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5.0 étoiles sur 5 Saul Leiter en N&B : Intérieur-extérieur, 1940-1970, 23 juin 2014
Par 
LD (Paris, France) - Voir tous mes commentaires
(COMMENTATEUR DU HALL DHONNEUR)    (TOP 10 COMMENTATEURS)   
Ce commentaire fait référence à cette édition : Saul leiter early black and white : Coffret en 2 volumes (Relié)
Cela faisait pratiquement deux ans que l'éditeur allemand Steidl annonçait une suite au fondamental Early Color de Saul Leiter, son pendant pour ses photographies en noir et blanc. Entre-temps, ce dernier est mort, à 90 ans, en décembre 2013. Rien ne pouvait mieux lui rendre hommage que la parution, même un peu tardive, de ce qui va instantanément devenir le compagnon indispensable à ce grand livre de photographie.

Notons que Steidl sort dans le même temps une édition en français - Early black and white - et une en anglais - Saul Leiter early black and white - qui différent uniquement en ceci que les deux textes proposés y sont traduits en français dans la première. À part cela, tout est à l'identique : il s'agit de deux volumes de format moyen - similaire à celui de Early Color - dont le premier est intitulé Interior et le second Exterior, qui présentent chacun une centaine de planches, exclusivement en N&B donc, la plupart du temps à raison d'une seule par double page. Les reproductions sont soignées dans les deux cas, et ce qui décidera du choix de l'une ou de l'autre pourra être aussi bien l'incapacité à lire l'anglais - mais les textes n'occupent qu'une vingtaine de pages en tout - que le prix, parfois inférieur pour l'édition en anglais.

La période couverte est un peu plus large que celle de Early Color, puisqu'elle s'ouvre en 1940 (à vrai dire, est même inclus un cliché de 1936) et court jusqu'en 1970 (avec un collage datant quant à lui de 2000). Rappelons que l'attention n'a été portée sur Leiter que dans les années 90, ce qui explique qu'il existe encore peu d'ouvrages sur lui, même si ceux-ci sont à présent enfin en nombre raisonnable.

Les clichés en N&B de Leiter rappellent immédiatement trois aspects : 1) à quel point il est lié à la modernité photographique des années 30 à 60, et à ses figures de proue du monde entier tels que Henri Cartier-Bresson, Manuel Alvarez Bravo & Walker Evans, et pour ce qui est des seuls Américains, outre Walker Evans, et son ami W. Eugene Smith, de Ben Shahn, Lisette Model, Helen Levitt, voire Weegee ou Diane Arbus 2) que le côté pictural de ses photographies sautait dès le départ aux yeux : il n'est pas étonnant d'apprendre après avoir vu ses nus par exemple qu'il admirait vivement Pierre Bonnard 3) que ses modèles, influences et proximités, même évidents, ne l'ont pas empêché de développer très vite une singularité qui prendra toute sa dimension avec son travail sur la photographie en couleur mais qui était plus qu'en germe dans ses N&B des années 40.

Dans le 1er volume, tous ces portraits de parents, proches, amis, amoureuses, modèles adultes et enfantins plairont évidemment d'autant plus que l'on aime le genre. Les nus mêlent souvent une grande concertation dans la prise de vue (plongées, jeux d'ombres et de reflets dans des miroirs, etc) et un côté débraillé ou "saut du lit" assez marqué, pour un résultat admirable. Suivre les modèles au fil de quelques photographies et années - Jay, de petite fille à jeune femme posant nue - émeut, tout autant que les portraits des membres d'une famille dont on sait qu'il l'aimait sans aucun doute mais qu'il l'avait ressentie très vite comme un carcan dont il fallait s'échapper - son père était un rabbin orthodoxe de Pittsburgh, et Saul partit assez jeune pour Cleveland, puis pour New York. Dans le 2ème volume, on relèvera naturellement tout ce qui a fait que Leiter s'est fait connaître, de la composition de ses scènes de rue aux effets divers et variés (reflets, flous, etc). Les inspirations et proximités notées plus haut - il est par exemple difficile de ne pas penser à Helen Levitt devant la série des enfants sur des perrons ou masqués pendant Halloween - ne changent rien au fait qu'il semble investir et capter la ville avec son objectif bien à sa façon.

Dans l'essai reproduit dans le volume II, publié originellement en 1992, Jane Livingston cerne bien les vertus du travail de Leiter, aussi bien en couleur qu'en N&B : "Leiter se différencie des autres photographes de l'Ecole de New York de plusieurs façons. Il est l'un des rares qui dise ne s'être jamais spécialement intéressé au cinéma. À la notable exception d'Helen Levitt, il est le seul dont les travaux couleur et noir et blanc se valent en quantité comme en qualité. Sa maîtrise d'une palette tamisée et très personnelle le classe à part parmi les autres photographes de mode jusqu'à aujourd'hui. Cependant, bien que ses premiers clichés couleur remontent au milieu des années 50, l'essentiel présente un caractère distinct de son œuvre noir et blanc, et d'ailleurs de l'esthétique commune de l'Ecole de New York. Le fait même que la couleur devienne le sujet des photographies place le travail de Leiter dans une tout autre sphère, très ouvertement artistique. Ces images couleur font davantage songer à des aquarelles soigneusement construites et lyriquement rythmées qu'à des vignettes évanescentes d'une réalité fugace. Si l'œuvre couleur paraît comme scrupuleusement gravée, c'est dans le travail en noir et blanc que les qualités plus 'purement photographiques', où il s'agit de peindre le passage, l'éphémère, s'expriment brillamment. Cela n'est toutefois pas pour dire que la composition, la structuration, est absente du travail noir et blanc des années 40 et 50. L'un des traits distinctifs des photographies de Leiter réside au contraire dans une sorte de conscience permanente des symétries et des asymétries, mais celle-ci, non plus que sa maîtrise d'une gamme apparemment inépuisable de procédés de compositions, ne fige ou n'inhibe jamais son travail. Leiter utilise tous les 'procédés de composition' à la disposition du photographe. Et pourtant son travail noir et blanc le plus intéressant paraît quasiment dénué de technique de composition : plutôt que de recourir aux arrangements linéaires, beaucoup des meilleures photographies de Leiter ne reposent que sur le jeu singulier des différences de ton."

Au total, même si l'on pourra trouver moins prenantes ou originales certaines images, cette sélection de quelque 200 clichés en noir et blanc de ce photographe à présent pleinement reconnu pour sa contribution à l'art photographique dans la 2ème moitié du 20ème siècle s'avère peut-être moins fondamentale que celle de ses travaux en couleur, mais elle n'en est pas moins essentielle pour qui voudra connaître cet artiste de premier ordre. Comme toujours chez Steidl, la qualité de reproduction et l'élégance du produit fini font que l'on ne regrette pas trop le prix d'achat, fût-il trop élevé.
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Saul leiter early black and white : Coffret en 2 volumes
Saul leiter early black and white : Coffret en 2 volumes de Martin Harrison (Relié - 1 février 2014)
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