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5.0 étoiles sur 5 Le Royaume
Ce livre porte sur les premières cinquante années du christianisme. Emmanuel Carrère a réalisé une passionnante enquête sur les premiers disciples du Christ, notamment sur les quatre évangélistes et les groupes qu'ils ont formés. Ou comment le message du Christ est retraduit, mis en forme, diffusé dans les...
Publié il y a 4 jours par RAS

versus
5 internautes sur 6 ont trouvé ce commentaire utile 
3.0 étoiles sur 5 L'évangile selon Carrère
« Je ne sais pas ». C’est par ce doute ultime qu’Emmanuel Carrère conclut 630 pages de dialogue avec le chrétien à durée déterminée qu’il a été, pendant ce qu’il nomme aujourd’hui une « crise ». Cette crise forme le premier chapitre de son livre, le plus personnel. Il s’agit...
Publié il y a 7 jours par Athanase


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13 internautes sur 14 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 Le Royaume, 11 septembre 2014
Par 
RAS - Voir tous mes commentaires
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Ce commentaire fait référence à cette édition : Le Royaume (Broché)
Ce livre porte sur les premières cinquante années du christianisme. Emmanuel Carrère a réalisé une passionnante enquête sur les premiers disciples du Christ, notamment sur les quatre évangélistes et les groupes qu'ils ont formés. Ou comment le message du Christ est retraduit, mis en forme, diffusé dans les premières communautés autour de la Méditerranée. On assiste aux différentes stratégies de recrutement des premiers disciples, les rivalités et les alliances, les péripéties de ces grands voyageurs que sont les évangélistes, tout est décrit dans les moindres détails. Souvent, Carrère imagine comment cela aurait pu se passer, faute de documents ou de documents assez précis, mais quand il invente il a l'honnêteté de le dire. Avec toujours des comparaisons avec des évènements ou des acteurs de l'époque contemporaine (Ben Laden, Lénine, Trotski, Staline) qui, tout en évitant les anachronismes, permettent de faire comprendre ces évènements vieux de 20 siècles mais qui ont contribué à façonner notre Histoire. Certes, des livres plus compétents, plus érudits, ont été écrits sur le sujet. J'ai essayé d'en lire l'un ou l'autre, mais ces ouvrages me sont tombés de la main après quelques pages. Ce gros livre-ci, je l'ai dévoré du début à la fin. Une évocation extraordinaire de ce qu'a pu être l'ambiance et la vie de l'époque, on croirait y être.
Mais avant ça nous avons droit au compte rendu de la conversion et des trois années de christianisme d'Emmanuel Carrère lui-même, dont il fait une analyse assez fascinante. Surtout qu'il a rempli à l'époque une vingtaine de cahiers de commentaires de la bible, conservés dans une armoire, et qui lui permettent de passer en revue ces années à partir du matériel d'époque. Le ton est distancié et quelque peu étonné : il découvre la volonté de "croire" à tout prix, en excluant même les racines de sa foi de la psychanalyse qu'il entreprend, la conviction que c'est le caractère contre-intuitif de ses croyances qui est l'indice de leur vérité, les pratiques religieuses assidues comme bouée de sauvetage face à la dépression. Mais c'est la réduction de la spiritualité à des croyances, si répandue dans le monde chrétien, qui caractérise surtout cette période de sa vie. Et les pratiques inspirées du bouddhisme et de l'hindouisme comme la méditation et le yoga qui l'amènent à une certaine réconciliation avec ce qu'a été l'aspiration de cette époque.
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75 internautes sur 84 ont trouvé ce commentaire utile 
4.0 étoiles sur 5 "La meilleure position pour écrire l'histoire d'une religion, c'est d'y avoir cru et de ne plus y croire", 29 août 2014
Par 
Darkman43 "Je commente, donc je suis" (Bordeaux) - Voir tous mes commentaires
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Ce commentaire fait référence à cette édition : Le Royaume (Broché)
Que dire du "Royaume"? C'est un livre riche, très riche (un "péplum" comme son auteur le décrit lui-même). Beaucoup d'informations pour le moins variées, sur des thèmes parfois franchement opposés.
