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J'ai acheté ce livre dans une bonne librairie, quelque part en France. Hommage aux bonnes librairies, tant qu'il y en a.

La "Sauvegarde" qui donne son titre de ce journal 2001-2003 de l'écrivain hongrois Imre Kertész, est celle que connaissent tous les usagers de l'ordinateur. Pour la première fois de sa vie Kertész, âgé et malade, ne peut plus écrire sans le secours du traitement de texte. L'ordinateur va-t-il changer sa relation à l'écriture ? Mais aucune question, pour Kertész, n'est simple. Car la langue hongroise dans laquelle il s'exprime lui est, comme l'ordinateur (p. 43), un outil commode mais comme extérieur (s'il pouvait, il s'exprimerait en allemand). Et la « sauvegarde », c'est aussi sa relation à la création littéraire, qui le maintient en vie, alors que la tentation du suicide l'accompagne, que la vie dans la décrépitude et le désespoir lui plaît de moins en moins.

Si comme moi, vous aimez la littérature mais vous êtes indifférent à la vie littéraire des cocktails, des prix et des rivalités (celle dont Martin Amis a fait la matière de l'Information, ad nauseamL'Information), vous pouvez pourtant être pris à la gorge par ce livre. La « vie littéraire », Imre Kertész en parle essentiellement pour en souligner la futilité absurde (p. 94, p. 169); ce qui fait la matière de ces pages, c'est la persistance de l'antisémitisme en Hongrie, où il se sent si mal et si peu reconnu ; c'est le combat avec son livre, Liquidation Liquidation; c'est sa relation aux écrivains du passé (Thomas Mann, Stendhal, Kafka) et du présent (Kundera, qui ne trouve pas grâce à ses yeux) ; c'est son amitié difficile avec Ligeti ; c'est Berlin, capitale accueillante où il est mieux qu'ailleurs ; c'est celle qui partage sa vie ; c'est le quotidien (un SDF, qu'il observe jour après jour) ; c'est le Nobel, qui lui est refusé, puis décerné en 2002 ; c'est sa relation à l'histoire - déporté à Auschwitz par les nazis, parce que juif, puis étranger et obscur dans la Hongrie communiste, puis après 1989 observateur d'un pays nouveau dans une Europe nouvelle, pays dans lequel il ne se retrouve toujours pas.

Il est difficile de lire un journal en commençant au début, en finissant à la fin, sans être tenté de picorer au hasard. Mais quel que soit l'ordre qu'on adopte, on tombe avec Sauvegarde non pas des formules écrites pour avoir l'air intelligent, mais sur des phrases qui méritaient d'être écrites.

p. 95 , «Je devrais travailler sur mon roman, qui se tourne les pouces au fond de mon âme ».

p. 102, « La nuit. Mon ordinateur me regarde de son oeil bleu foncé ».

p. 135, « Je n'ai pas encore commencé, et déjà tout se termine ».

L'écriture est ici comme une veille prolongée, une longue insomnie, un état de lucidité douloureuse qui finit par se confondre avec l'existence.
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