Commentaires en ligne


10 évaluations
 
 
Moyenne des commentaires client
Partagez votre opinion avec les autres clients
Créer votre propre commentaire
 
 

Le commentaire favorable le plus utile
Le commentaire critique le plus utile


15 internautes sur 16 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 Les oeuvres de Pierre Boulez seront-elles jamais « complètes » ? Au fil du temps, le compositeur se plaît à les retravailler...
J'aime écouter la musique de Pierre Boulez », savourait Igor Stravinsky, découvrant Le Marteau sans maître, premier chef-d'oeuvre avéré de son cadet. Aimer ou ne pas aimer, telle n'est pas la question, le problème étant d'abord de pouvoir écouter cette musique à ­loisir, chez soi. L'affaire est désormais...
Publié il y a 22 mois par ambrosia

versus
1 internaute sur 2 a trouvé ce commentaire utile :
1.0 étoiles sur 5 Pour les snobs
Toute cette oeuvre ne vaut pas une seule mesure de Bach ou de Mozart mais il est encore de bon ton de trouver Boulez génial, alors continuons de faire semblant en attendant que l'Histoire renvoie ce charmant personnage au néant d'où il n'aurait jamais dû sortir et ressuscite ceux qu'il a ignominieusement mis à l'index tels que Dutilleux. Comme...
Publié il y a 1 mois par Armand Loyal


Du plus utile au moins utile | Du plus récent au plus ancien

15 internautes sur 16 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 Les oeuvres de Pierre Boulez seront-elles jamais « complètes » ? Au fil du temps, le compositeur se plaît à les retravailler..., 12 août 2013
Par 
ambrosia (France) - Voir tous mes commentaires
(TOP 1000 COMMENTATEURS)   
Ce commentaire fait référence à cette édition : Pierre Boulez : Oeuvres complètes (CD)
J'aime écouter la musique de Pierre Boulez », savourait Igor Stravinsky, découvrant Le Marteau sans maître, premier chef-d'oeuvre avéré de son cadet. Aimer ou ne pas aimer, telle n'est pas la question, le problème étant d'abord de pouvoir écouter cette musique à ­loisir, chez soi. L'affaire est désormais réglée. Comme ces écrivains entrés de leur vivant dans la prestigieuse bibliothèque de la Pléiade, Pierre Boulez voit aujourd'hui l'ensemble de sa musique enregistré, et regroupé en un seul coffret, par les soins du label allemand Deutsche Grammophon. Consécration sans risque d'un compositeur contemporain longtemps rebelle, devenu sur le tard un classique assagi des XXe et XXIe siècles ? Au moment où l'industrie discographique traverse la pire crise commerciale de son histoire, où la musique savante actuelle est en perte de repères et de public, l'initiative est à saluer, au contraire, comme un défi relevé avec panache. Et non sans péril.

A commencer par le choix épineux du titre : OEuvres complètes ! Malgré ses 88 ans et de récents accidents de santé, Pierre Boulez n'a pas dit son dernier mot, ni posé sa dernière double-croche -- Henri Dutilleux retouchait son ultime opus, Le Temps l'horloge, le matin de ses 92 ans ! Surtout, les oeuvres de son catalogue vraiment complètes, officiellement closes et refermées sur leur double-barre de mesure finale, sont minoritaires -- les deux premières sonates pour piano, Le Marteau sans maître, Rituel in memoriam Bruno Maderna. Les autres, d'un achèvement tout provisoire, bénéficient tôt ou tard d'une remise sur le métier, avec son lot imprévisible de remodelages, d'amplifications, d'étoilements -- à l'image de Pli selon pli, vaste polyptyque sur des vers de Mallarmé, dont les multiples avatars s'échelonnent de 1957 à 1990.

