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5.0 étoiles sur 5 Étoile(s) filante(s) du jazz, 10 juin 2013
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Ce commentaire fait référence à cette édition : Leapin' & Lopin' (CD)
LE CONTEXTE DE L’ALBUM «LEAPIN’ AND LOPIN’»
Sur les onze albums de Sonny Clark comme leader, neuf ont été enregistrés sous le label «Blue Note».
«Leapin’ and Lopin’» est le dernier de la courte carrière discographique (1955-1961) du pianiste-compositeur-leader.
Une seule journée, un 13 novembre de 1961, sera nécessaire pour enregistrer les six titres dont trois sont des compositions de Sonny Clark.
L’ensemble a été superbement remastérisé en 2008 par Rudy Van Gelder, le grand ingénieur du son de «Blue Note» (et aussi de «Verve» ou d’«Impulse!»…).
Bien que différent, cet album me semble égaler «Cool Struttin'» (1958), disque que la critique et les mélomanes, dans leur grande majorité, considèrent comme son chef-d’œuvre.

LES DIFFÉRENCES ENTRE «COOL STRUTTIN» et «LEAPIN’ AND LOPIN’»?
Elles sont nombreuses. Mais on trouve aussi des points communs importants.

1. LES MUSICIENS
> Les deux opus sont basés sur un quintet, mais pour «Leapin’ and Lopin’», vient se greffer un saxophoniste différent sur le deuxième titre.
Les musiciens du dernier album sont bien moins connus que ceux du premier. Ils n’en sont pas moins excellents.

2. LE NOMBRE DE TITRES
> 4 morceaux contre 6 (pour les deux éditions originales).
Deux titres supplémentaires seront ajoutés pour l’édition numérique de «Leapin’ and Lopin’». Une autre composition de Sonny Clark et une prise alternative de «Melody for C».
Deux nouveaux titres pour la version CD de «Cool Struttin’». C’est la session intégrale avec une composition du pianiste et «Lover» (1932), un standard de Rodgers & Hart que Sinatra a mis au pinacle.
Le jazzophile est gâté.

3. LA LONGUEUR DES MORCEAUX
> Autour de 8-10 minutes pour le premier, de 5 à 8 minutes pour le second.
Les soli sont plus développés sur le premier opus, notamment ceux du pianiste leader qui revient souvent deux fois sur chaque morceau. Et il permet aussi à Paul Chambers d’en réaliser de superbes avec sa basse. Assez rare à l’époque pour l’instrument.
Sur le second, les soli sont plus ramassés et plus dynamiques.

4. LE STYLE
> «Cool Struttin’»
Cette parade amoureuse pourrait être le must du style Hard bop s’appropriant l’esthétique sonore du Blues et le rythme balancé du Swing.
«Autour de minuit» en serait la substantifique moelle même si Jackie McLean est remplacé dans le film de Bertrand Tavernier par Dexter Gordon. Les soli du saxophoniste comme ceux d’Art Farmer et de Sonny Clark sont d’une «fluidité flamboyante». Le duo basse-piano est aussi remarquable. Et comme tout ce que joue Paul Chambers se transforme en or…
Le titre de chef-d’œuvre est bien mérité, et ce dès sa sortie en 1958.

> «Leapin’ and Lopin’»
Ce disque est un retour aux sources du Bebop. Enfin, c’est ce qu’une première écoute laisse penser. Et puis, les pavillons battant la chamade, l’atmosphère musicale devient plus complexe. L’apparente simplicité des morceaux est surtout mise en scène par la qualité des interprétations, et la subtilité des arrangements. Sonny Clark est décidément bien plus qu’un pianiste habile et mesuré. Son énergie est contenue mais elle est prête à rugir, à exploser. Quelques notes en fin de soli traduisent cette sensation de possible basculement. L’improvisation expérimentale est proche, nous ne sommes qu’en 1961.
En tout cas, ce dernier album symbolise assez bien, ne serait-ce que par son titre, la vie du pianiste.
Sonny Clark a eu une trajectoire éclair. Les années 50 sont propices à la consommation d’alcool mais surtout de drogue, facilement accessible depuis que la maffia a recentré ses activités sur son commerce. Le pianiste en sera un grand consommateur, notamment d’héroïne. Son corps fatigué finira par lâcher prise, terrassé par une crise cardiaque en janvier 1963.
Encore un jeune jazzman qui se sera brûlé les ailes.
De 1950 au milieu des années 70, la liste est impressionnante et «Fats» Navarro en est le premier, suivi par Charlie Parker, Wardell Gray, Billie Holiday, Dinah Washington, Eric Dolphy mort de prise de drogues malgré lui, Paul Chambers, Bud Powell, John Coltrane, Lee Morgan…
Et le pop-rock suivra la pente!