Alors c'est l'histoire du début du christianisme, quand Jésus est mort puis ressuscité, mais finalement plus là, et que ce sont ses disciples, ou même des gens qui ne l'ont pas connu de son vivant (Paul notamment) qui prêchent en son nom et établissent des églises un peu partout autour de la Méditerranée. Mais ce n'est pas que ça, c'est même loin d'être aussi simple.
C'est aussi une confidence sur ces quelques années durant lesquelles Emmanuel Carrère a cru. Il a été chrétien, il a passé des matinées à commenter dans des cahiers les Évangiles, il a fait baptiser son fils, et il s'est intéressé de manière approfondie aux mystères de chrétienté. Et en fait, ce livre vient de là, de cette période d'il y a vingt ans, qu'il avait préféré enfouir et oublier.
Mais c'est encore plus que ça, puisqu'Emmanuel Carrère n'est plus croyant aujourd'hui, et qu'il expose clairement dans son livre que sa démarche est avant tout celle d'un enquêteur soucieux de rétablir la vérité historique, plutôt que celle d'un croyant cherchant à convertir ses lecteurs. Il s'appuie notamment sur la démarche d'Ernest Renan et sa "Vie de Jésus" dans laquelle il essaye de rendre compte, en toute objectivité, de la Vie de Jésus de Nazareth, en tant qu'homme plutôt qu'en tant que Messie. Ici finalement, c'est pareil, Emmanuel Carrère nous restitue les péripéthies de Luc, auteur d'un des quatre Evangiles qui sont la base même de la chrétienté, depuis sa rencontre avec Paul, jusqu'à sa décision de prendre la plume pour raconter tout ça, Jésus, le Temple de Jérusalem, la guerre de clans entre les premiers chrétiens, la propagation jusqu'à Rome, la traque organisée par Néron après l'incendie, le massacre des chrétiens puis des juifs, bref tout ce qu'on connait peu et mal, et qui finalement a permis à cette aberrante histoire de résurrection de devenir la religion la plus pratiquée dans le monde pendant des siècles et de perdurer aujourd'hui encore.
Mais tout cela ne vous donne pas mon avis sur le livre. Et là aussi c'est compliqué.
D'une manière générale, j'ai aimé ce livre, plus spécifiquement, j'ai préféré certains passages à d'autres. Emmanuel Carrère nous époustoufle par sa connaissance des textes bibliques, mais aussi des ouvrages qui gravitent autour de ces textes, et qui servent aussi de base à son roman. Il nous touche par la confiance qu'il nous accorde en nous dévoilant cette partie étrange de sa vie où il s'est mis à croire de manière compulsive en Dieu. Il nous fait réfléchir aussi, on nous présentant la vérité historique, et ses propres hypothèses, en nous montrant que notre monde est tel qu'il est aujourd'hui grâce (ou à cause) d'infimes détails, petits moments de l'histoire où tout aurait pu être interprété différemment, relaté différemment, où certaines actions auraient pu se dérouler d'une autre manière. Pourquoi a-t-on fait circuler le bruit d'une résurrection après avoir retrouvé le tombeau de Jésus vide? Et si les Romains avaient fait disparaitre le corps justement pour empêcher le développement d'un culte autour de cet homme, mort d'une manière atroce, condamné par Ponce Pilate, probablement sous l'influence du tribunal juif d'Israël? Tout reste bien sûr à l'état d'hypothèse, mais tout de même, ça fait réfléchir.
Mais par ailleurs, Emmanuel Carrère trouve un juste milieu, comme dans ses livres précédents, entre le récit informatif et l'autobiographie. Et finalement le mélange des deux est vraiment passionnant, puisqu'on retrouve dans ce récit d'une autre époque, d'un autre âge des références toutes contemporaines (notamment le parallèle entre la secte juive de l'époque et le Politburo soviétique). Et aussi parce qu'on assiste, au cours de ces 630 pages, à la progressive transformation de l'auteur, qui parvient finalement à être en accord avec cette période de sa vie où il a été si différent de lui-même et si versé dans la religion. Et c'est ça que j'ai finalement trouvé le plus beau, au-delà des considérations historiques, et des questionnements philosophiques et théologiques.
