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Les Voyageurs de l'Impériale
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Pierre Mercadier mène une vie convenue de professeur d'histoire à la fin du XIXème siècle (l'affaire Dreyfus est en toile de fond), avec son épouse (de bonne famille) et ses deux enfants. Un séjour d'été va achever la brouille au sein du couple et tout bascule. Pierre Mercadier disparaît pour aller mener une vie de bohème et d'aventurier. Il ne reviendra à Paris que vieillard finissant pour découvrir le destin de son fils Pascal.
La lecture de ce gros roman est un vrai plaisir, les talents de poète d'Aragon transparaissant dans une prose riche et évocatrice (la visite de l'exposition universelle qui ouvre le roman est un véritable baptême du feu), entrecoupée de formules géniales (« comme une ombre ramassée par le diable dans un conte de fées »).
Mais Aragon n'est pas que poète, il est aussi philosophe. Au delà du style, c'est sans y paraître toute une réflexion sur les rapports humains, sur la vie de couple, sur l'amour, sur le rôle de l'argent (les réflexions sont d'une vivante actualité). J'ai ainsi trouvé l'évolution psychologique de Pierre Mercadier extraordinairement juste et les derniers chapitres tournent autour de cette question centrale : qu'est-ce que la liberté, peut-on choisir sa vie ?
C'est enfin une fresque à la Zola, une peinture de la société et de Paris au tournant du siècle, depuis les restes de la noblesse française jusqu'au monde des ouvriers et des prostituées.
Un roman à découvrir absolument !
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10 sur 10 personnes ont trouvé le commentaire suivant utile
Les écrivains américains ont coutume de vouloir écrire "the great american novel", la saga qui traduirait en prose toute l'expérience américaine. Leurs homologues français, trop individualistes, trop artistes, se prêtent moins volontiers à cet exercice. Aragon a pourtant réussi avec ces Voyageurs de l'impériale (1942) une sorte de grand roman de la francité, qui présente la particularité de dresser un tableau collectif admirable de la France de la Belle Epoque - mettant en scène toutes ses classes, dépeignant tous ses conflits, soulignant toutes ses beautés et ses zones d'ombre - tout en étant consacré au sujet intime d'un homme qui choisit de fuir ce monde et de vivre en individualiste forcené.
Ce gros roman comporte trois parties très inégales. Dans une première partie, nous assistons à la crise de la quarantaine de Pierre Mercadier, professeur de lycée et gagne-petit, aspirant écrivain qui ne parvient pas à achever sa bigraphie de John Law, mari malheureux d'une femme idiote. Cette crise se noue lors de vacances d'été à la montagne, chez un oncle désargenté qui loue une partie de son château à une famille d'industriels lyonnais. Admirable de vivacité, de poésie et de drôlerie, cette partie rappelle les plus belles oeuvres de Renoir (le cinéaste) : sensibilité à la nature, jeu subtil sur les différences sociales, marivaudage sensuel qui touche par l'alternance de ses épisodes graves et légers. Dans une courte seconde partie, Mercadier a abandonné femme et enfants et rencontre à Venise et à Monaco deux femmes dangereuses ; ces épisodes donnent lieu à de petites nouvelles quasi indépendantes où Aragon s'amuse à dépeindre le monde du jeu et des arnaques - avec pour cadre deux des villes les plus en trompe-l'oeil de notre vieille Europe.
Dans une troisième partie, qui trouve peu d'équivalents dans la littérature française de ce siècle, tout le génie d'Aragon se donne à voir. Mercadier est maintenant un vieil homme qui navigue entre trois mondes : celui de l'école privée que dirige Meyer, professeur de mathématiques qui a eu la miséricorde d'offrir un toit et un travail à son ancien collègue déclassé, celui de la pension de famille bourgeoise que dirige le fils de Mercadier, Pascal, et où se pressent fonctionnaires allemands et aristocrates roumaines, celui enfin du bordel Les Hirondelles dont la vieille patronne, Dora, va tomber folle amoureuse de notre Mercadier. Cette partie exhale une désespérance noire : Mercadier est devenu le dernier des hommes de Murnau et la liaison avec Dora la maquerelle nous est dépeinte avec une noirceur que je ne peux comparer qu'à Hubert Selby. La plume d'Aragon, au fil de cette partie qui paraît écrite sans plan préconçu et surprend constamment par ses écarts, ses embardées, ses ruptures, se fait progressivement plus incisive. D'homme faible mais attachant, dont le romancier se plaisait à moquer le refus de la politique et des engagements, notre anti-héros s'est mué en une figure nihiliste d'homme qui aura traversé son temps sans le comprendre, qui aura perdu au jeu du hasard qui choisit les partenaires avec lesquels nous partagerons notre destinée - qui n'aura au fond été qu'un passager, voire un parasite.
C'est un immense roman. Lisez-le.
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VINE VOICEle 26 décembre 2005
Peu connu du public, ce long roman (plus de 700 p)d'Aragon est pourtant un chef d'oeuvre. Il nous retrace la saga familiale de Pierre Mercadier et de son fils Pascal de la fin du XIXème siècle jusqu'à la Première Guerre Mondiale. Pierre Mercadier est un anti-héros qui, à l'étroit dans sa petite vie bourgeoise, va laisser derrière lui femme et enfants pour mener une vie de bohème pendant plusieurs années. Le style d'Aragon est très poétique et facile d'accès. La première partie du roman est un peu longue mais tout s'accélère par la suite.
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1 sur 1 personnes ont trouvé le commentaire suivant utile
le 13 mai 2015
De l'image que je me faisais d'Aragon, j'étais loin de me projeter cet auteur dans la même veine que Zola. Et pourtant, cet ouvrage renvoie à bien des égards aux Rougon-Macquart : volonté de balayer la France d'une génération - ici la IIIe République et de la Belle Epoque -, style d'écriture nerveux, riche comme Zola dans ses descriptions, et sans concession, voire très noir, pour capter la réalité des personnages et des situations.

Il en ressort un "classique" injustement méconnu, d'une rare force, même si les trois parties sont inégales : récit très romanesque dans la première partie quand la seconde est surtout composée de deux nouvelles quasiment indépendantes, et la dernière bien plus philosophique (voire limite rocambolesque pour justifier la croisée des différents destins).

Les dernières pages sont terribles : Aragon fait résonner la fin de l'existence de Pierre Mercadier avec le crépuscule de l'Europe à l'aube alors de la Grande Guerre. Evènements aux dimensions diamétralement différentes, mais avec le même écho de violence et de fracas de fin.

Les Voyageurs de l'Impériale est définitivement le roman d'un enfant de la Première Guerre Mondiale : l'égoïsme forcené et le destin de Pierre Mercadier annoncent les désillusions de la génération suivante qui verseront parfois dans le même nihilisme absolu (et dont le mouvement surréaliste dont Aragon a fait partie en était d'une certaine manière une forme d'expression). Ce roman est aussi annonciateur de la Seconde Guerre Mondiale : achevé le 31 août 1939 (et publié en 1942), sa façon de relater l'Affaire Dreyfus et le personnage de Meyer sont un J'Accuse à peine dissimulé envers les contemporains d'Aragon et la renaissance de l'antisémitisme des années 1930 avant la tragédie de la Shoah. Coïncidence ? On retrouve Aragon à nouveau dans les pas de Zola.

Avec une toile de fond aussi sombre, on ne ressort pas sans avoir été bousculé par ce livre. Une lecture à ne manquer sous aucun prétexte !
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