LE QUINTET
Sonny Clark (piano), Charlie Rouse (saxophone ténor sauf pour la piste n°2 où Ike Quebec le remplace), Tommy Turrentine (trompette), Butch Warren (contrebasse), Billy Higgins (batterie)
Les cinq musiciens qui participent à la session n’ont auparavant pas collaboré avec Sonny Clark.
Ce sera la seule collaboration de Charlie Rouse avec le pianiste. Depuis 1958, le saxophoniste est le pilier des différents groupes de Thelonious Monk. Sur la quarantaine de disques qu’il ont gravé ensemble, 13 sont déjà sortis avant la rencontre de Rouse avec Clark. Ce dernier a été profondément marqué par le pianiste Bud Powell mais il n’est pas insensible au génie de Monk. Il en est l’héritier, surtout dans sa rythmique décalée, à tel point qu’un jour d’octobre 1961, après avoir entendu Monk composé un morceau, il le recopie d’oreille et le propose à Jackie McLean pour un de ses albums. «Five Will Get You Ten» qui apparaît sur «A Fickle Sonance» est la copie mélodique parfaite de «Two Timer». Mais Monk connaissait Clark depuis que celui-ci avait été le chauffeur de Pannonica de Koenigswarter, la muse et mécène de Monk. Il savait que son cadet était miné par son addiction à l’héroïne. En acheter était vital pour un Sonny Clark sans le sou… Grand seigneur, Thelonious Monk laissa tomber l’affaire de plagiat.
Tommy Turrentine est le frère aîné de Stanley, grand saxophoniste et leader prolifique des années 60 et 70. Le trompettiste est essentiellement un sideman de luxe qui s’est illustré avec le grand batteur Max Roach ou avec son meneur de frère. Un accompagnateur généreux.
La section rythmique est composée de Butch Warren et Billy Higgins. Le duo se connaît bien puisque les deux musiciens ont déjà collaboré sur «Royal Flush» de Donald Byrd et sur l’opus de Jackie McLean cité plus haut. Ils formeront ensuite un tandem impressionnant sur trois bons disques de Grant Green et surtout sur des albums mythiques: «Free Form» de Donald Byrd, «Takin' Off» d’Herbie Hancock, «Go» de Dexter Gordon. Un grand millésime pour les deux hommes, ce 1962. Au milieu des années 60, le contrebassiste lunaire disparaît des sessions, rongé par une maladie psychiatrique due principalement à la drogue et à la disparition de Sonny Clark. Pour Billy Higgins, sa trajectoire est à l’opposé, une fantastique carrière solaire s’offre à lui, faite de Free, de Jazz Fusion, de World Music et d’enseignement (Ornette Coleman, Don Cherry, Charlie Haden ou Charles Lloyd et l'Université de Californie lui tendent les bras).
Ike Quebec réalise une seule performance sur «Leapin’ and Lopin’», mais quelle performance!
Il collabore ensuite trois fois avec Sonny Clark, deux fois en tant que leader (dont le fameux «Blue & Sentimental») et un comme sideman sur un disque de Grant Green. Hélas pour nous, Ike Quebec a un parcours à peu près identique à celui de Sonny Clark. Une météorite dans le ciel du jazz. L’étoile filante s’éteint à l’âge de 44 ans alors qu’il n’a vraiment débuté sa discographie que quatre plus tôt.

LES SEPT MORCEAUX DE L’ALBUM (55 minutes 39)
Quatre titres sur sept sont des compositions de Sonny Clark.

