Difficile d'ajouter un commentaire après celui de Nicolas MESNIER NATURE !
Avec Tippi Hedren, Hitchcock a sans doute trouvé l'actrice qu'il recherchait depuis longtemps pour incarner son idéal féminin cinématographique : beauté blonde (évidemment !), singulière et fascinante par son impénétrable froideur masquant une vulnérabilité à fleur de peau, ainsi qu'une mystérieuse perversité...
Sean Connery, loin des facilités du rôle de James Bond, nous offre une composition ambiguë révélant son immense talent.
J'aimerais me concentrer sur une scène particulièrement réussie et emblématique : celle du vol chez Rutland. L'image est coupée en deux, comme formée de deux plans collés l'un à l'autre, alors que l'action se passe dans le même lieu. A droite, le bureau du coffre-fort avec Marnie commettant son larcin, et, à gauche, le couloir dans lequel s'affaire la femme de ménage en train de balayer le sol. La pièce qu'occupe Marnie est éclairée de face, faisant quasiment disparaître les ombres et aplatissant la perspective, tandis que le couloir s'étend depuis la caméra jusqu'au fond du plan de gauche. Ainsi, l'héroïne nous est montrée dans toute la platitude et la vacuité de sa vie psychique, sans profondeur car réduite à la compulsion de sa kleptomanie. Par contraste, la femme de ménage, accomplissant sa modeste tâche avec application et conscience professionnelle, présente une attitude honnête qui donne à sa vie toute la dimension sociale qui manque cruellement à Marnie. Néanmoins, humour typiquement hitchockien, c'est grâce à la surdité de la femme de ménage que l'héroïne peut s'enfuir sans danger, après avoir commis son acte répréhensible...
Dernière collaboration achevée de Bernard Herrmann avec Hitchcock, avant leur brouille définitive à propos du "Rideau déchiré" (Torn curtain), la bande originale de "Marnie" nous offre toute la quintessence de l'art du compositeur arrivé à l'apogée de son style romantique, par cette partition épurée jusqu'à un certain classicisme, dont la puissance expressive demeure fascinante, encore aujourd'hui.
La musique de Herrmann excelle à suivre les méandres sinueux du psychisme de l'héroïne en proie aux fantômes de son passé. Une mélancolie sourde étreint l'auditeur tout au long de la partition, qui cependant ne manque pas de moments forts et intenses (notamment, la tentative de suicide dans la piscine, ou la chasse à courre).
Herrmann a réussi plus qu'un parfait complément au film d'Hitchcock : il en révèle une dimension que l'image et la mise en scène seules maintiennent à l'arrière-plan. En effet, la caméra nous montre de façon plus ou moins distanciée les réactions étranges de l'héroïne, laquelle demeurerait pour le spectateur assez antipathique si la musique, poignante et déchirante par moments, ne venait pas mettre en lumière l'humanité blessée de cette femme, finalement digne de compassion.
Ainsi, la musique d'Herrmann constitue véritablement un élément substantiel de la mise en scène elle-même, sans lequel le grand "Hitch" n'aurait jamais pu réussir ce film magnifique, qui demeure sans doute, de tous ceux qu'il a réalisés, le plus troublant.
Joël McNeely, le grand spécialiste de Herrmann, a réenregistré la musique de ce film : une référence !
Marnie