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GENERALITES

La question de l’Homme (et en particulier celle de la femme) s’est toujours posée dans la vie et l’œuvre de Bartók. Homme progressiste, antifasciste sans concessions et conséquent jusqu’au sacrifice de sa carrière, il ne faut cependant pas attendre de lui une quelconque forme d’ « art socialiste » occidentalisé. Se préoccupations humanistes interviennent de deux façons : la plus sublimée est l’intervention de mélodies, rythmes … d’inspiration populaire très distanciées au cœur d’une musique abstraite (musique nocturne de la suite « en plein air », IV° Quatuor), l’autre est celle d’une musique dite ‘à programme’ (opéra, ballets, cantate) où la préoccupation humaniste est constamment cachée derrière une symbolique parfois hermétique ou ambigüe. C’est ainsi par exemple que dans le Cantate, le thème de la libération de l’Homme se traduit par leur métamorphose en cerfs libres dans la nature, conte auquel on peut trouver un côté « écolo naïf », mais bien en phase avec la place de l’homme dans la nature dans cette Europe centrale à l’époque de Bartók.

Quant à la femme, elle a joué un grand rôle dans la vie de Bartók : mère dont il n’a pas supporté la disparition (il ne supportait pas qu’on lui parle de la mort de n’importe quelle mère), amante dans sa jeunesse, épouse psychologiquement troublée à la fin de sa vie. Paradoxalement, les trois œuvres qui interrogent la figure féminine ont des titres masculins : le château de Barbe-Bleue, le Mandarin Merveilleux, le Prince en bois. Seuls peut-être dans cette époque musicale, , Alban Berg et Richard Strauss se seront posés comme lui la question de l’ambiguïté et le multiplicité des facettes de la Femme.

CANTATA PROFANA (Les cerfs enchantés)

A la notable exception de son opéra ‘le château de Barbe-Bleue’ (qui ne comporte que deux personnages), l’œuvre vocale et en particulier chorale passe pour anecdotique chez Bartók. C’est faire une impasse complètement injustifiée sur la ‘Cantata Profana’ (les cerfs enchantés). C’est un merveilleux et très rigoureux chef d’œuvre de la maturité de Bartók, où s’affirme pleinement son langage harmonique et mélodique, et où la section d’or articule tant les grandes sections de la forme globale que les petits détails (les séries de Fibonacci commandant partiellement le langage harmonico-mélodique). L’œuvre (d’une durée d’un quart d’heure environ) déploie sa magnificence sonore en mettant en valeur la netteté et la clarté des timbres de l’orchestre. Les protagonistes sont d’une part un père chasseur qui a perdu ses neuf fils et qui chasse une meute de cerfs qui s’avèrent être ses fils transformés en cerfs pour conquérir leur liberté.

LE PRINCE EN BOIS

Cette partition de ballet dure environ une heure. Le langage harmonique et orchestral s’éloigne de Liszt et Richard Strauss qui avaient beaucoup influencé ses débuts. L’orchestration est inspirée de Debussy et surtout du Stravinski de Petrouchka (sans son côté sarcastique). Le langage harmonico-mélodique propre à Bartók est ici en formation, et il doit peu à ses contemporains sinon par leur valeur d’exemple. Bartók s’éloigne également d’une description musicale trop littérale, à la Richard Strauss. Bien entendu, les divers épisodes du ballet commandent la construction musicale, mais l’on peinerait à trouver quelque caractère imitatif ou collant de trop près à l’action. Cette heure de musique peut s’écouter comme une musique abstraite si l’on en a le désir.

L’INTERPRETATION

Commente-t-on une interprétation de Boulez, sinon pour en louer la transparence et la mise en valeur des articulations musicales ? Avec Debussy, Ravel et les trois compositeurs de l’Ecole de Vienne, Bartók est un des compositeurs auxquels Boulez aura été le plus fidèle, pour notre bonheur. IL a même interprété certaines œuvres mineures ou de jeunesse. Ici, il nous livre une version particulièrement limpide et transparente de ces deux chefs d’œuvre.( Je ne partage pas l’avis de notre collègue qui trouve l’orchestre de la Cantate trop enflé : il me semble que le tout reste nettement perceptible)
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Perchés sur des collines, deux châteaux se font face. L'un d'eux est habité par un Prince qui tombe sous le charme de sa voisine.

Pour la rejoindre, il doit affronter une Forêt et un Ruisseau qui les séparent et qu'une Fée a enchantés.

Pour capter son attention, le Prince construit une frêle marionnette avec un bâton qu'il habille de son manteau, sa couronne et une mèche de ses cheveux.