1. «Somethin' Special» (6 minutes 24)
COLOSSAL ET INCONTOURNABLE
C’est le «hit» de l’album. Bizarre qu’il ne soit pas devenu un standard.
Le début est une somptueuse alternance entre l’osmose des cuivres et le blues du piano.
La mélodie s’incruste dans notre mémoire auditive pour ne plus nous lâcher pendant tout le morceau.
Son empreinte sonore continue même à battre la mesure dans le silence. Vite, remettre le morceau.
Au bout de 44 secondes, Charlie Rouse enclenche un solo vertigineux d’une minute trente qui entraîne le jeune pianiste sur les traces de Thelonious Monk.
La trompette de Tommy Turrentine développe à son tour un solo puissant mais fluide, marqué par le jeu de plus en plus saccadé du clavier.
Et c’est la minute de Sonny Clark qui nous fascine par son aisance à improviser sur le thème.
La contrebasse de Butch Warren l’accompagne de belle manière tel un duelliste qui croise les notes, ce qui incite le quintet à conclure la mélodie en beauté.

2. «Deep in a Dream» (6 minutes 48)
SENSIBLE ET SENSUEL
Un très grand standard de Van Heusen et Delange que Frank Sinatra ou Chet Baker ont gravé.
Superbe interprétation mélancolique de Sonny Clark, relancé de temps en temps par la contrebasse de Butch Warren.
Et puis, comme dans les paroles de la chanson, le pianiste qui s’était assoupi sort brutalement de son rêve, réveillé par un son cuivré. La main de Sonny «brûlée par la cigarette n’est pas blessée mais il y a de la douleur dans (son) cœur».
Ike Quebec y glisse parfois une pincée de spleen ou ajoute ici et là son grain de tristesse.
Après avoir écouté cette piste, le mélomane de jazz se sent très loin de la version de Sinatra.
Les arrangements de Sonny Clark prouvent qu’il est un fantastique musicien.

3. «Melody for C» (7 minutes 51)
ENTRAÎNANT ET EXPRESSIF
Le deuxième «tube» de l’album. Encore étrange que ce morceau n’est pas fait davantage de petits enregistrements.
L’univers Jazz Modal de la composition de Sonny Clark emprunte très largement au style musical développé par John Coltrane pour «My Favorite Things», album de standards sorti quelques mois auparavant.
L’unisson du quintet sur la mélodie de Sonny Clark est d’une perfection incroyable et les soli, bien qu’improvisant peu, sont superbes.
Et dire qu’il ne faut à ces orfèvres en la matière jazzistique qu’une seule journée pour enregistrer sept morceaux aussi achevés (sans compter la prise alternative).

4. «Eric Walks» (5 minutes 42)
DÉBRIDÉ ET IMAGINATIF
Une composition du contrebassiste Butch Warren qui est la plus Hard bop de l’album mais qui n’est pas sans rappeler «Woody’n You» de Dizzy Gillepsie. Hommage à son aîné?
Et c’est aussi la moins «maîtrisée» car la plus improvisée. Sonny Clark lâche la bride des accords parfaits pour entrer dans un univers inconnu pour lui.
La section rythmique l’y incite et Billy Higgins, pionnier du Free sur les albums d’Ornette Coleman, en est le principal déclencheur.
Le solo de Butch Warren s’enflamme pendant 30 secondes se concluant par un roulement tapageur et vengeur du batteur, comme s’il désirait en réaliser un.

5. «Voodoo» (7 minutes 40)
INTROSPECTIF ET LANCINANT
Encore une belle composition de Sonny Clark, obsédante presque dissonante.
Le tempo imprimé par la section rythmique et l’unisson des deux cuivres créent une tension comme un suspense de début de film.
L’inquiétude monte au fur et à mesure que le mouvement de «balançoire» des notes oscillant entre les graves et les aiguës s’accentue.
Puis, soudain, le solo de Charlie Rouse rompt brutalement le malaise qui s’était installé depuis une longue minute.
L’oreille est soulagée d’entendre enfin une mélodie, certes très lente, mais dans un registre suave.
Pendant ce lâcher-prise, le saxophone et la trompette réalisent successivement des improvisations très courtes mais très intenses de créativité.
C’est sans compter avec Sonny Clark qui, en fond sonore, tente de perturber les deux soli en martelant les touches de son piano.
Au moment fatidique de prendre son propre solo, le compositeur revient à son riff, troublant ses comparses.
Deux minutes ininterrompues de tension et le quintet revient à la mélodie lancinante qui s’éteint doucement dans la pénombre du studio enfumé.
Le grand pianiste Bobby Timmons a sûrement marqué Sonny Clark pour l’écriture de ce titre.
Sa célèbre composition «Moanin'» sur le non moins fameux album phare des «Jazz Messengers» a laissé des traces indélébiles.