Un nouvel ouvrage de Carrère qui ne déçoit pas.
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36 internautes sur 42 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 Dieu et la littérature, 1 septembre 2014
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Ce commentaire fait référence à cette édition : Le Royaume (Format Kindle)
Le Royaume, bien sûr ... "Je te donnerai les clés du royaume des cieux" dit Jésus à Pierre dans l'évangile selon saint Matthieu. Celui qui ne connaît rien à la Bible, les Évangiles, saint Paul, les Juifs, Néron, saint Luc, la Source recueil des paroles de Jésus, et la résurrection aura un peu de mal à suivre au début, et ressortira de sa lecture beaucoup plus savant. Celui qui sait tout (par exemple un lecteur de la Vie de Jésus d'Ernest Renan (excellente édition gratuite pour le Kindle, ne vous en privez pas) se sentira un peu ébranlé dans sa certitude d'avoir compris. Celui qui aime la bonne littérature sera comblé. Le roman est construit par un professionnel: c'est la vie d'un écrivain (les jours ordinaires artisan en scénarios de feuilletons télévisés et autres ouvrages, mais pour qui seul un vrai livre est un travail noble) pendant qu'il écrit sur saint Paul, Luc, Pierre, et quelques autres qui croient que Jésus est ressuscité et construisent cette communauté humaine qui sera un jour l'Église catholique. Le lecteur devra être attentif à chaque phrase pour savoir à quel étage du discours il est: l'Histoire telle qu'on peut la tirer des textes, le roman des héros des origines du christianisme que l'écrivain est en train d'assembler avec son imagination, les pensées et souvenirs et projets de l'écrivain en train de travailler, qui a une femme, des amis, une santé physique et morale. Circonstance aggravante: un des héros du livre est lui aussi un écrivain en train d'écrire un roman à thèse (l'évangile selon saint Luc) après avoir terminé un honnête récit de ses années avec Paul, autre héros (les Actes des apôtres).

Pour le roman des temps évangéliques, Emmanuel Carrère n'est pas le premier, c'est un genre honoré (quand ça s'adresse aux enfants ça s'appelle l'Histoire sainte) et il ne prétend pas faire du neuf; et il réussit, l'histoire tient le lecteur jusqu'au bout. Pour l'étude de ce qu'on sait par les documents historiques, il ne prétend pas remplacer Renan (à qui il rend hommage et qu'il utilise comme s'il était dans son métier de scénariste); il se risque quand même à l'exégèse et démonte le travail d'illusion d'un confrère. Pour le roman de sa propre vie, il se peint en héros moderne tout à fait acceptable, qui cru en Dieu mais ne croit plus, qui essaie d'être bon époux, bon père et bon ami, à qui l'âge a apporté non pas la sérénité, mais l'acceptation de son sort pas si mauvais. Il n'y a pas de doute, il s'aime et voudrait que nous l'aimions; c'est agaçant par moment mais tellement meilleur pour l'âme du lecteur que s'il se plantait devant lui en déchet de l'humanité. Et les "vrais gens" du roman (son ami Hervé qui écrit sur le bouddhisme, son médecin, son épouse, la baby-sitter dingue, son agent, sa marraine, le père Xavier qui lui a prescrit d'écrire chaque jour sur un verset d'Évangile), on aimerait les rencontrer.

