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4.0 étoiles sur 5 Du retard encore à rattraper, 29 août 2013
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Ce commentaire fait référence à cette édition : La Société des plantations esclavagistes : Caraïbes francophone, anglophone, hispanophone - Regards croisés (Broché)
Le titre ne dit pas de quoi il s’agit. Il s’agit bien des plantations esclavagistes mais dans la dernière période de cet esclavagisme, quand il commence à se démailler, à la fin du 18ème siècle et au début du 19ème, grossomodo jusqu’à l’émancipation finale des esclaves en France en 1848. La logique de cette recherche est donc beaucoup plus le développement de l’émancipation des noirs que la description réelle de l’esclavage dans toutes ses dimensions. A partir de 1770 ou à peu près l’esclavage est condamné à court terme, sauf aux USA où il perdurera le plus longtemps et dans toutes sa brutale horreur. Certains diront même qu’il perdurera jusqu’en 1963, puis 1964 et 1965 sous des formes diverses d’apartheid. La question du pourquoi ce fut ainsi différent entre ici les Caraïbes et les USA, n’est pas posée.

Une deuxième remarque en passant seulement. Il y a parfois comme une tentative de refaire l’histoire, je me demande même s’il n’y a pas un peu de honte à décrire l’horreur. Mais cela empêche de voir l’essentiel : il ne saurait s’agir en rien de la même chose que la Shoah effectivement mis en parallèle, ni même d’une chose comparable parce que justement l’horreur du traitement de ces individus et infiniment plus grace et surtout le fait que l’esclave est esclave pour dix, vingt ou trente générations. L’enfantement à Auschwitz était exceptionnel. L’enfantement dans le cadre de l’esclave était une des dimensions économiques essentielles.

Cela a une autre conséquence. Eric Saunier, page 140, écrit : « … l’historiographie française de l’esclavage, laquelle est très en retard en comparaison de la situation dans laquelle se situe l’historiographie anglo-saxonne. » Si on ne part pas des conditions réelles de comment un esclave est fabriqué (dans la traversée de l’océan et dans la période d’acclimatation) par la main et le fouet humain à partir d’un être humain venu d’une autre culture dont on l’arrache et dont on lui interdit même de se souvenir, par la violence extrême selon les recettes d’un certain Willie Lynch, on ne comprend pas les effets à long terme, ce que les Anglo-saxons, ici un terme faux car il s’agit d’abord et avant tout des Noirs et des Indiens d’Amérique qui ne sont pas des Anglo-Saxons, sans compter les Latinos et autres Hispanos d’Amérique Latine qui eux non plus ne sont pas des Anglo-saxons, ce donc que les historiens américains appellent le « Post Traumatic Slave/Slavery Syndrome/Disorder » pour les descendants des esclaves noirs et son équivalent que je glose comme étant le « Post Traumatic Colonial Syndrome/Disorder » pour les Indiens, et l’on peut remplacer le terme Colonial par Extermination, Elimination, et tout autre terme de ce niveau. Une conséquence insidieuse est de gommer un tant soit peu, ne serait-ce que par pudeur, les sévices, tortures et autres traitements sadiques quotidiens auxquels étaient soumis les esclaves – et les Indiens – que pratiquement aucun SS d’Auschwitz sauf le docteur Mengele qui devait être un officier SS, aurait eu l’idée d’appliquer aux déportés. La Chienne de Buchenwald se faisait faire des lampes avec les peaux tatouées des prisonniers, mais elle ne les faisait peler qu’après qu’ils fussent mort. Les esclaves et les Indiens étaient pelés vivants et avec force sel si possible et par exemple à coups de fouet.

Il n’y a pas vraiment d’approche contrastive. Chacun est dans son domaine et ne compare pas avec les autres. Ils manquent alors tous une avancée fondamentale de l’historiographie américaine sur les sociétés esclavagistes : l’opposition radicale entre la théorie américaine (étatsunienne disent certains) de « l’unique goutte de sang noir » qui est sensé faire d’un homme un noir, opposé à la société à trois niveaux à laquelle il n’est fait qu’une seule allusion sans citer la référence nécessaire et sans employer le concept aujourd’hui standard grâce entre autres à Denise Oliver Velez, professeure à la State University of New York, le concept de « three-tiered society/system/color-class structure ». Ainsi on ne peut pas expliquer pourquoi ce dernier modèle s’applique aux iles caraïbes anglaises. On ne peut pas expliquer pourquoi la manumission est capitale pour ces sociétés en dehors des USA. Louis XVI envoya l’Amiral d’Estaing à la tête d’un contingent militaire pour aider les insurgés américains contre les Anglais, après que La Fayette ait fait la traversée avec un bateau d’armes fournies par le contrebandier Beaumarchais, surtout connu pour son théâtre et le droit d’auteur. Le château de Ravel en Auvergne, château de l’Amiral d’Estaing ne fut pas pillé à la révolution, et pour cause : il avait libéré ses serfs, annulé toutes les chartes et autres documents de servage et distribué ses terres. On pourrait aussi citer le cas de La Fayette et son château de Chavaniac La Fayette. Il n’en fut pas de même de nombreux autres châteaux en Auvergne. La manumission fut largement pratiquée pendant la Révolution Française, voire avant par de nombreux nobles en direction de leurs serfs, qui n’étaient qu’un cran au-dessus des esclaves : ils avaient droit à la justice.