6. «Midnight Mambo» (7 minutes 16)
FESTIF ET LUDIQUE
Une composition du trompettiste Tommy Turrentine.
Enfin, le grand batteur qu’est Billy Higgins lâche ses chevaux qui, de leurs foulées majestueuses, galopent sur ce délicieux et burlesque Mambo.
Il donne un tel rythme pendant une dizaine de secondes que le pianiste ne peut que suggérer le tempo.
Les cuivres, toujours au diapason, franchissent le Rubicon cubain et s’invitent à la fête.
De nouveaux roulements de tambour incitent Charlie Rouse, décontracté, à démultiplier son jeu comme un enfant qui découvre les sonorités "bizarres" de son instrument.
Le créateur du Mambo est aussi en verve, le phrasé de sa trompette est marqué par une légèreté qui poursuit l’ambiance ludique.
Jusque-là discret, soulignant les qualités de ses solistes, Sonny Clark suit le mouvement joyeux.
La fête bat son plein lorsque le batteur réalise son seul solo de l’album. Mais quel solo!
Ces quarante secondes où il déploie tout son registre sont un final vertigineux qui rappelle le célèbre Mambo lors du bal de «West Side Story».

7. «Zellmar’s Delight» (5 minutes 44)
SAVOUREUX ET INDOLENT
Dernière composition de Sonny Clark et titre ajouté tardivement en 2008, sur l’édition CD.
Le mot «Delight», que l’on peut traduire par délice mais aussi par plaisir, symbolise à lui seul l’atmosphère du morceau.
Et «Zellmar»? Un marchand de bonbons de son enfance? Une boutique de confiserie?
Ces 5 minutes 44 peuvent être en effet assimilées à un bonbon sucré qui fond tranquillement dans la bouche. Plus on laisse faire le fondant et plus c’est savoureux.
Cette friandise est magnifique des soli des cuivres.
Et la petite douceur se poursuit par un solo virtuose du pianiste.
Le leitmotiv sucré et nostalgique se clôt dans la fraternité du quintet.

8. «Melody for C» (prise alternative de 8 minutes 14)
Très belle variation de la piste 3.
L’introduction est cette fois-ci réalisée en solo par Sonny Clark.
Puis les quatre autres musiciens jouent la mélodie à l’unisson.
Les autres soli sont affectés ici par davantage d’improvisations.

UN JAZZMAN À REDÉCOUVRIR ET À RÉHABILITER
Considéré comme un accompagnateur discret et efficace (notamment des divas Dinah Washington ou Billie Holiday, de grands saxophonistes ténors comme le multi-boper Dexter Gordon, les puissants Hank Mobley et Sonny Rollins, ou du saxophoniste alto «aigre-doux» Jackie McLean), Sonny Clark mérite cinquante ans après sa mort que le monde de la musique, et du jazz en particulier, réévalue sa courte discographie, restée à l’ombre du chef-d’œuvre «Cool Struttin’».
La pépite commentée ici en est un magnifique exemple.
Une compilation de standards américains éditée en 1998 est une excellente introduction aux productions du pianiste.
Puis on peut enchaîner par le «Sonny Clark Trio» où le musicien interprète d’autres classiques du jazz avec le fameux duo rythmique Paul Chambers-Philly Joe Jones (voir par exemple le premier quintet de Miles Davis).
Et remuer les esgourdes, en écoutant les six disques «Blue Note» où Clark est un compositeur-orchestrateur-arrangeur-interprète de génie.
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5 internautes sur 6 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 Un des grands ténor souvent dans l'ombre de Monk, 1 octobre 2004
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Ce commentaire fait référence à cette édition : Leapin' And Lopin' (CD)
Enfin on peut entendre dans un contexte différent du quartet de Monk le saxophoniste Charlie Rouse. Il fait preuve ici de beaucoup d'inspiration avec un grand sens de la mélodie. Ne boudez pas votre plaisir, il s'agit ici d'un superbe disque de jazz dans le style de Sonny Clark aux arrangements soignés avec l'estimable trompettiste Tommy Turrentine. Sans oublié le couple magique Butch Warren et Billy Higgins. L'enregistrement est impécable en particulier la prise de son des cuivres.
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1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 Étoile(s) filante(s) du jazz, 25 avril 2013
Achat vérifié(De quoi s'agit-il ?)
Ce commentaire fait référence à cette édition : Leapin' & Lopin' (CD)
LE CONTEXTE DE L’ALBUM «LEAPIN’ AND LOPIN’»
Sur les onze albums de Sonny Clark comme leader, neuf ont été enregistrés sous le label «Blue Note».
«Leapin’ and Lopin’» est le dernier de la courte carrière discographique (1955-1961) du pianiste-compositeur-leader.
Une seule journée, un 13 novembre de 1961, sera nécessaire pour enregistrer les six titres dont trois sont des compositions de Sonny Clark.
L’ensemble a été superbement remastérisé en 2008 par Rudy Van Gelder, le grand ingénieur du son de «Blue Note» (et aussi de «Verve» ou d’«Impulse!»…).
Bien que différent, cet album me semble égaler «Cool Struttin'» (1958), disque que la critique et les mélomanes, dans leur grande majorité, considèrent comme son chef-d’œuvre.