Insatisfaction de perfectionniste ou autocritique masochiste ? Plutôt un goût de « revenez-y », une ténacité à ne pas fixer définitivement une forme sans en avoir épuisé toutes les métamorphoses, à ne pas abandonner un gisement de timbres sans en avoir exploité toutes les pépites instrumentales. L'estampille « work in progress » -- chantier en cours, oeuvre ouverte -- a rarement aussi bien collé à une oeuvre qu'à celle de Pierre Boulez. Ni de jeunesse, ni du grand âge, sa musique est d'abord adolescente : elle n'a pas terminé sa croissance. Ainsi des douze Notations de 1945, miniatures pour piano de douze mesures chacune, d'obédience dodécaphonique, aux Notations pour orchestre, cinq sur les douze d'origine reconsidérées en 1980, développées et instrumentées pour grand effectif. Sans oublier l'univers en expansion de la galaxie Répons : dix-sept minutes à la première création, en 1981 ; trente-cinq à la deuxième, l'année suivante ; quarante-cinq à la troisième (et dernière ?), en 1984. Cette proli­fération moléculaire, Répons la doit aussi aux performances des outils informatiques de l'Ircam -- l'Institut de recherche et coordination acoustique/musique, créé en marge du Centre Georges-Pompidou, en 1974. Transformations en temps réel des motifs joués par les solistes à la périphérie de l'orchestre, renvoi du son dans l'espace, relayé et modulé en permanence par des haut-parleurs satellites, Répons met son auditeur sous cloche, le flux sonore tournoyant à l'intérieur com­me une toupie.

Musique se déroulant en spirale infinie, à l'image de l'architecture insolite du musée Guggenheim de New York, l'oeuvre de Pierre Boulez n'en possède pas moins ses constantes. Et d'abord sa griffe sonore, où se marient ses timbres instrumentaux favoris, de la guitare et des gongs du Marteau sans maître aux six solistes de Répons -- deux pianos, une harpe, un cymbalum (sorte de clavecin tzigane redécouvert par Stravinsky), un vibraphone (personnage perturbateur dans Lulu, d'Alban Berg), un glockenspiel (l'instrument magique de Papageno dans La Flûte enchantée, de Mozart). Ces instruments aux longues résonances cristallines, aux harmoniques irisées et volatiles dessinent une carte de Tendre acoustique qui ­révèle les affinités auditives secrètes, l'hédonisme exotique et amoureux de l'oreille boulézienne.

Rassemblant les oeuvres de Boulez dirigées par leur auteur, ce coffret n'est en rien le pendant du Stravinsky par Stravinsky que la firme CBS réalisa à la fin des années 1950. L'auteur du Sacre du printemps gravait pour l'éternité « sa » vérité stylistique, complément indispensable de ses partitions. Ici, il s'agit d'un album photo, d'une collection d'instantanés qui peut inspirer la postérité, mais non la figer. Pierre Boulez aime citer René Char : « Seules les traces font rêver. » A écouter sa musique ou scruter ses partitions, on se dit aussi que seuls les rêves tracent des sillons fertiles.

| Coffret de 13 CD DG/Universal.

Du jeu dans les partitions

Le jeune Pierre Boulez ne s'initia à la composition que quelques mois, de l'automne 1944 à l'été 1945, dans la classe d'« harmonie avancée » d'Olivier Messiaen, au Conservatoire de Paris. Assimilant dans la foulée les innovations rythmiques de Stravinsky et de Bartók, les bouleversements harmoniques de la seconde école de Vienne, il boucla en un tournemain son bagage musical de base. Peintres et romanciers n'ont cessé, en revanche, de stimuler l'imaginaire et la curiosité de cet « autodidacte par nécessité ». La lecture de Kafka (son Journal), Proust (A la recherche du temps perdu), Joyce (Ulysse) l'a convaincu que tout créateur doit inventer sa forme personnelle de récit, façonner son langage en dehors des anciens moules. Les tableaux de Paul Klee, ses notes de cours au Bauhaus de Weimar ont enseigné à l'auteur de Pli selon pli l'art de déduire toutes les conséquences logiques d'un dess(e)in. Quant aux aquarelles volontairement inachevées de Cézanne, elles ont appris à Pierre Boulez à laisser du « jeu » dans ses partitions, une part de blanc et de vide, une porte ouverte. Sur l'inconnu.
Aidez d'autres clients à trouver les commentaires les plus utiles 
Avez-vous trouvé ce commentaire utile ? Oui Non