Ainsi on ne comprend pas l’originalité des îles qui n’ont plus de population autochtone et applique le code noir qui pose la manumission comme un droit, y compris bien sûr en Louisiane, ce qui expliquera que la Louisiane rejoindra le camp fédéral dès 1862 pendant la Guerre Civile : la couche/classe intermédiaire des gens de couleur libres représentaient 47% de la population au début de cette guerre. Et ce fut un état capital pour la ratification du treizième amendement. L’auteur eût alors pu différencier les trois stratégies de colonisation et de montrer comment la stratégie française ne pouvait pas s’appliquer, faute de population autochtone, donc indienne.

Je voudrais ajouter quelques mots sur les onze articles.

Le premier article de François Hubert, Conservateur du Musée d’Aquitaine de Bordeaux, est une bonne présentation muséique de ce musée. On y apprend qu’il y a des salles sur la traite des noirs à Bordeaux et on peut alors découvrir qu’il y a un guide bilingue sur ces salles publié par le musée et en vente chez tous les libraires qui se respectent, comme Amazon.

Le deuxième article de Jacques de Cauna explique comment il a aidé en historien à reconstituer la maquette d’une plantation sucrière française de Saint Domingue. Intéressant aussi. Il y a quelques photos couleur de cette maquette au centre du livre.

Le troisième article de Karen Bourdier aborde une dimension essentielle de l’esclavage : les femmes étaient des machines à produire des bébés esclaves et leur utilisation sexuelle souvent brutale pouvait entrainer des lésions plus que gênantes comme la déchirure de la paroi entre l’ampoule anale et l’utérus avec des conséquences dramatiques et à terme mortelles. Les femmes noires étaient importées en premier lieu pour leur exploitation en tant que génitrices. Cette dimension commerciale explique pourquoi les esclavagistes peuvent même prendre un peu soin de cet investissement. Pour Willie Lynch, esclavagiste et planteur des Caraïbes anglaises, dans sa lettre de 1712 aux planteurs de Virginie, largement disponible sur papier depuis 1970 et sur l’Internet depuis l’invention de l’Internet, explique comment c’est le mâle qui doit être torturé à mort devant les femmes et les enfants pour bien former les enfants et pour amener la mère à protéger ses enfants de ce sort en les dressant à l’obéissance avec violence la plupart du temps. Tout cela échappe à Karen Bourdier.

Le quatrième article de François Poirier ne concerne qu’indirectement les Caraïbes par l’intermédiaire d’esclaves marrons déportés pour les éloigner des îles où ils font des ravages psychologiques et politiques.

Le cinquième article de Trevor Burnard concerne le prix des esclaves. Par prix n’est pas entendu la valeur, simplement la valeur d’échange sur un siècle ou à peu près de ces esclaves sur les marchés d’esclaves. Les chiffres sont froids et donc peu lisibles. Il aurait fallu les croiser sérieusement non pas uniquement avec le marché du sucre puisqu’il s’agit de la Jamaïque, mais bien plus avec la traite elle-même, la concurrence acerbe entre les divers fournisseurs, la conservation de cet investissement en le rentabilisant par l’exploitation de son travail, par l’exploitation de sa fertilité, par l’’exploitation de sa capacité à apprendre de nombreux métiers. Les esclaves marrons des USA furent d’un immense apport aux Indiens chez qui ils se réfugiaient du fait de ces arts et métiers qu’ils possédaient. Il eût été intéressant de montrer les relations entre ces qualifications acquises (investissement éducatif) et les moyens employés pour soumettre et exploiter ces noirs qualifiés, voire de croiser cela avec les fuites (marrons) et même la mortalité. Peut-être que c’est trop demander, mais il y a des moyens de trouver, j’en suis sûr, puisqu’on trouve aujourd’hui des données aux USA sur ces questions.