LES DIFFÉRENCES ENTRE «COOL STRUTTIN» et «LEAPIN’ AND LOPIN’»?
Elles sont nombreuses. Mais on trouve aussi des points communs importants.

1. LES MUSICIENS
> Les deux opus sont basés sur un quintet, mais pour «Leapin’ and Lopin’», vient se greffer un saxophoniste différent sur le deuxième titre.
Les musiciens du dernier album sont bien moins connus que ceux du premier. Ils n’en sont pas moins excellents.

2. LE NOMBRE DE TITRES
> 4 morceaux contre 6 (pour les deux éditions originales).
Deux titres supplémentaires seront ajoutés pour l’édition numérique de «Leapin’ and Lopin’». Une autre composition de Sonny Clark et une prise alternative de «Melody for C».
Deux nouveaux titres pour la version CD de «Cool Struttin’». C’est la session intégrale avec une composition du pianiste et «Lover» (1932), un standard de Rodgers & Hart que Sinatra a mis au pinacle.
Le jazzophile est gâté.

3. LA LONGUEUR DES MORCEAUX
> Autour de 8-10 minutes pour le premier, de 5 à 8 minutes pour le second.
Les soli sont plus développés sur le premier opus, notamment ceux du pianiste leader qui revient souvent deux fois sur chaque morceau. Et il permet aussi à Paul Chambers d’en réaliser de superbes avec sa basse. Assez rare à l’époque pour l’instrument.
Sur le second, les soli sont plus ramassés et plus dynamiques.

4. LE STYLE
> «Cool Struttin’»
Cette parade amoureuse pourrait être le must du style Hard bop s’appropriant l’esthétique sonore du Blues et le rythme balancé du Swing.
«Autour de minuit» en serait la substantifique moelle même si Jackie McLean est remplacé dans le film de Bertrand Tavernier par Dexter Gordon. Les soli du saxophoniste comme ceux d’Art Farmer et de Sonny Clark sont d’une «fluidité flamboyante». Le duo basse-piano est aussi remarquable. Et comme tout ce que joue Paul Chambers se transforme en or…
Le titre de chef-d’œuvre est bien mérité, et ce dès sa sortie en 1958.