Mise en garde: ce n'est pas un ouvrage universitaire, c'est un roman. La "Vie de Jésus" de Renan est entourée d'un nuage de notes; la moindre affirmation renvoie aux textes originaux, aux historiens, aux exégètes qui ont travaillé avant, à la parole de ceux qui sont d'un autre avis. Emmanuel Carrère pourra être pris en flagrant délit de citation illusoire, de reconstruction hasardeuse et de pure imagination. Il prévient le lecteur, mais quelques pages plus loin le lecteur a oublié. Le lecteur sérieux (que je ne suis pas) devrait avoir à côté de lui un Nouveau Testament (plusieurs traductions de préférence) et une Bible annotée (la TOB, version Kindle disponible, moins cher que "Le Royaume"). Le lecteur de bonne volonté se contentera de lire avec attention. Non ce n'est pas un roman de plage, c'est un monde (le Royaume) dont on ne fait pas le tour en une fois. Je vais commencer à le lire une deuxième fois.
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18 internautes sur 21 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 L'enquête d'Emmanuel, 3 septembre 2014
Par 
Agnès Chabot (Viviane) - Voir tous mes commentaires
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Ce commentaire fait référence à cette édition : Le Royaume (Format Kindle)
Touffu, foisonnant, érudit, le dernier livre d'Emmanuel Carrère est tout cela. Mêlant comme toujours introspection personnelle à son histoire, l'auteur revient sur la naissance de l'église chrétienne à travers les écrits de Luc (l'évangile et les Actes des apôtres) et Paul (les épitres). Pendant trois ans, Emmanuel ("Dieu est avec nous" en hébreu) a eu la foi, et est allé tous les jours à la messe. Il a prénommé et baptisé son second fils Jean-Baptiste (remarquons que l'ainé s'appelle Gabriel et sa fille Jeanne, toute la famille a donc des prénoms bibliques même hors période de mysticisme). Il a lu et annoté la Bible presque quotidiennement et près de 20 ans après a retrouvé ses notes. Le Royaume tient à la fois du péplum biblique, avec cette langue si vivante qui lui est habituelle, de l'enquête, du roman. Je partage l'avis d'un autre commentateur quant à l'intérêt d'avoir une (ou plusieurs) bibles pendant la lecture. Pas besoin d'être pratiquant ni chrétien pour apprécier le livre, mais pour ceux qui ne connaissent pas l'oeuvre d'Emmanuel Carrere il est à mon avis plus facile de commencer par "d'autres vies que la mienne", "l'adversaire" ou "un roman russe". Un grand livre en tout cas, qui invite, une fois terminé, à une seconde lecture.
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5 internautes sur 6 ont trouvé ce commentaire utile 
3.0 étoiles sur 5 L'évangile selon Carrère, 9 septembre 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Le Royaume (Broché)
« Je ne sais pas ». C’est par ce doute ultime qu’Emmanuel Carrère conclut 630 pages de dialogue avec le chrétien à durée déterminée qu’il a été, pendant ce qu’il nomme aujourd’hui une « crise ». Cette crise forme le premier chapitre de son livre, le plus personnel. Il s’agit d’une crise de foi, mais non à la manière d’un croyant frappé par le doute : plutôt à celle d’un agnostique - qu’il est redevenu après cette parenthèse de trois années de foi intense - brutalement enjoint de croire avec ferveur, après une enfance chrétienne de convention et sans éclat mystique, une enfance « christianiste » dirait Rémi Brague. Une marraine croyante, très aimée, l’accompagne dans cette « crise », comme l’accompagnera aussi Hervé, cet ami plein de sagesse auquel Le Royaume doit également beaucoup.

Ce dialogue avec sa propre histoire, avec cette « crise » consignée dans « dix-huit cahiers à reliure cartonnée » qu’il va redécouvrir et relire, Carrère le commente et il l’a nourri, à l’évidence, de nombreuses lectures savantes. En vérité, on peut penser qu’il n’a jamais cessé de l’entretenir. L’épisode de sa vie au cours duquel il a accepté de réécrire l’évangile selon Marc pour la Bible de Bayard a dû compter autant dans sa détermination à remettre sur le métier cette ample réflexion sur les débuts du christianisme et sur Jésus. Pour enfin payer la dette que tout écrivain doit aux Écritures ?