Cela aurait permis quelque chose d’essentiel : étudier la hiérarchisation des esclaves, la stratification des esclaves et sortir enfin de la simple opposition domestiques et esclaves des champs. A ce niveau le récent film « Django » est largement plus subtil.

Le sixième article de Pedro Welch approche de la « three-tiered society » de Denise Oliver Velez mais n’exploite pas les données qu’il avance. Il montre très bien comment la classe des esclaves est stratifiée à la Barbade entre les esclaves exploités directement pas les propriétaires et les esclaves qui ont la liberté de se louer au plus offrant et qui partagent les rentrées avec le propriétaire. De toute évidence ce sont des esclaves mais qui doivent payer une sorte de rente ou loyer à leur propriétaire pour pouvoir travailler pour qui veut bien les employer. Puis il y a la classe des gens de couleur libres et leur nombre augmente du fait de la manumission sous toutes ses formes : libération, rachat par l’esclave lui-même ou un intermédiaire qui ensuite libère l’esclave (cas des capitaines de vaisseaux marchands donné dans le livre), la libération testamentaire éventuellement. Cette classe intermédiaire n’est pas étudiée suffisamment et on manque alors la dynamique forte qu’ils créent de par leur position sociale et économique puissante et incontournable pour les plantations. Et enfin tout en haut les Blancs qui sont tous libres bien sûr et dont une partie importante sont les colons, les planteurs , les marchands et négociants, les capitaines et officier de marine, les soldats, du moins les officiers et sous-officiers, et quelques autres professions valorisées comme docteur. Le rôle joué par la classe intermédiaire des gens de couleur libres et éventuellement des « self-hiring slaves » ou esclaves auto-loués qui peuvent s’allier avec les gens de couleur libres est non exploré. Ce n’est pas tant ce que pensent les individus qui est important dans une société mais le rôle social que chacun joue individuellement et collectivement.

Le septième article de Dominique Goncalvès concerne le débat pendant le boom sucrier de Cuba de la fin du 18ème et du début du 19ème siècle, plus ou moins déclenché par la révolution de Saint Domingue et la première abolition de l’esclavage. Les demandes des planteurs sont claires : 1- supprimer les fêtes religieuses ou jours fériés, tout en encadrant mieux l’emploi du temps des esclaves pour qu’ils puissent faire face à leurs tâches très physiquement pénibles ; 2- aménager sinon supprimer le jeûne ; 3- permettre les enterrements sur la plantation pour éviter les déplacements pénibles et les pertes de temps ; 4- permettre les messes sur les plantations pour les mêmes raisons. Il s’étonne que l’église résiste à ces demandes mais il n’explique pas comment ces pratiques ont été mises en place. Il faut remonter à la réforme religieuse du 9ème siècle qui instaure le dimanche chômé et les grandes fêtes religieuses obligatoires, environ 75 jours chômés dans l’année : puis à la réforme sociale du 10ème siècle qui instaure le féodalisme et assure la première révolution verte de l’Europe ; puis la révolution proto-industrielle du 12ème siècle qui est la première grande mécanisation de la vie humaine et qui permet avec les moulins et bien d’autres développements de compenser la perte de temps de travail des autres réformes. Il serait intéressant alors de voir comment l’église fait face à la révolution industrielle en train de commencer dans le monde, et les plantations esclavagistes ne sont que l’industrialisation de l’agriculture féodale européenne transportée dans les colonies. L’article en reste à une vision très conservatrice de l’église ou de la couronne espagnole ou du Pape, alors qu’il s’agit d’une position conservatoire en l’absence d’une compréhension de ce qui se transforme sous leurs yeux, comme le passage de l’esclavage au salariat par la manumission et par les esclaves auto-loués. L’église apparaît comme une démagogue qui protègerait le mode de vie des esclaves alors qu’elle protège la structure sociale qu’elle a mise en place à partir du 9ème siècle.

Parlant d’église catholique il serait intéressant de voir ce que cette église a fait dans les Caraïbes et si son travail fut comparable à celui de l’église catholique gallicane de la Louisiane française qui a commencé à systématiquement baptiser les enfants et marier les couples chrétiens quelle que soit leur composition dès les années 1720 : registres de baptême et de mariage en ligne depuis maintenant plusieurs années pour la Louisiane sous l’autorité de l’évêque de la Nouvelle Orléans.