> «Leapin’ and Lopin’»
Ce disque est un retour aux sources du Bebop. Enfin, c’est ce qu’une première écoute laisse penser. Et puis, les pavillons battant la chamade, l’atmosphère musicale devient plus complexe. L’apparente simplicité des morceaux est surtout mise en scène par la qualité des interprétations, et la subtilité des arrangements. Sonny Clark est décidément bien plus qu’un pianiste habile et mesuré. Son énergie est contenue mais elle est prête à rugir, à exploser. Quelques notes en fin de soli traduisent cette sensation de possible basculement. L’improvisation expérimentale est proche, nous ne sommes qu’en 1961.
En tout cas, ce dernier album symbolise assez bien, ne serait-ce que par son titre, la vie du pianiste.
Sonny Clark a eu une trajectoire éclair. Les années 50 sont propices à la consommation d’alcool mais surtout de drogue, facilement accessible depuis que la maffia a recentré ses activités sur son commerce. Le pianiste en sera un grand consommateur, notamment d’héroïne. Son corps fatigué finira par lâcher prise, terrassé par une crise cardiaque en janvier 1963.
Encore un jeune jazzman qui se sera brûlé les ailes.
De 1950 au milieu des années 70, la liste est impressionnante et «Fats» Navarro en est le premier, suivi par Charlie Parker, Wardell Gray, Billie Holiday, Dinah Washington, Eric Dolphy mort de prise de drogues malgré lui, Paul Chambers, Bud Powell, John Coltrane, Lee Morgan…
Et le pop-rock suivra la pente!

LE QUINTET
Sonny Clark (piano), Charlie Rouse (saxophone ténor sauf pour la piste n°2 où Ike Quebec le remplace), Tommy Turrentine (trompette), Butch Warren (contrebasse), Billy Higgins (batterie)
Les cinq musiciens qui participent à la session n’ont auparavant pas collaboré avec Sonny Clark.
Ce sera la seule collaboration de Charlie Rouse avec le pianiste. Depuis 1958, le saxophoniste est le pilier des différents groupes de Thelonious Monk. Sur la quarantaine de disques qu’il ont gravé ensemble, 13 sont déjà sortis avant la rencontre de Rouse avec Clark. Ce dernier a été profondément marqué par le pianiste Bud Powell mais il n’est pas insensible au génie de Monk. Il en est l’héritier, surtout dans sa rythmique décalée, à tel point qu’un jour d’octobre 1961, après avoir entendu Monk composé un morceau, il le recopie d’oreille et le propose à Jackie McLean pour un de ses albums. «Five Will Get You Ten» qui apparaît sur «A Fickle Sonance» est la copie mélodique parfaite de «Two Timer». Mais Monk connaissait Clark depuis que celui-ci avait été le chauffeur de Pannonica de Koenigswarter, la muse et mécène de Monk. Il savait que son cadet était miné par son addiction à l’héroïne. En acheter était vital pour un Sonny Clark sans le sou… Grand seigneur, Thelonious Monk laissa tomber l’affaire de plagiat.
Tommy Turrentine est le frère aîné de Stanley, grand saxophoniste et leader prolifique des années 60 et 70. Le trompettiste est essentiellement un sideman de luxe qui s’est illustré avec le grand batteur Max Roach ou avec son meneur de frère. Un accompagnateur généreux.
La section rythmique est composée de Butch Warren et Billy Higgins. Le duo se connaît bien puisque les deux musiciens ont déjà collaboré sur «Royal Flush» de Donald Byrd et sur l’opus de Jackie McLean cité plus haut. Ils formeront ensuite un tandem impressionnant sur trois bons disques de Grant Green et surtout sur des albums mythiques: «Free Form» de Donald Byrd, «Takin' Off» d’Herbie Hancock, «Go» de Dexter Gordon. Un grand millésime pour les deux hommes, ce 1962. Au milieu des années 60, le contrebassiste lunaire disparaît des sessions, rongé par une maladie psychiatrique due principalement à la drogue et à la disparition de Sonny Clark. Pour Billy Higgins, sa trajectoire est à l’opposé, une fantastique carrière solaire s’offre à lui, faite de Free, de Jazz Fusion, de World Music et d’enseignement (Ornette Coleman, Don Cherry, Charlie Haden ou Charles Lloyd et l'Université de Californie lui tendent les bras).
Ike Quebec réalise une seule performance sur «Leapin’ and Lopin’», mais quelle performance!
Il collabore ensuite trois fois avec Sonny Clark, deux fois en tant que leader (dont le fameux «Blue & Sentimental») et un comme sideman sur un disque de Grant Green. Hélas pour nous, Ike Quebec a un parcours à peu près identique à celui de Sonny Clark. Une météorite dans le ciel du jazz. L’étoile filante s’éteint à l’âge de 44 ans alors qu’il n’a vraiment débuté sa discographie que quatre plus tôt.