Ancien journaliste dont le style a gardé de ce premier métier la nécessaire « ligne claire », Emmanuel Carrère a toujours eu un double goût : celui de la vie des autres et celui de l’enquête. Son livre devait d’ailleurs s’appelerL’enquête de Luc car c’est de cet évangéliste qu’il tente de reconstituer le parcours. C’est dans ce Luc rencontrant Paul et racontant dans les Actes des apôtres cette rencontre et les premiers temps de ce qui n’est pas encore l’Eglise, puis écrivant la vie de Jésus, que va se projeter l’écrivain et scénariste Carrère pour sa tentative de reconstitution d’une genèse du Nouveau Testament et de cette religion nouvelle dont Renan, que Carrère admire, dira : « L’Église, c’est une secte qui a réussi ».

Imaginer Luc au travail sera pour Carrère la seule façon de conjuguer rationnellement Paul, inventeur d’un christianisme hors l’Histoire – on pourrait dire « hors sol » - puisque précédant l’écriture des évangiles et même, à la limite, les ignorant, avec la figure de son fondateur, Jésus, obscur prophète galiléen, dont la mort ignominieuse sur une croix romaine aurait dû disperser définitivement la personne, les enseignements et les disciples dans la nuit de l’oubli. Luc est le go-between, le pont idéal entre Jésus et Paul et Carrère va inventer habilement son parcours d’auteur en profitant des silences des textes et de l’Histoire.

Paul enseigne que la sagesse du monde est folie devant Dieu et que Dieu a choisi ce qui était faible dans le monde pour confondre ce qui est fort. Ce qu’entendent les correspondants des épîtres de Paul est, pour Carrère, « quelque chose d’absolument nouveau » (271) dans le monde antique, à l’instar du fameux « les premiers seront les derniers » (et inversement). Carrère confronte in fine la figure et l’enseignement de Paul à ceux d’Ulysse, qui a refusé la proposition de Calypso, « que plus personne ne nous fait », note-t-il avec une pointe de regret (293) : une éternité d’amour avec une femme éternellement jeune. Or, la proposition de Calypso, dit Carrère, présente une « ressemblance troublante » avec celle de Paul : être délivré de la vie et de sa chair dégradable, de l’ici-bas, de la condition d’homme. Pour Carrère, il y a deux familles humaines : celle des hommes qui aiment la vie sur terre et n’en veulent pas d’autre : et « celle des inquiets, des mélancoliques, de ceux qui croient que la vraie vie est ailleurs. » (294). Il ne semble pas voir que les chrétiens, comme les autres et de toutes les époques, se partagent entre ces deux familles et sont même intimement déchirés entre elles.

Dans l’enquête entamée au chapitre suivant, va émerger progressivement l’idée que peut-être, ces deux familles finiront par se réunir et pourront se dire enfin, comme les pèlerins d’Emmaüs, « que la tristesse, c’était fini » (342), cette tristesse dont on ne peut pas ne pas penser, en relisant toute l’œuvre de Carrère, qu’elle lui colle à la peau.

Le doute final qu’éprouve Carrère concerne sa propre fidélité au croyant qu’il a été et qu’il n’est plus. Il vise en cela, peut-être, « la figure secrète de la vie de chacun » (152), donc de la sienne et celle de son lecteur. Pourtant, ce doute a semblé s’effacer dans les dernières pages où il décrit sa rencontre avec Jean Vanier et la communauté de l’Arche. C’est là qu’il nous fait entrevoir le mieux la vérité du Royaume, celui dont Jésus annonce à ses disciples qu’il est « parmi nous », hic et nunc. Lorsqu’Elodie, la jeune trisomique, se plante devant Emmanuel et l'entraîne dans une danse et dans un chant auquels il répugnait à se joindre l’instant d’avant, c’est que quelque chose en lui vient de céder. Ce quelque chose, il en a fait la description exacte cinq cents pages auparavant en évoquant la conversion de Saul : « tout ce qui sépare les hommes les uns des autres avait disparu et tout ce qui les sépare du plus secret d’eux-mêmes. » (172) N’est-ce pas cela, le Royaume, n’est-ce pas Elodie qui conduit enfin Emmanuel « là où tu ne voulais pas aller » (Jean 21,18, cité deux fois, p. 53 et p. 611), là où l’on danse, enfin ?