34 internautes sur 40 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 Précieux point d'étape d'un "work in progress", 5 juin 2013
Par 
jacqueslefataliste (Albi, France) - Voir tous mes commentaires
(TOP 100 COMMENTATEURS)    (COMMENTATEUR DU HALL DHONNEUR)   
Achat vérifié(De quoi s'agit-il ?)
Ce commentaire fait référence à cette édition : Pierre Boulez : Oeuvres complètes (CD)
Dans son introduction, Claude Samuel (responsable de la coordination artistique et de la rédaction de cette édition réalisée sous la supervision du compositeur), précise tout de suite les choses: "L'oeuvre de Pierre Boulez, plus que toute autre, ne connaît pas, ne connaîtra jamais l'achèvement. (...) Le présent coffret est donc (...) l'inventaire d'une oeuvre en cours d'édification. (...) Boulez ne souhaite livrer au public que des oeuvres ou des parties d'oeuvres abouties. Le programme de ce coffret est à l'image de la somme boulézienne: "work in progress"."

On l'aura donc compris: par "oeuvres complètes", il ne faut pas entendre "somme absolument exhaustive et définitive", mais "somme des oeuvres pour l'instant jugées suffisamment abouties par le compositeur" (d'où l'absence, justement signalée par Jean Marc Ferrarini dans la remarque sur mon commentaire, d'oeuvres comme "Polyphonie X" ou "Poésie pour Pouvoir"). Pierre Boulez est vivant et son oeuvre est susceptible d'évoluer encore.

Ce coffret est donc l'occasion de réécouter cette somme "évolutive, écrit Claude Samuel, depuis les rigueurs d'une première période post-wébernienne jusqu'à la souplesse - à la fantaisie ? - d'une écriture non moins précise mais libérée".

En réécoutant, ces derniers jours, plusieurs des oeuvres dont j'avais gardé un souvenir marquant, je suis certes resté plus insensible que je ne m'y attendais au "Marteau sans maître", mais j'ai en revanche été à nouveau saisi par "Pli selon Pli", "…explosante-fixe…", "Anthèmes 2", "Répons" ou encore "sur Incises". J'aime ce foisonnement fait de résonances et parfois de silences, j'aime ce vertige sonore toujours plein de clarté, jamais gratuit, j'aime ces paysages qui restent frais et constamment dépaysants!

Le coffret est une boîte (le couvercle se retire entièrement de la base) dans laquelle les CD sont rangés dans des pochettes cartonnées qui reprennent la photo principale avec le numéro du CD (cf. les images du coffret que j'ai ajoutées). Le livret, réalisé par Claude Samuel, contient:
- une "Introduction",
- un "Index alphabétique des oeuvres",
- la liste détaillée des CDs,
- une excellente "Présentation des oeuvres dans l'ordre des CD",
- des "Points de repères biographiques",
- une "Bibliographie" et, évidemment, plusieurs photos de Boulez.

Pour finir, voici la liste détaillée du contenu de chaque disque. On notera deux enregistrements entièrement inédits réalisés en 2012 pour cette édition: Improvisé - pour le Dr Kalmus (CD 6) et Une page d'éphéméride (CD 11). Pour Dérive II, un enregistrement public de 2010 a été préféré à l'enregistrement studio de 2002 réalisé en même temps que celui de Dérive I. Enfin le CD 12 est un CD bonus contenant des enregistrements historiques de 3 œuvres: Le Marteau sans maître, Le soleil des eaux et la Sonatine.