LES SEPT MORCEAUX DE L’ALBUM (55 minutes 39)
Quatre titres sur sept sont des compositions de Sonny Clark.

1. «Somethin‘ Special» (6 minutes 24)
COLOSSAL ET INCONTOURNABLE
C’est le «hit» de l’album. Bizarre qu’il ne soit pas devenu un standard.
Le début est une somptueuse alternance entre l’osmose des cuivres et le blues du piano.
La mélodie s’incruste dans notre mémoire auditive pour ne plus nous lâcher pendant tout le morceau.
Son empreinte sonore continue même à battre la mesure dans le silence. Vite, remettre le morceau.
Au bout de 44 secondes, Charlie Rouse enclenche un solo vertigineux d’une minute trente qui entraîne le jeune pianiste sur les traces de Thelonious Monk.
La trompette de Tommy Turrentine développe à son tour un solo puissant mais fluide, marqué par le jeu de plus en plus saccadé du clavier.
Et c’est la minute de Sonny Clark qui nous fascine par son aisance à improviser sur le thème.
La contrebasse de Butch Warren l’accompagne de belle manière tel un duelliste qui croise les notes, ce qui incite le quintet à conclure la mélodie en beauté.

2. «Deep in a Dream» (6 minutes 48)
SENSIBLE ET SENSUEL
Un très grand standard de Van Heusen et Delange que Frank Sinatra ou Chet Baker ont gravé.
Superbe interprétation mélancolique de Sonny Clark, relancé de temps en temps par la contrebasse de Butch Warren.
Et puis, comme dans les paroles de la chanson, le pianiste qui s’était assoupi sort brutalement de son rêve, réveillé par un son cuivré. La main de Sonny «brûlée par la cigarette n’est pas blessée mais il y a de la douleur dans (son) cœur».
Ike Quebec y glisse parfois une pincée de spleen ou ajoute ici et là son grain de tristesse.
Après avoir écouté cette piste, le mélomane de jazz se sent très loin de la version de Sinatra.
Les arrangements de Sonny Clark prouvent qu’il est un fantastique musicien.

3. «Melody for C» (7 minutes 51)
ENTRAÎNANT ET EXPRESSIF
Le deuxième «tube» de l’album. Encore étrange que ce morceau n’est pas fait davantage de petits enregistrements.
L’univers Jazz Modal de la composition de Sonny Clark emprunte très largement au style musical développé par John Coltrane pour «My Favorite Things», album de standards sorti quelques mois auparavant.
L’unisson du quintet sur la mélodie de Sonny Clark est d’une perfection incroyable et les soli, bien qu’improvisant peu, sont superbes.
Et dire qu’il ne faut à ces orfèvres en la matière jazzistique qu’une seule journée pour enregistrer sept morceaux aussi achevés (sans compter la prise alternative).

4. «Eric Walks» (5 minutes 42)
DÉBRIDÉ ET IMAGINATIF
Une composition du contrebassiste Butch Warren qui est la plus Hard bop de l’album mais qui n’est pas sans rappeler «Woody’n You» de Dizzy Gillepsie. Hommage à son aîné?
Et c’est aussi la moins «maîtrisée» car la plus improvisée. Sonny Clark lâche la bride des accords parfaits pour entrer dans un univers inconnu pour lui.
La section rythmique l’y incite et Billy Higgins, pionnier du Free sur les albums d’Ornette Coleman, en est le principal déclencheur.
Le solo de Butch Warren s’enflamme pendant 30 secondes se concluant par un roulement tapageur et vengeur du batteur, comme s’il désirait en réaliser un.

5. «Voodoo» (7 minutes 40)
INTROSPECTIF ET LANCINANT
Encore une belle composition de Sonny Clark, obsédante presque dissonante.
Le tempo imprimé par la section rythmique et l’unisson des deux cuivres créent une tension comme un suspense de début de film.
L’inquiétude monte au fur et à mesure que le mouvement de «balançoire» des notes oscillant entre les graves et les aiguës s’accentue.
Puis, soudain, le solo de Charlie Rouse rompt brutalement le malaise qui s’était installé depuis une longue minute.
L’oreille est soulagée d’entendre enfin une mélodie, certes très lente, mais dans un registre suave.
Pendant ce lâcher-prise, le saxophone et la trompette réalisent successivement des improvisations très courtes mais très intenses de créativité.
C’est sans compter avec Sonny Clark qui, en fond sonore, tente de perturber les deux soli en martelant les touches de son piano.
Au moment fatidique de prendre son propre solo, le compositeur revient à son riff, troublant ses comparses.
Deux minutes ininterrompues de tension et le quintet revient à la mélodie lancinante qui s’éteint doucement dans la pénombre du studio enfumé.
Le grand pianiste Bobby Timmons a sûrement marqué Sonny Clark pour l’écriture de ce titre.
Sa célèbre composition «Moanin'» sur le non moins fameux album phare des «Jazz Messengers» a laissé des traces indélébiles.

