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4.0 étoiles sur 5 Les amants éternels ont perdu leur boussole divine, 7 décembre 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Le Roman de Tristan et Iseut : Adaptation de Joseph Bédier (Poche)
Il s’agit là d’une réécriture du vieux roman avec quatre références citées dans le texte : « les bons trouvères d'antan, Béroul, et Thomas, et monseigneur Eilhart et maître Gottfried ». On est étonné qu’il ne se réfère pas à la version en norrois qui est complète et de la même période que les deux versions médiévales qu’il cite (Béroul et Thomas). Il s’appuie donc sur les deux versions complètes reconstituées par Eilhart et Gottfried.

Il n’y a pas de notoires changements dans l’histoire elle-même, comme nous allons le voir. Il y a plutôt la recherche d’une épure qui va faire tomber de nombreuses choses, aventures secondaires ou atermoiements mentaux ou moraux. Il n’est donc pas indispensable de faire le résumé de cette version. Nous allons directement passer à quelques remarques fondamentales sur la valeur et le sens de cette réécriture du début du 20ème siècle, après, ne l’oublions pas, la réinvention de l’histoire par Wagner dans le sens purement romantique en une sorte de Werther médiéval. On est loin du tragique drame d’amour du « Bérénice » de Racine où Bérénice, la Juive, comme Titus, le Romain, s’aiment et donc se quittent, se quittent parce qu’ils s’aiment, s’aiment puisqu’ils se quittent, ne serait-ce que parce que Bédier réduit cet amour à la sexualité qui non pas en découle ou l’accompagne, mais par principe et de droit le porte et l’emporte dans le seul tourment charnel. De l’amour passion de Racine on passe à l’amour désir du roman à la Zola, un désir qui tue l’âme, l’esprit, la raison et même simplement le cœur. Cela devient un amour gymnastique qui ne produit que des exploits physiques pour aborder par la ruse ou par la force celle que l’on aime et qui vous impose bien des murs à franchir et bien des rivières à traverser.

C’est la première remarque. L’histoire est entièrement centrée sur l’amour qui lui-même est entièrement centré sur la satisfaction charnelle à laquelle cet amour se réduit. Le philtre, donné par innocence et ignorance par une petite servante (qu’on imagine avoir 12 ou 13 ans puisqu’elle est dite une enfant dans cette version), n’est plus alors au mieux ou au pire qu’un déclencheur ou même une simple justification : qu’importe le philtre, et raison de plus son flacon, pourvu qu’on est le plaisir, c'est-à-dire la satisfaction du désir sexuel comme la boisson satisfait la soif et un sandwich la faim. On est au niveau des désirs primaires.

C’est beau, c’est chaud, c’est brûlant même, mais ce n’est qu’une histoire érotique habillée en conte chevaleresque d’opérette.

Et c’est justement là le problème. Tout le chevaleresque est effacé. Par exemple, pas de visite de Périnis à la cour du Roi Arthur ou il a cependant été envoyé. Pas de tournoi avant le grand serment sur les reliques, l’ordalie à minima de Béroul mais qui devient une ordalie complète avec fer rougi saisi à la main nue qui reste aussi pure que « prune de prunier ». La plupart des faits d’armes sont supprimés ou réduits à une paire de phrase au plus. Il n’y aura donc qu’un seul géant et Tristan Le Nain sera oublié dans le combat final contre sept frères dont bien sûr un certain Bedalis (et là il y a bien le bon nombre). La caverne aux statues est par là-même supprimée puisque son géant afférent a été effacé. On ne garde – et ce en version courte – que les faits d’armes qui portent l’histoire d’amour.

Le Morholt parce qu’il mène à la première guérison (notons l’inflation du tribut à trois cents garçons et trois cents filles : bien plus qu’un écrémage ou même une ponction, c’est une totale aberration).

Le dragon parce qu’il mène à la deuxième guérison, à la découverte de l’identité de Tristan par Iseut et à la conquête d’Iseut pour le Roi Marc. Notons qu’Iseut n’est pas dite promise au Morholt, que sa mère est quasi effacée et que l’âge de l’oncle est gentiment oublié comme s’il était normal qu’une fille de quatorze ans épouse un homme de plus de deux fois son âge. Nous parlons ici au début du 20ème siècle où la femme, bien que non libérée encore, malgré Louise Michel, est loin de n’être qu’une monnaie d’échange sexuelle dans des transactions de pouvoir.

Le géant Urgan parce qu’il permet à Tristan de gagner le chien Petit Crû et son grelot magique qu’il va envoyer à Iseut et Iseut jettera le grelot et le chien disparaîtra de l’histoire.

