Ne vous fiez pas à la couverture de ce livre. Vous croyiez avoir affaire à un western littéraire comme il en existe tant, viriles échauffourées de vachers sous le soleil du Montana ? Que nenni. Paru en 1967, ce cinquième roman de Thomas Savage passa largement inaperçu – moins à cause de son style, maîtrisé au possible, que de sa remise en cause d'une alors intouchable icône du Far West : l'invulnérabilité du cow-boy misogyne. Nous sommes en 1924, non loin du village de Beech. Phil et George Burbank sont les hommes les plus riches du sud-ouest du Montana. Cela fait vingt-cinq ans qu'ils convoient les troupeaux de vaches et se moquent des citadins de Herndon. Mais depuis peu, le couple formé par les deux frères antagonistes (l'un, Phil, intelligent, orgueilleux et sauvage ; l'autre George, surnommé "Gras-double", sot, introverti et efféminé) se déchire. Une tension portée à son comble lorsque George épouse Rose, veuve d'un médecin que Phil a poussé au suicide par ses sarcasmes renouvelés. Au moment où Rose et son fils Peter, présenté aux hommes du ranch comme une "chochotte" parce qu'il aime la lecture et composer des fleurs en papier, s'installe chez les Burbank, Phil fait tout pour indisposer l'"intrigante", ancienne joueuse de piano dans un bastringue, qui ne trouve plus refuge que dans l'alcool.
Le roman plante de magnifiques paysages qui se font le miroir des sentiments contradictoires qui taraudent tous les personnages : racisme, haine de soi et des autres, lâcheté et pulsions meurtrières se rejoignent pour délivrer une vision implacable des mœurs des éleveurs de bétail dans une époque de bouleversements technologiques et politiques. À travers le mythe de Bronco Henry, cow-boy adulé et aimé de Phil dans sa jeunesse, Savage cisèle, dans un lieu inédit et bien avant l'heure des Village People, le portrait d'un homme qui doute de sa sexualité au point de nier tout ce qui s'y rapporte. "Certains livres, a écrit à ce sujet un critique du Los Angeles Times, sont comme des nappes souterraines dans le désert : elles restent en sommeil pendant de longues années et rejaillissent lorsqu'on en a vraiment besoin." La formule est élégante mais Le Pouvoir du chien ressemble davantage à une bombe à retardement. C'est aussi, et surtout, grâce à un final époustouflant, le récit de la victoire d'une inhumaine détermination sur la démission relationnelle. --Frédéric Grolleau.
--Ce texte fait référence à l'édition
Broché
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Cétait toujours Phil qui se chargeait de la castration. Dabord, il découpait lenveloppe externe du scrotum et la jetait de côté ; ensuite, il forçait un testicule vers le bas, puis lautre, fendait la membrane couleur arc-en-ciel qui les entourait, les arrachait et les lançait dans le feu où rougeoyaient les fers à marquer. Étonnamment, il y avait peu de sang.
Au bout de quelques instants, les testicules explosaient comme dénormes grains de pop-corn. Certains hommes, paraît-il, les mangeaient avec un peu de sel et de poivre. « Amourettes », les appelait Phil avec son sourire narquois, et il disait aux jeunes aides du ranch que sils samusaient avec les filles ils feraient bien den manger eux aussi. George, le frère de Phil, qui, lui, se chargeait dattacher les bêtes, rougissait dautant plus de ces conseils quils étaient donnés devant les ouvriers. George était un homme trapu, sans humour, très comme il faut, et Phil aimait bien lagacer. Quel grand plaisir, pour Phil, dagacer les gens !
Personne ne portait de gants pour des opérations aussi délicates que celle de la castration, mais on en mettait pour presque tous les autres travaux, car il fallait se protéger les mains des frottements de corde qui brûlent la peau, des échardes, des coupures et des ampoules. Tout le monde portait des gants pour prendre le bétail au lasso, poser les piquets de clôture, marquer les bêtes au fer ou leur lancer du foin, et même tout simplement pour monter et faire courir les chevaux ou conduire les troupeaux. Tout le monde, sauf Phil. Il était au-dessus des ampoules, des coupures et des échardes, et il méprisait ceux qui se protégeaient avec des gants. Il avait les mains sèches, puissantes et maigres.
