Extrait
Certains invoquent les esprits. Moi, j'invoque les corps. Je ne connais pas mon âme ni celle des autres, mais je connais mon corps et je connais leurs corps.
Et je m'en satisfais.
Je les invoque et je me revois, avec eux ; des passants dans un corps de passage. Ils n'étaient rien d'autre, les règles du jeu étaient posées. Des hommes objets ? Pourquoi pas.
Des amants ? Un grand mot. Je ne l'emploierai jamais, même seule. Le Penseur l'a prononcé, une fois. J'en ai été choquée. Un amant ? Je n'ai pas d'amants. Il faut inventer un autre mot. Je ne me suis pas fatiguée à chercher. Un jour, alors que je lui parlais d'une amie qui l'avait croisé dans une fête, le Penseur m'a demandé en toute simplicité : Sait-elle que je suis l'amant de son amie ? Son histoire était mon secret, et la question ne m'a pas froissée. Mais le mot, si : amant. Le Penseur est-il mon amant ? Je n'y ai jamais pensé. Puis-je être la maîtresse d'un homme dont je ne veux qu'une chose : qu'il me prenne dans ses bras en secret ? Puis-je être la maîtresse d'un homme dont je ne veux que ces heures volées ?
Je ne suis pas allée plus loin dans mes pensées, car le Penseur m'a dit comme à son habitude : J'ai une idée. Il s'est approché du lit, je me suis allongée sur le ventre, le dos arqué, appuyée sur les avant-bras. Il est derrière moi mais je ne le vois pas. Ses mains m'effleurent, des épaules aux cuisses pour finir sur mes fesses. Il m'attire à lui, et je vais à sa rencontre pour le sentir davantage en moi. J'enfouis mon visage dans l'oreiller pour y étouffer les gémissements de plaisir qui accompagnent mouvements et murmures. Je savais que plus le coït est obscène, meilleur il est. Pourtant, je tentais de contenir mon râle.
Il m'attire encore vers lui. J'aime cette position plus que tout. Lui aussi.
Dans cette position, nos points de vue se croisent selon des angles différents. L'important reste le point de rencontre. J'étouffe mes cris, j'oublie mon amie, je dissous l'exégèse et la théorie dans la fusion expérimentale des corps.
Des amants ? Le Penseur avait sans doute ses raisons d'employer le mot. Moi, je ne le peux, car je viens d'une autre planète. La planète du langage féminin, que je dois inventer. J'ai l'habitude de recourir aux dictionnaires, mais ils ne me donnent pas toujours satisfaction. Leur langage et leurs concepts me gênent. Le sens du mot «amant» est trop large pour s'appliquer aux hommes que j'ai côtoyés.
Même au Penseur ?
Des amants ?
Revue de presse
On voit par là que pour Salwa Al Neimi le plaisir n'est pas le privilège du mâle occidental : «Je baise, donc je suis», peut-on lire dans un brillant petit livre qu'elle présente prudemment comme un roman, mais qui tient à la fois de la confession libertine et de l'essai savant...
En prêtant sa plume légère à une bibliothécaire qui, devenue «experte clandestine en livres érotiques», démontre ici, à grands renforts de citations puisées dans un patrimoine millénaire, que «l'arabe est la langue du sexe». En s'appuyant sur la parole du Prophète lui-même pour affirmer que «le sexe est une grâce divine». (Grégoire Leménager - Le Nouvel Observateur du 29 mai 2008 )
Le fait que des pages aussi osées aient été écrites par une femme - et en arabe - n'explique qu'en partie l'écho rencontré par ce livre : Salwa Al Neimi n'est pas la première à bousculer le tabou du sexe. Un tabou beaucoup plus facile à briser, d'ailleurs, que celui de la religion. L'originalité du roman tient plutôt au fait qu'il se réfère constamment à l'héritage arabo-musulman : la narratrice puise toutes ses inspirations chez des auteurs comme Tifachi ou Al-Siouti, qui vivaient il y a plusieurs siècles. "Ce n'étaient pas des marginaux, remarque-t-elle, mais des cheikhs qui faisaient autorité. Dans leurs traités sur le sexe, ils commençaient par remercier Dieu de leur avoir donné un avant-goût de ce qui les attendait au paradis."...
"L'arabe est la langue du sexe, affirme la narratrice. Aucune langue ne peut le remplacer à l'heure de la fièvre, même auprès des hommes qui ne le parlent pas." (Robert Solé - Le Monde du 13 juin 2008 )