***
Les exégètes professionnels dénonceront sans doute dans le dernier livre de Carrère des erreurs et des approximations, non moins que d’audacieuses hypothèses, largement puisées dans l'oeuvre de l'écrivain juif anglais, Hyam Maccoby. Critiques d'autant plus dures qu’ils ne pourront que jalouser la clarté de l’exposé et sa sincérité.
Il y a tout de même dans ce livre quelques « ratés ». La synthèse sur les « ruptures » de Jésus (477-478) prête au prophète galiléen, notamment vis-à-vis des femmes, des opinions que l’on trouve peut-être chez Paul ou dans la hiérarchie catholique, mais pas dans les évangiles ! Où Jésus dit-il qu’il ne faut pas prendre femme, ne pas désirer, ne pas avoir d’enfants, et surtout qu’il faudrait préférer « le deuil, la détresse, la solitude, l’humiliation » ? Nulle part, il me semble. Chez Nietzsche, peut-être…Jésus est un "bien-vivant", pas un Cathare. Le prochain livre d'André Paul, Éros enchaîné (Albin Michel), fera d'ailleurs litière de ces vieilleries. Par ailleurs, d’où Carrère tient-il qu’une partie des premiers chrétiens se serait transformée « sous l’autorité de Jean en secte fanatique » (520) « d’ésotéristes paranoïaques » (534) ? Ce n’est pas ce qui ressort de l’évangile du disciple que Jésus aimait, même si on peut sourire que le dit disciple (ou son scribe tardif) revendique cette préférence du maître pour lui, ou qu’il se mette lui-même en scène comme le dernier des hommes fidèles au pied de la croix.

Le Royaume n’est pas un traité aride. La personne et la sensibilité de l’auteur, celles de sa femme, de ses amis, leur vie quotidienne, sont constamment mêlées à l’œuvre en train de se faire et c’est ce qui fait une grande partie de son charme et au-delà, de sa force vitale. Pour autant, on s’étonnera de voir surgir au détour d’un commentaire d’un tableau de van der Weyden, représentant Luc l’évangéliste en train de peindre la Vierge, la description minutieuse d’une vidéo pornographique qui a eu l’heur d’enchanter notre auteur lors d’une de ses retraites valaisanes et qu’il a fait partager à son épouse - c'est un couple libre sous tous rapports (390-397, ceux que ça intéresse pourront y aller directement). Qu’est-ce que ça vient faire là ? J’ai envie de tutoyer M. Carrère : c’est ta life et on s’en fout, comme de savoir que tes mains ne sont pas toujours posées sur le clavier de ton ordi. Laisse ça à Valérie Trierweiler.

Comme Emmanuel Carrère y est invité jeudi prochain, je regarderai sans doute La Grande Librairie, puisque mon ami Jean me l'a conseillé. Comme c'est une question du niveau de notre télévision, je saurais peut-être alors si ce morceau choisi est une provocation mûrement réfléchie à l’intention des cathos coincés qui liront le livre, une exhibition de dernière minute pour éviter d’être affublé par l’Eglise d’un imprimi potest, une façon de se soulager un instant d’un sujet trop sérieux, ou un malencontreux copier-coller qui aurait échappé à la relecture, comme le « Pélopponèse » (sic) de la page 327.
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16 internautes sur 20 ont trouvé ce commentaire utile 
1.0 étoiles sur 5 La mauvaise foi de Carrère, 11 septembre 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Le Royaume (Format Kindle)
Il y avait de tellement bonnes critiques que je m'y suis essayé. Certes, le thème me semblait un peu facile et trop brosser dans le sens du poil une société moderne résolument athée. Mais les journalistes mettaient en avant le travail extrêmement documenté de l'auteur, alors j'y est presque cru. C'est pourtant d'une pauvreté de vues affligeante, et on n'y apprend rien si l'on a eu le malheur de lire auparavant des études plus sérieuses sur cette période. Je ne parle même pas des erreurs historiques et des lectures au premier degré indignes d'un écrivain... Quant au style, nous sommes dans le schéma qui plait aujourd'hui: sujet verbe complément avec une moyenne de dix mots par phrase, mais que je trouve trop sec au-delà de 25 pages . La structure du récit est totalement absente. Moi, je dis bravo à son agent!