CD 1:
Douze Notations, pour piano
Pierre-Laurent Aimard (piano)
Paris, Espace de projection de l'IRCAM, juin 1993

Sonatine, pour flûte et piano
Sophie Cherrier (flûte), Pierre-Laurent Aimard (piano)
Paris, Espace de projection de l'IRCAM, 1990

1ère Sonate, pour piano
Pierre-Laurent Aimard (piano)
Paris, Espace de projection de l'IRCAM, 1990

Le Visage Nuptial, 3ème version
Phyllis Bryn-Julson (soprano), Elizabeth Laurence (contralto)
BBC Symphony Orchestra, BBC Singers, Pierre Boulez
Londres, BBC Studio 1, Maida Vale, novembre 1989

CD 2:
2ème Sonate, pour piano
Maurizio Pollini (piano)
Munich, Herkules-Saal, juillet 1976

Livre pour quatuor, version 1962
Quatuor Parisii
Paris, Maison de Radio-France, avril et juin 2000

CD 3:
Structures Livre 1, pour deux pianos
Alfons et Aloys Kontarsky (pianos)
Paris, 1960

Le Soleil des Eaux, 4ème version 1965
Phyllis Bryn-Julson (soprano)
BBC Symphony Orchestra, BBC Singers, Pierre Boulez
Londres, BBC Studio 1, Maida Vale, novembre 1989

Le Marteau sans maître
Hilary Summers (mezzo)
Ensemble intercontemporain, Pierre Boulez
Paris, Espace de projection de l'IRCAM, septembre 2002

CD 4:
Pli selon pli, version définitive 1989, pour soprano et orchestre
Christine Schäfer (soprano)
Ensemble intercontemporain, Pierre Boulez
Paris, Cité de la Musique, janvier et février 2001

CD 5:
3ème Sonate, pour piano
Paavali Jumppanen (piano)
Kuopio, Music Centre, Concert Hall, juin et juillet 2004

Structures Livre 2, pour deux pianos
Pierre-Laurent Aimard, Florent Boffard (pianos)
Paris, Espace de projection de l'IRCAM, juin 1993

Figures, Doubles, Prismes, 2e version 1968
BBC Symphony Orchestra, Pierre Boulez
Londres, BBC Studio 1, Maida Vale, mars 1985

CD 6:
Eclat-Multiples
Ensemble intercontemporain, Pierre Boulez
Paris, Espace de projection de l'IRCAM, 1981

Domaines, pour clarinette solo
Alain Damiens (clarinette)
1987 (aucune autre précision)

Domaines, pour clarinette et groupes instrumentaux
Michel Portal (clarinette), Ensemble Musique Vivante, Diego Masson
Paris, église Notre-Dame du Liban, 1971

Improvisé - pour le Dr Kalmus, pour cinq instruments
Ensemble intercontemporain (Emmanuelle Ophèle, Alain Billard, Sébastien Vichard, Odile Auboin, Eric Maria Couturier)
Paris, Salle Colonne, 14 février 2012

CD 7:
cummings ist der dichter, 2ème version 1986
BBC Singers, Ensemble intercontemporain, Pierre Boulez
Paris, Espace de projection de l'IRCAM, 1990

Livre pour cordes
Wiener Philharmoniker, Pierre Boulez
Vienne, 1992 (enregistrement public, ORF, Festival Salzburg)

Rituel in memoriam Bruno Maderna
BBC Symphony Orchestra, Pierre Boulez
Londres, Henry Wood Hall, 1976

Messagesquisse, sur le nom de Paul Sacher
Jean-Guihen Queyras (cello)
Ensemble de Violoncelles de Paris, Pierre Boulez
Paris, Cité de la Musique, octobre 1999

Notations I-IV & VII
Ensemble Modern Orchestra, Pierre Boulez
Paris, Salle Pleyel, 30 septembre 2007 (enregistrement public du Festival d'automne)