6. «Midnight Mambo» (7 minutes 16)
FESTIF ET LUDIQUE
Une composition du trompettiste Tommy Turrentine.
Enfin, le grand batteur qu’est Billy Higgins lâche ses chevaux qui, de leurs foulées majestueuses, galopent sur ce délicieux et burlesque Mambo.
Il donne un tel rythme pendant une dizaine de secondes que le pianiste ne peut que suggérer le tempo.
Les cuivres, toujours au diapason, franchissent le Rubicon cubain et s’invitent à la fête.
De nouveaux roulements de tambour incitent Charlie Rouse, décontracté, à démultiplier son jeu comme un enfant qui découvre les sonorités "bizarres" de son instrument.
Le créateur du Mambo est aussi en verve, le phrasé de sa trompette est marqué par une légèreté qui poursuit l’ambiance ludique.
Jusque-là discret, soulignant les qualités de ses solistes, Sonny Clark suit le mouvement joyeux.
La fête bat son plein lorsque le batteur réalise son seul solo de l’album. Mais quel solo!
Ces quarante secondes où il déploie tout son registre sont un final vertigineux qui rappelle le célèbre Mambo lors du bal de «West Side Story».

7. «Zellmar’s Delight» (5 minutes 44)
SAVOUREUX ET INDOLENT
Dernière composition de Sonny Clark et titre ajouté tardivement en 2008, sur l’édition CD.
Le mot «Delight», que l’on peut traduire par délice mais aussi par plaisir, symbolise à lui seul l’atmosphère du morceau.
Et «Zellmar»? Un marchand de bonbons de son enfance? Une boutique de confiserie?
Ces 5 minutes 44 peuvent être en effet assimilées à un bonbon sucré qui fond tranquillement dans la bouche. Plus on laisse faire le fondant et plus c’est savoureux.
Cette friandise est magnifique des soli des cuivres.
Et la petite douceur se poursuit par un solo virtuose du pianiste.
Le leitmotiv sucré et nostalgique se clôt dans la fraternité du quintet.

8. «Melody for C» (prise alternative de 8 minutes 14)
Très belle variation de la piste 3.
L’introduction est cette fois-ci réalisée en solo par Sonny Clark.
Puis les quatre autres musiciens jouent la mélodie à l’unisson.
Les autres soli sont affectés ici par davantage d’improvisations.

UN JAZZMAN À REDÉCOUVRIR ET À RÉHABILITER
Considéré comme un accompagnateur discret et efficace (notamment des divas Dinah Washington ou Billie Holiday, de grands saxophonistes ténors comme le multi-boper Dexter Gordon, les puissants Hank Mobley et Sonny Rollins, ou du saxophoniste alto «aigre-doux» Jackie McLean), Sonny Clark mérite cinquante ans après sa mort que le monde de la musique, et du jazz en particulier, réévalue sa courte discographie, restée à l’ombre du chef-d’œuvre «Cool Struttin’».
La pépite commentée ici en est un magnifique exemple.
Une compilation de standards américains éditée en 1998 est une excellente introduction aux productions du pianiste.
Puis on peut enchaîner par le «Sonny Clark Trio» où le musicien interprète d’autres classiques du jazz avec le fameux duo rythmique Paul Chambers-Philly Joe Jones (voir par exemple le premier quintet de Miles Davis).
Et remuer les esgourdes, en écoutant les six disques «Blue Note» où Clark est un compositeur-orchestrateur-arrangeur-interprète de génie.
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Leapin' & Lopin'
Leapin' & Lopin' de Sonny Clark (CD - 2008)
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