi, se sont échappés sur le papier et je ne les ai pas censurés. Me jugera-t-on avec indulgence ? Je lespère car cest avec sincérité et une bonne foi très relative que je réponds aux événements quotidiens, heureux ou malheureux, cocasses ou inattendus, qui soffrent à mon regard de comédien et à mon cur de chrétien.
Mettre « les pieds dans le plat » a deux sens très voisins daprès les dictionnaires. Soit commettre involontairement un impair, soit faire exprès de susciter un effet de scandale ou de mettre ses interlocuteurs dans lembarras en les atteignant ouvertement. Je ne sais plus ce qui relève de limpair, dans les pages qui suivent, ou de lattaque volontaire. A moins que lensemble ait échappé à mon raisonnement sous le coup de lémotion, de la colère, dun éclat de rire ou de lémerveillement.
Bonne lecture ! »
Michel Serrault