Mémoriale (…explosante-fixe… Originel)
Sophie Cherrier (flûte)
Ensemble intercontemporain, Pierre Boulez
Paris, Espace de projection de l'IRCAM, 1990

CD 8:
…explosante-fixe… 4ème version 1995
Sophie Cherrier (flûte midi solo)
Emmanuelle Ophèle & Pierre-André Valade (flûtes)
Ensemble intercontemporain, Pierre Boulez
Paris, Espace de projection de l'IRCAM, octobre 1994

Anthèmes 1, pour violon solo
Jeanne-Marie Conquer (violon)
Paris, Espace de projection de l'IRCAM, 2002

Anthèmes 2 pour violon et dispositif électronique (1997)
Hae-Sun Kang (violon)
Réalisation électro-acoustique: Andrew Gerzso (Ircam)
Paris, Espace de projection de l'IRCAM, décembre 1999

CD 9:
Répons
Ensemble intercontemporain, Pierre Boulez
Paris, Cité de la Musique, septembre 1996

Dialogue de l'ombre double
Alain Damiens (clarinette)
Paris, Cité de la Musique, septembre 1996

CD 10:
Dérive I
Ensemble intercontemporain, Pierre Boulez
Paris, Espace de projection de l'IRCAM, septembre 2002

Dérive II
Ensemble intercontemporain, Pierre Boulez
Paris, Cité de la musique, 12 mars 2010 (enregistrement public)

CD 11:
Incises
Dimitri Vassilakis (piano)
Köln, Kammermusiksaal, DeutschlandRadio, décembre 2010

sur Incises (1996-1998)
Solistes de l'Ensemble intercontemporain, Pierre Boulez
Paris, Espace de projection de l'IRCAM, décembre 1999

Une page d'éphéméride
Hideki Nagano (piano)
Paris, Salle Colonne, 14 février 2012

CD 12 (Bonus: Enregistrements historiques):
Le Marteau sans maître
Jeanne Deroubaix (contralto), Severino Gazzelloni (flûte), Georges van Gucht (xyrimba), Claude Ricou (vibraphone), Jean Batigne (percussions), Anton Stingly (guitare), Serge Collot (alto)
Pierre Boulez
Paris, 1964

Le Soleil des Eaux, 2e version 1950
Irène Joachim (soprano), Joseph Peyron (ténor), Pierre Mollet (baryton)
Orchestre National de al RTF, Roger Désormière
Paris, Théâtre des Champs-Elysées, 18 juillet 1950 (enregistrement de la création de la version de 1950, mono)

Sonatine, pour flûte et piano
Severino Gazzelloni (flûte), David Tudor (piano)
Paris, 1956

CD 13:
Interview de Pierre Boulez par Claude Samuel
Paris, IRCAM, octobre 2011
Aidez d'autres clients à trouver les commentaires les plus utiles 
Avez-vous trouvé ce commentaire utile ? Oui Non


5.0 étoiles sur 5 Boulez, notre coeur existentiel explosé, 11 juin 2015
Achat vérifié(De quoi s'agit-il ?)
Ce commentaire fait référence à cette édition : Pierre Boulez : Oeuvres complètes (CD)
La musique de Pierre Boulez est toujours au croisement d’une composition et d’une direction car Pierre Boulez a toujours pratiqué, y compris bien sûr pour sa musique, les deux dimensions. Il est vrai qu’il a aussi eu une vaste carrière de simple chef d’orchestre dans des œuvres de genres très différents de Richard Wagner à Frank Zappa. On comprendra alors que sa musique propre est fortement à la confluence de ces diverses sources qui deviennent des inspirations et des guides, bien que l’on puisse dire que Pierre Boulez demeure toujours extrêmement personnel.

Présenter une telle œuvre est impossible du fait de l’immense variété des pièces et on ne pourrait vraiment ne dire que quelques mots sur chaque pièce et chaque pièce mérite plus que quelques mots.