Les aides de ranch et les cow-boys portaient des gants en peau de cheval commandés dans les catalogues de Sears, Roebuck et Montgomery Ward cest-à-dire Sears, Rebeurk et Montconnerie, pour reprendre les surnoms que donnait Phil à ces maisons de vente par correspondance. Après le travail, ou encore le dimanche, quand le bâtiment du dortoir était tout embué par leau de la lessive ou du rasage et que lair était chargé du parfum des lotions capillaires de ceux qui sapprêtaient à aller en ville, les hommes bataillaient avec leurs bons de commande, penchés comme de grands enfants, mordillant le bout de leur crayon, fronçant les sourcils devant leurs pattes de mouche illisibles, sinterrogeant sur le poids et la zone postale. Il leur arrivait souvent de capituler et, avec un soupir, de passer la main à quelquun qui maîtrisait mieux lécriture et les chiffres un de ceux qui étaient allés jusquà lécole secondaire et qui, parfois, rédigeaient les lettres quils adressaient à leur père, à leur mère et aux surs quils noubliaient pas.
Mais quil était merveilleux de glisser ce bon de commande au courrier, quil était délicieux et terrible dattendre ce colis de Seattle ou de Portland, qui, en plus des gants neufs, contiendrait peut-être de nouvelles chaussures de ville, des disques de phonographe, ou un instrument de musique dont le charme éloignerait la solitude des soirées dhiver, lorsque le vent descend des sommets de la montagne avec des hurlements de loup.
La meilleure de nos guitares. Idéale pour une musique et des accords de style espagnol. Touche large en ébène, table dharmonie en bel épicéa naturel au grain serré offrant une résonance incomparable, éclisses et dos en palissandre, filets en corne véritable. Un instrument de toute beauté.
Le temps que leur bon parvienne au bureau de poste vingt-quatre kilomètres en contrebas, ils lisaient et relisaient des descriptions de ce genre, revivant ainsi le moment où ils avaient passé leur commande, ce qui aiguisait encore plus leur attente. Filets en corne véritable ! « Alors, les gars, on étudie le Livre magique ? » leur demandait Phil, debout près du poêle, tapant des pieds pour faire tomber la neige. Il jetait un coup dil sur la pièce, jambes écartées, mains nues jointes derrière le dos. Régulièrement, au cours de ces années, quelques jeunes avaient tenté de prendre comme lui lhabitude daller les mains nues, peut-être parce quils recherchaient lapprobation dun sourire ou dun hochement de tête. Mais leur imitation était passée inaperçue, et ils avaient fini par remettre leurs gants.
« On étudie le Livre magique ?br> Ça, Phil, on peut le dire », répondaient-ils, fiers de lappeler par son prénom mais profitant de la conversation pour refermer le catalogue, car ils ne voulaient pas que Phil puisse les voir fantasmer sur les femmes aguichantes qui présentaient des modèles de corset et de sous-vêtement. Comme ils admiraient son détachement ! Propriétaire de la moitié du plus grand ranch de la vallée, il pouvait soffrir tout ce quil voulait, nimporte quelle automobile, disons une Lozier ou une Pierce-Arrow, mais il navait pas envie de voiture. Quand son frère, un jour, avait exprimé le désir dacheter une Pierce, Phil avait répondu : « Tu veux avoir lair dun Juif ? » Et il nen avait plus été question.
Non, Phil ne conduisait pas. Sa selle, suspendue par un étrier à une cheville dans la grande et longue grange en rondins, avait bien vingt ans ; ses éperons étaient en acier ordinaire, sans élégantes incrustations dargent non, ce nétaient pas les éperons qui peuplaient les rêves de certains autres. Il portait des chaussures banales plutôt que des bottes. Il dédaignait le harnachement et les ornements des cow-boys, alors même que, plus jeune, il avait été un cavalier aussi habile que nimporte lequel dentre eux, et meilleur au lasso que George.
Tout son argent et sa famille ne lempêchaient pas dêtre sans façons, habillé comme nimporte quel journalier dune salopette et dune chemise en chambray bleu. Trois fois par an, George le conduisait en voiture à Herndon pour quil se fasse couper les cheveux ; il sasseyait à lavant de la vieille Reo, raide comme un Indien, dans son costume de ville tout aussi raide, son nez impérieux en bec de faucon sous le feutre mou couleur dardoise, la mâchoire en avant. Et il sasseyait de la même manière chez Whitey Judd, sur le fauteuil de coiffeur, ses longues mains fines, tannées par le grand air, immobiles sur les accoudoirs froids, tandis que plusieurs mois de cheveux tombaient en tas sur le carrelage blanc autour de lui.
--Ce texte fait référence à l'édition
Broché
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