Cette adaptation cinématographique de ce « premier roman » de la langue française est admirable par les décors, la musique, les costumes, et bien sûr surtout les acteurs que nous devrions tous nommer. L'intrigue, si du moins l'imbroglio amoureux de ce récit est une intrigue, est d'une beauté si claire et lumineuse que l'on croit parler à la mort comme à une amie libératrice. Mais ce qui fait de cette histoire, de ce roman du 17ème siècle bien que l'action soit positionnée dans la deuxième moitié du 16ème siècle, en France bien sûr, une histoire qui transcende l'histoire justement, c'est qu'elle est le reflet d'un changement historique majeur en train de s'opérer sous les yeux des témoins. L'amour courtois qui aurait parfaitement accepté qu'une dame mariée puisse être aimée par un chevalier autre que son mari, mais de façon courtoise, et des signes de cet amour courtois sont présents dans le film, par exemple le port des couleurs de la Princesse de Clèves par le duc de Nemours lors du tournoi, cet amour courtois n'a plus cours et est remplacé par l'amour marital exclusif et jaloux, au point que le Prince de Clèves meurt d'apprendre que sa femme en aime une autre et la Princesse de Clèves meurt d'avoir causé la mort de son mari par un amour qu'elle n'a jamais pourtant ni rendu ni encouragé. C'est la dimension possessive exclusive du mariage qui est en train d'émerger, alors même que le roi se permet bien sûr d'avoir une reine et une maîtresse attitrée. C'est la coutume et elle ne disparaîtra pas de si tôt. Le roi a des privilèges. Mais ce changement historique transforme l'amour de transport du caeur et de l'âme qu'il était en un attachement raisonné à un époux ou à une épouse, allant de pair avec des refus tout aussi raisonnés d'encourager les sentiments irraisonnés et irraisonnables qui pourraient créer, et créent réellement, des attachements du caeur, voire de l'âme, qui n'ont rien de marital. La pureté du corps ne suffit plus à la possession maritale. Il faut en plus la pureté du caeur et de l'âme. Le roman comme le film montre qu'il ne saurait en être ainsi, ou du moins que c'est extrêmement difficile. Et ce ne saurait être une simple relecture moderne du texte originel. Un film donc à voir, revoir et revoir encore.
Jacques COULARDEAU