Le duc Morgan n’est mentionné que parce qu’il tue le père Rivalen, cause la mort de la mère Blanchefleur, et sera la cible de la première vengeance de Tristan.

Le Roi de Nantes n’est mentionné que parce qu’il permet à Tristan de conquérir la confiance du duc Hoël, l’amitié du fils Kaherdin et la sœur (l’amour de celle-ci qui ne sera pas partagé) Iseut aux Blanches Mains. Et n’attendez pas de détails et de développements.

Le dernier fait d’arme tient en trois lignes car le combat contre Bedalis et ses six frères cause le troisième et dernier empoisonnement de Tristan qui lui coûtera la vie.

Tout ce chevaleresque qui survit à l’épure amoureuse et sentimentale n’est plus qu’un vague décor tracé à grands traits, une esquisse au mieux, un crayonnage au pire.

D’un autre côté, alors que Tristan et Iseut dans la version ancienne – je ne dis pas d’origine car d’une part l’origine est orale et donc non écrite, orale et donc à plusieurs voix et lignes de récits, celte et donc fort ancienne et surtout en gestation dans la société celte avec des racines plus anciennes encore dont nous ne sauront jamais rien car le principe même d’une société orale est de ne rien laisser derrière elle de son oralité – est marquée par la christianisation de la tradition « chevaleresque » c'est-à-dire guerrière de la société préchrétienne, Bédier nous donne une version déchristianisée de la même histoire, j’imagine au nom de la laïcité que les académiciens français de la république française se doivent de respecter en ce début de 20ème siècle.

Ogrin est réduit à trois fois rien et ses prêches contre le pêché d’adultère et pour le repentir qui seul peut mener à l’absolution et au pardon sont pratiquement entièrement effacés. Les prières sont supprimées, surtout pour un seul exemple celle d’Iseut avant de mourir. L’histoire perd tout repère religieux et les personnages chrétiens disparaissent, que ce soit tel vieil évêque, ou même le chapelain de Marc laminé en quelques lignes. Les mariages ne sont plus selon les rites et les sacrements chrétiens et les baptêmes disparaissent. Tristan et Iseut vivent dans le pêché sans jamais se repentir et sans pratiquement la moindre référence à la divinité. On a supprimé la limite de trois ans pour l’effet du philtre et le changement d’attitude après la fuite au Pays de Galles après la découverte par le Roi Marc n’est justifié que par la perte du luxe et du confort de la pauvre Iseut et les souffrances quotidiennes de deux fugitifs qui doivent pourvoir à leurs besoins par la chasse et la cueillette.

Il faut remarquer une étrange allusion biblique de Tristan quand il dit : « Oui, je t'emmènerai au pays fortuné des Vivants. » Ces Vivants nous rappellent l’Apocalypse de Jean, et quelques autres visions apocalyptiques dans l’Ancien Testament :

Devant le trône, on dirait une mer, transparente autant que du cristal. Au milieu du trône et autour de lui, se tiennent quatre Vivants, constellés d'yeux par-devant et par-derrière. Le premier Vivant est comme un lion ; le deuxième Vivant est comme un jeune taureau ; le troisième Vivant a comme un visage d'homme ; le quatrième Vivant est comme un aigle en plein vol. Les quatre Vivants, portant chacun six ailes, sont constellés d'yeux tout autour et en dedans. Ils ne cessent de répéter jour et nuit : " Saint, Saint, Saint, Seigneur, Dieu Maître-de-tout, Il était, Il est et Il vient". Et chaque fois que les Vivants offrent gloire, honneur et action de grâces à Celui qui siège sur le trône et qui vit dans les siècles des siècles, les vingt-quatre Vieillards se prosternent devant Celui qui siège sur le trône pour adorer Celui qui vit dans les siècles des siècles ; ils lancent leurs couronnes devant le trône en disant : " Tu es digne, ô notre Seigneur et notre Dieu, de recevoir la gloire, l'honneur et la puissance, car c'est toi qui créas l'univers ; par ta volonté, il n'était pas et fut créé. " (Apocalypse, 4:6-11)

La déchristianisation dont je parle semble contredire cette référence, et pourtant on ne voit pas comment la majuscule se justifierait autrement. Le sens est simple puisqu’il s’agit non seulement de se retrouver dans la mort mais aussi dans l’au-delà au pied du trône du Seigneur et quand on sait que les quatre Vivants sont les quatre apôtres c’est transformer Tristan et Iseut an apôtres de Dieu, en prophètes du monde à venir, en annonciateurs du futur de celui qui fut, de celui qui est et de celui qui vient.