Le huitième article d’Agnès Renault prend le cas particulier des plantations caféières de l’est de Cuba installée par les Français fuyant la révolution de Saint Domingue. Mais à partir du fait que l’on n’a pas expliqué l’extrême violence par laquelle on transformait un être humain en un animal domestique généralement listé entre les chevaux et les bœufs on ne comprend pas les phénomènes de résistance auxquels les planteurs doivent faire face. Citons en quelques unes : résistance dans la soumission physique (instinct de survie) ; résistance dans le dressage des enfants à la soumission (pour leur éviter de mourir ou souffrir) ; résistance dans la dé-émotionalisation des rapports humains en particulier entre les femmes et les hommes et encore plus entre le père et ses enfants, asse facile, et entre la mère et ses enfants, beaucoup plus difficile ; résistance par la nonchalance, malgré le fouet ; résistance dans la fuite (marron) ; résistance dans la manumission gagnée d’une façon ou d’une autre. La conclusion apparaît alors fondée sur peu de chose : « De fait les conditions d’affranchissement n’étaient pas très bonnes, dominées par les systèmes du rachat et les clauses testamentaires. D’autre part la croissance du marronnage, au rythme du développement des plantations de café, dans la région est un autre signe des mauvaises conditions serviles qui radicalisèrent les formes de résistance. » (page 95) On est à des lieues lumière des recherches américaines, au sens large des Amériques autant qu’au sens étroit des USA.

Le neuvième article d’Eric Saunier concerne la franc-maçonnerie et sur la base de faits précis couvrant les francs-maçons du Havre, de Bordeaux et de Nantes et l’auteur prouve que le mythe d’une franc-maçonnerie abolitionniste est erroné car dans les ports les loges contiennent une majorité de participants directs à la traite et à l’esclavage, sans compte que tous participent au commerce des biens coloniaux produits par les esclaves. Il va même jusqu’à clairement remettre en cause l’inspiration franc-maçonne de Victor Schoelcher et Joseph Napoléan Sarda-Garriga, les deux hommes politiques qui ont produit l’arrêté du 27 avril 1848 qui abolit l’esclavage.

Le dixième article concerne la franc-maçonnerie à La Barbade et Trinidad. Les loges sont uniquement composées d’hommes blancs et d’hommes « nés libres », ce qui exclut les gens de couleur libres. Les membres sont donc les planteurs, les négociants et marchands, les capitaines et marins, les officiers et soldats, donc tous des agents du colonialisme esclavagiste. Cela explique que l’implication des francs-maçons dans l’abolition de l’esclavage dans les colonies est totalement fictionnel et ne relève que d’individus blancs isolés. Il faudra attendre 1847 pour que le Grand Orient change sa constitution et remplace « hommes nés libres » par « hommes libres ». Les esclaves sont donc toujours exclus, bien que un an plus tard l’esclavage sera aboli, et il est bien évident qu’« homme » signifie bien « individu humain mâle ». Le rejet du racisme et du sexisme ne sont donc pas dans les principes fondamentaux de la franc-maçonnerie dans la période concernée, en France et ses colonies, jusqu’en 1847 pour le racisme et beaucoup plus tard pour les femmes.

Le onzième et dernier article de Jacques de Cauna concerne Etienne de Polvérel, l’un des deux commissaires de la Convention envoyé à Saint Domingue pour abolir l’esclavage. Polvérel est celui qui voit le plus loin, dans le sens d’un socialisme utopique, mais il est irréaliste. Sonthonax est celui qui a un peu ses épaules sous sa tête et il fera le coup de force et publiera le décret d’émancipation personnel avant que Polvérel soit prêt sur le sien. Comme dit Polvérel lui-même : « des évènements inattendus ont pressé la marche de mon collègue Sonthonax. Il a proclamé la liberté universelle dans le Nord ; et lui-même lorsqu’il l’a prononcée n’était pas libre. » La conclusion de l’auteur est donc juste quand il dit : « … le conflit qui oppose en 1793 les deux commissaires de la Révolution Française à Saint Domingue et dont Polvérel sort vaincu. » L’auteur donne un certain détail sur les propositions de l’un et de l’autre, imagine ce qu’aurait été l’histoire si Polvérel n’avais pas été vaincu, mais cela n’est pas du travail historique. On se demande alors comment page 173 l’auteur peut écrire : « Tout montre que c’est donc bien Polvérel qui doit être considéré comme le principal organisateur de la première abolition mondiale de l’esclavage colonial… » C’est là réécrire l’histoire, alors même que Polvérel a concédé sa défaite.

Un livre intéressant même si la numérotation des articles est erronée.

Dr Jacques COULARDEAU
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