Par exemple son « Livre pour Quatuor », version 1962-II par le quatuor Parisii nécessite une forte attention pour y pénétrer. Il utilise les quatre instruments en contrastes le plus souvent tant au niveau des rythmes que des sonorités et des mélodies ce qui donne une apparence sonore multi-rythmique et comme une sorte d’univers dans lequel si on y pénètre on ne pourra jamais plus en ressortir. On est attiré par un arbre, ou même les autre arbres, mais nous avons une forêt dans laquelle nos sens se perdent et notre culture musicale se trouble. Un brin d’harmonie ici, une touche de rythmique là, un rien de mélodie encore et loin de composer un bouquet bien ordonné Pierre Boulez nous plonge dans le brouillamini d’un discours à plusieurs voix et d’une parole en plusieurs langues très exactement quatre puisque nous avons un quatuor. Et c’est ces quatre langues qui s’entremêlent qui sont la clé d’une élévation vers un monde surnaturel, imaginaire, sensuel en diable et pourtant frustrant comme une avalanche au ralenti que l’on voit venir et dans laquelle on se noie avec plaisir, le plaisir de disparaître avec chaque note et chaque inflexion.

Prenez « La Complainte du Lézard Amoureux » de René Char. Le poème lui-même dédié à un lézard, cet animal qui peut rester des heures sur une pierre à regarder le monde, attendant le passage d’une mouche qui viendrait se poser devant son nez, ou sa langue. Animal placide, immobile, totalement patient et pourtant pétulant si un danger se présente auquel sa fuite plus que rapide répond. Cet animal froid et contemplant la nature qui est son garde-manger et dans laquelle il peut devenir la proie de n’importe quel oiseau un peu vorace, corbeau ou autre, donne une vision dynamique dans son statisme, une vision orientale profonde, une suspension de toute action comme dans une méditation bouddhiste en lévitation. Et la musique amplifie magistralement cette impression en jouant de la voix et des instruments de façon séparée, comme n’ayant d’unité que dans la sérénité de l’éparpillement, dans la certitude du foisonnement d’un désordre ordonné.

« La Sorgue » continue et amplifie ce travail avec un poème très incantatoire de quelque rivière qui représente l’humanité, la vie, la guerre, la douleur, le malheur, le bonheur, l’espoir, la déception, le rêve même d’une transformation bienheureuse et bienvenue et pourtant toujours trahie, insatisfaite et opérante parce qu’insatisfaite. On a dans cette pièce un duo qui ressemble à un duel à plusieurs voix, entre une soliste maintenant sur un fond de chœur d’hommes ou de femmes, et bien sûr quelques instruments. Pour se terminer dans des voix d’hommes sombres come une gangue et une voix de femme qui s’extrait, s’arrache à cette tourbe trouble. C’est toute l’histoire du drame ou des drames du 20ème siècle qui hurle son horreur de la déportation de toutes les oppositions et de tous les rêves, de toutes les visions utopiques ou dystopiques faites réalité par le bruit du tonnerre guerrier.

Dans « Le Marteau Sans Maître » les poèmes de René Char sont on ne peut plus dramatiques. La vie est la mort, la vie enveloppe la mort, la mort donne la vie à la mort et la vie donne la mort à la vie. Tout est en tout, j’entends tous les malheurs sont dans tous les bonheurs. Il y a cher René Char un pessimisme qui tient du miracle dans un monde qui est fait pour que l’on chante à tue tête, j’entends pour que l’on chante à en perdre la tête, à en perdre la vie aussi car toutes les chansons ne sont que des chants guerriers. Les bourreaux sont en nous. Nous les contenons tous du fait de notre folie meurtrière. Le marteau n’a pas de maître parce que nous sommes tous les maîtres du marteau et prêts à nous entretuer pour en prendre le contrôle et marteler le monde de nos caprices. De là à dire que nous sommes tous des monstres René Char franchit le pas comme si c’était l’heure de faire la sieste sous les feuillages lourds d’un arbre qui nous protège du feu. Nous ne sommes qu’une fumerolle qui cherchons notre champ de ruines.