Les déguisements restent nombreux et on notera l’inclusion de l’épisode de la folie de Tristan repris dans la version d’Oxford mais encore une fois en condensé qui fait que les allusions sont tellement directes qu’il faut être totalement aveugle pour ne pas voir que ce mendiant-lépreux en sait un peu trop pour ne pas mettre en danger sa bonne santé et sa pérennité vitale.

Il ne reste alors qu’une simple histoire d’amour non pas romantique à la Werther, ou autre personnage de ce genre, de littérature, d’opéra ou de mythologie, avec longs émois personnels et tempêtes sous des crânes, mais plutôt un roman à l’eau de rose avant le genre.

Une perspective s’ouvre alors de Béroul à Bédier.

Dans la tradition orale antérieure, dans le monde d’avant la christianisation la femme n’était qu’une monnaie d’échange sexuelle entre guerriers défendant ou pérennisant leurs terres. Et si l’amour venait perturber cette situation ? La violence du plus fort l’emporte sans jugement et sans le moindre droit de réponse ou de défense. Qu’ils brûlent, comme le Roi Marc l’a décidé dans sa négation de la justice. C’est l’âge des chevaliers errants. La chevalerie était une compensation de l’amour. Le chevalier était prêt à combattre pour celle qu’il aimait jusqu’à la mort. La mort est une fuite en avant. Mourir pour fuir l’amour impossible, ou fuir l’amour impossible à en mourir.

Dans la version christianisée de ce monde qui est en gestation dans le Roman de Tristan et Iseult de Béroul et ses continuateurs ou concurrents, on a non plus un chevalier errant mais un Chrétien errant. Le christianisme est la consolation nécessaire pour que l’amoureux puisse trouver l’absolution dans le repentir et le pardon. La mort alors devient un moyen pour les amants des se réunir au-delà du pêché. Mourir pour se réunir au-delà de l’impossible, se réunir au-delà de l’impossible à en mourir. Notons que cette phase trouve son expression ultime et parfaite dans Wagner.

Dans la phase de déchristianisation dont Bédier est le meilleur exemple Tristan devient un amoureux errant. La passion qu’il éprouve est la seule consommation de son amour qui le consume jour après jour. L’amour passion comme consumation de l’amant. Tenter de consommer l’amour charnel pour éteindre la consumation mentale de l’âme ou de l’esprit, de la raison de toute façon, et ce jusqu’à l’épuisement du feu. Mourir pour tarir le feu amoureux, ou tarir le feu amoureux à en mourir. Notons alors que ce feu amoureux ressenti par Tristan tout au début comme une ronce qui pousse dans ses veines devient la même ronce qui pousse sur les deux tombes et les réunit. La vie éternelle et la réunion des amants est dans la nature sauvage ou le naturel sauvage dans l’amour de deux amants réunis dans la vie éternelle qui transcende la mort

Il semblait à Tristan qu'une ronce vivace, aux épines aiguës, aux fleurs odorantes, poussait ses racines dans le sang de son cœur et par de forts liens enlaçait au beau corps d'Iseut son corps et toute sa pensée, et tout son désir (Chapitre 4) . . .
Auprès d'une chapelle, à gauche et à droite de l'abside, il [Marc] les ensevelit en deux tombeaux. Mais, pendant la nuit, de la tombe de Tristan jaillit une ronce verte et feuillue, aux forts rameaux, aux fleurs odorantes, qui, s'élevant par-dessus la chapelle, s'enfonça dans la tombe d'Iseut. Les gens du pays coupèrent la ronce: au lendemain elle renaît, aussi verte, aussi fleurie, aussi vivace, et plonge encore au lit d'Iseut la Blonde. Par trois fois ils voulurent la détruire; vainement. Enfin, ils rapportèrent la merveille au roi Marc: le roi défendit de couper la ronce désormais. (Chapitre 19)

Devant cette imagerie que certains diront phallique, il ne reste plus qu’un pas à franchir avec Jean Cocteau, Jean Delannoy, Jean Marais et Madeleine Sologne pour que le mythe des amants damnés devienne un mythe fondateur de la libération mutuelle de la femme et de l’homme dans l’amour qui transgresse toutes les limites qui ne sont plus alors que des aliénations de la liberté humaine.

Dr Jacques COULARDEAU
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4.0 étoiles sur 5 parfait, 7 mai 2013
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super je vous remercie de la rapider, livre parfait etat ,embalage tres bien , tres bon livre a etudier au college merci pour tous
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