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15 internautes sur 19 ont trouvé ce commentaire utile 
2.0 étoiles sur 5 Un grand roman raté, 7 septembre 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Le Royaume (Broché)
Ce livre nous raconte comment Emmanuel Carrère est un chrétien non croyant : non-croyant, car il rejette les dogmes du christianisme (en particulier la résurrection), chrétien parce qu’il en conserve les valeurs.
Emmanuel Carrère n’est pas un essayiste mais un romancier : il tente de naviguer dans un entre-deux, une forme originale qui serait celle qu’il qualifierait lui-même d’enquête. Il aurait ainsi pu inventer un genre situé entre le journalisme gonzo et l’autofiction. Il ne l’a pas fait (il a failli entamer une enquête dans le milieu chrétien), et il a raté son roman en nous gratifiant d’une première partie (sur quatre, comme les évangiles) longue et narcissique.
Les trois dernières parties sont par contre plus intéressantes : mais elles ne le sont que parce que nous vivons dans une société déchristianisée, et qu’en conséquence, M. Carrère nous apprend (à beaucoup, pas à tous) des choses qui eussent pu nous paraître évidentes en d’autres temps.
Emmanuel Carrère prend la pose dans ce roman : non, il n’est pas sincère. Il prétend avoir mis 7 ans à l’écrire ce livre. On l’imagine penché laborieux, sur sa table de travail, en train de bûcher sur les plus obscures exégètes des deux derniers millénaires. En fait, il donne des repères temporels dans le livre, en on s’aperçoit qu’en gros l’écriture est plutôt récente : non, ce livre n’a pas été un chemin de croix. Emmanuel Carrère explique au début de son ouvrage qu’il fait attention à la dépense : le pauvre, c’est donc un prolo comme nous ? En fait, il termine son roman nous écrivant de l’île de Patmos où il vient de s’acheter une maison. Emmanuel Carrère nous éreinte de 10 pages sur une vidéo pornographique : quel rapport avec la vierge Marie ? Page 241, Carrère nous livre le message de Paul aux Thessaloniciens (sur la résurrection) : et le texte qui suit est tiré de la première épître aux Corinthiens.
Si Emmanuel Carrère ne traite pas du cœur du christianisme, c’est-à-dire de Jésus Christ, mais plutôt des premiers chrétiens, c’est parce qu’il s’intéresse en fait à comment cette religion prend corps dans nos sociétés, comment elle s’incarne, elle se prépare à prendre le pouvoir. Il sécularise le christianisme, pour mieux à la fois le rejeter et à la fois en récupérer le message plus spirituel. Pour le dire à la manière de Carrère, en ricaneur, c’est un peu comme si on disait que l’Église, c’est Staline le méchant, et que Jésus, c’est Lénine, le gentil qui n’a pas eu le temps d’agir.
Cela nous donne droit d’ailleurs à dix dernières pages assez pénibles qui versent dans une sorte de mystique concrète : il a commencé le livre par le rejet de la résurrection, pour finalement adopter comme principe que les premiers sont les derniers. Premier/dernier de quoi ? Mystère.
En conclusion, un livre intéressant pour ceux déchristianisés qu’ils veulent un peu apprendre. Par contre, c’est un grand roman raté, non à cause de sa part d’autofiction, mais parce qu’elle est concentrée au début, et qu’elle ne peut plus rentrer plus en résonance avec le reste du livre.
Mais on imagine ce que cela aurait pu donner sinon. Dommage.