La Princesse accourt aussitôt mais s'empare du fantoche avec qui elle part en dansant, laissant le vrai Prince désoeuvré.

Prenant son malheur en pitié, la Fée le revêt de nouveaux attributs confectionnés par les fleurs de la Forêt.

A sa vue, la Princesse tente de le séduire et abandonne le pantin qui s'était entre-temps disloqué.

Mais il la repousse et s'enfuit sans qu'elle parvienne à le suivre car elle est à son tour arrêtée par la Forêt animée.

Désespérée, elle se dépare de sa couronne, son manteau, de boucles de sa chevelure et se met à pleurer, avant que le Prince attendri ne vienne la consoler.

L'on notera les multiples oppositions symboliques qui confèrent à ce conte chorégraphique une dimension initiatique : symétrie du décor, structure "en arche" de la narration, similitude des épreuves à surmonter, réciprocité du rejet de l'autre, nécessité d'une mutuelle déculturation...

L'amour doit triompher des apparences avant de se réaliser. L'individu doit se débarrasser de l'apparat pour parvenir au sentiment vrai.

La Nature (Forêt, Ruisseau, Fleurs) fait obstacle à la culture (attirance pour les oripeaux) pour contraindre les protagonistes à se révéler dans leur nature authentique.

Sur cette thématique qui lui était chère, Bartók composa son premier ballet où s'expriment diverses influences musicales. Le compositeur avait découvert trois ans plus tôt "l'Oiseau de feu" et "Petrouchka" (représentés à Budapest en janvier 1913). Le "jardin enchanté" du premier et la pantomime du second ne sont pas étrangers à l'imagerie et aux couleurs du "Prince de bois".

La richesse de l'orchestration se ressent aussi de Schoenberg (celui du "Pelléas et Mélisande"), Strauss et Wagner, et la finesse de certains épisodes ("danse des vagues") emprunte sans doute à l'impressionnisme debussyste.

Le compositeur hongrois y ajoute sa propre griffe, teintée de folklore avec des trouvailles très imaginatives, comme l'alliance du xylophone / castagnettes / archets "col legno" pour décrire la poupée de bois.

Rarement donné en concert, peu enregistré, le ballet intégral trouve ici une interprétation magistrale avec un Symphonique de Chicago qui flatte avant tout l'opulence post-romantique de cette partition chatoyante.

Pierre Boulez avait déjà gravé une excellente version avec la Philharmonie de New York (CBS) mais il nous offre ici un luxe sonore indépassable, parachevé par une prise de son hautement dynamique qui s'étale du pianissimo jusqu'au fortissimo le plus assourdissant.

On n'oubliera pas les témoignages idiomatiques de Walter Süsskind (Bartók Records), Antal Dorati (Mercury) ou Janos Ferencsik (Hungaroton), mais le présent CD domine selon moi la discographie, en tout cas pour un premier contact avec cette oeuvre.

La "Cantate Profane" fut écrite en 1930 d'après une fable transylvanienne que Bartók avait collectée en 1914 lors de ses pérégrinations ethnomusicologiques dans la campagne roumaine.

Neuf garçons sont changés en cerfs et vantent à leur père leur choix d'une vie à l'état sauvage. Nouvelle illustration de la méfiance envers une civilisation aliénante, qui s'oppose aux instincts primitifs (le "Mandarin Merveilleux" en avait proposé un autre avatar dans le cadre urbain de la grande métropole).

La présente interprétation me laisse plus circonspect : la voix de ténor est désagréablement pincée, le choeur est puissant mais ne peut se targuer d'une parfaite diction, et surtout l'orchestre est trop enflé.

Ici, les interprétations de Ferenc Fricsay (DG), Antal Dorati (Hungaroton) voire Georg Solti (également à Chicago, Decca, son dernier disque) demeurent irremplaçables.

Le livret comprend un synopsis du ballet, le texte de la cantate, et une excellente notice de Yves Lenoir. Les polyglottes liront également avec grand intérêt les commentaires (érudits, mais non traduits en Français) de Paul Griffiths et de Hartmut Fladt.
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le 23 février 2005
Boulez connait son affaire, et reste l'un des rares maitres etrangers a la Hongrie qui sait interpreter Bartok. Pour le Prince de Bois en particulier, il en donne une interpretation tres juste, a la fois tendre, grotesque ou violent quand il le faut. Ecoutez surtout l'introduction du Prince de Bois, qui reste l'une des plus belles pages de Bartok par sa melodie au cor et l'accompagnement de cordes très particulier.
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