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11 internautes sur 14 ont trouvé ce commentaire utile 
4.0 étoiles sur 5 L'apôtre, l'évangéliste et l'enquêteur, 8 septembre 2014
Par 
traversay (Orléans, France) - Voir tous mes commentaires
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Ce commentaire fait référence à cette édition : Le Royaume (Broché)
Qu'importe le sujet, depuis qu'il a abandonné la fiction pure, Emmanuel Carrère le prend à bras le corps, l'essore et l'épuise, en tire la substantifique moelle, et ses propres conclusions. Mais attention, libre à quiconque de les partager ou non. Chacun se fera, c'est le cas de le dire pour Le Royaume, sa propre religion. L'érudition, phénoménale en l'occurrence, n'est pas nécessairement synonyme de certitudes assénées. Les derniers mots du livre ne sont-ils pas : Je ne sais pas ? Ceci dit, son humilité dut-elle en souffrir, il en sait des choses, Carrère, sur les premiers pas du christianisme, avérées, probables ou possibles. Il donne toujours l'impression de tâtonner mais d'où vient alors cette capacité à nous passionner, à nous entraîner dans sa quête et à lâcher prise ? A son talent de conteur, impressionnant, à cette façon de rendre vivante une époque qui appartient plus à la légende qu'à l'histoire. Le Royaume est un tourbillon, avec quelques longueurs tout de même, sans cela ce serait la perfection, un carrousel de sensations et d'impressions, des plus prosaïques aux sublimes. Ce n'est certes pas un roman historique mais un ouvrage à entrées multiples, une farandole de goûts variés qui brasse une somme gigantesque d'informations et émet un certain nombre d'hypothèses. Le thème majeur en est la résurrection. Enigme majuscule. Tout bien posé, on est là dans le domaine du fantastique, que Carrère connait parfaitement lui, le biographe de Phillip K. Dick, et auquel il fait souvent référence. Paul, Luc et Emmanuel (l'auteur) sont les personnages centraux du Royaume. L'apôtre, l'évangéliste et l'enquêteur. Trois vies racontées en toute bonne "foi". Il n'est pas le seul à pratiquer l'auto-fiction, l'ami Carrère, mais il laisse loin derrière lui tous les besogneux du genre. Son livre est monumental et il faut laisser aux exégètes le soin de le décortiquer s'ils en ont le courage. Trop riche, trop dense, trop choquant, trop brillant pour être résumé en quelques phrases lapidaires. Une chose quand même : le Royaume de Carrère est la littérature et, en ce domaine, peu de ses contemporains lui arrivent à la cheville.
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4.0 étoiles sur 5 Un très bon livre comme toujours., 14 septembre 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Le Royaume (Broché)
Sans doute pas le meilleur Carrère.

C'est moins palpitant que Limonov, mais quand même c'est comme toujours impressionnant cette manière d'écrire, cette manière de se décrire dans le récit. Il y a quelques longueurs, mais Carrère ne déçoit pas. Il reste un des plus grands écrivains de notre temps. Chacun de ces livres depuis un Roman russe est bien un événement. Même si on ne peut plus parler de roman.
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22 internautes sur 30 ont trouvé ce commentaire utile 
1.0 étoiles sur 5 Immense déception, 6 septembre 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Le Royaume (Broché)
Un livre fourre-tout, l'auteur commence par décrire sa vie dans les 130 premières pages, on a plus l'impression de lire un mauvais blog qu'un bon livre. Il décrit la découverte de la foi puis la perte de la foi en précisant qu'il n'a jamais été assez bête pour y croire vraiment. Il est trop intelligent pour cela! Ensuite on passe à une étude des Actes des Apôtres et des Evangiles (sans rapport avec la première partie), le problème c'est que l'auteur n'est ni historien, ni scientifique, ni romancier, ni très érudit. Tout a déjà été fait mieux que lui, par exemple les séries de Mordillat et Prieur sont mille fois plus intéressantes. Il n'y aucune ligne directrice, on reste au niveau de l'anecdote par exemple avec des phrases: "Paul a fait ceci, cela me rappelle mon professeur de judo"! Il y a beaucoup de livres plus intéressants sur le sujet.
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Le Royaume
Le Royaume de Emmanuel Carrère (Broché - 28 août 2014)
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