« Pli selon Pli » est une œuvre surprenante. Elle commence avec une œuvre principalement musicale de quinze minutes avec quelques mots entreposés, et c’est bien le mot qui convient car ils sont posés ici et là entre des morceaux de musique, entreposés donc dans les replis d’un vaste manteau, lambeaux de musique, une musique déchirée entre les instruments qui jouent sans cesse les uns contre les autres, les uns sans les autres et pourtant les uns sur les autres, superposés, avec des moments de percussions qui ne réveillent rien mais qui nous mettent sur le qui vive de quelque chose qui peut-être va arriver, mais qui n’arrive pas. On attend Godot là aussi et voilà enfin le basalte de la voix qui revient avec quelques mots entreposés entre des silences. Des bribes entre les lambeaux, des mots mystérieux entre les plis de ces lambeaux qui en deviennent des oripeaux. Une musique qui fait peur. Et si le monde était ce vaste silence à peine caché dans sa misère par des mots pagnes qui ne cachent rien mais révèlent le vide de ce ventre mondial. Et la musique revient après ces quelques mots qui ont jeté le froid de l’hiver sur nos âmes gelées. Et nous sommes là malaxés, balafrés, pétris, transis par cette musique qui veut nous rendre la vie de la mort et la mort de la vie en une fusion totale de l’au-delà et de l’ici dans l’au-delà. On en perd le sens des directions. Notre boussole mentale a perdu son aiguille et le globe terrestre va perdre son axe et se mettre à tourner à l’envers, à l’endroit, longitudinalement autant que latitudinalement.

Mais pourquoi Mallarmé ? Le poète français du 19ème siècle le plus techniquement achevé mais sur une matière totalement artificielle, ou plutôt une matière qui devait plaire dans les salons bourgeois. Mallarmé est l’anti-Baudelaire qui lui aussi domine sa technique mais, lui, est iconoclaste et irrévérencieux. Mallarmé est l’anti-Verlaine qui possède sa technique poétique plutôt mal et dont les rimes sont imparfaites. Mallarmé est tout autant l’anti-Hugo qui vise sans cesse à la puissance séculaire du mythique et de l’humain sacré qui a tendance à réduire le sacré religieux à un élément de décor. Mallarmé c’est un maître du sonnet ou d’autres formes mais avec une matière que l’on peut mettre entre les mains de potaches de douze ans. Ils risquent de ne rien y comprendre mais si on leur explique et qu’ils comprennent il n’y a là pas de quoi fouetter un chat ou pendre un escargot par les antennes. Et de nues il n’y a que les nuées.

Le traitement du texte apparaît le plus clairement dans l’improvisation III sur Mallarmé. La voix torture tellement le texte, chaque mot, chaque syllabe, chaque voyelle que l’on en perd tout sens lexical, tout sens syntaxique, toute dimension langagière ou communicationnelle. Ce ne sont plus que des sons vocaux sans valeur référentielle. Le texte par lui-même plutôt sibyllin et anodin de Mallarmé, anodinement sibyllin, en devient explosé, éparpillé, incompréhensible, insensé. On se retrouve à nouveau sur cette technique d’après 1945 si courante dans le théâtre dit de l’absurde de Beckett, Ionesco et quelques autres. Si vous explosez l’architecture normale du langage référentiel, cela ne veux plus rien dire et vous n’avez plus qu’une matière première non travaillée, un matériau vocal non signifiant, ou plutôt un signifiant éparpillé sans signifié pour parler comme Saussure. Ce traitement du langage est typique d’une période qui développe progressivement l’anathème comme art de penser et la défiance à l’égard du verbe, religieux en premier lieu et politique ensuite, comme un art de vie, ou plutôt un art d’exister car on est profondément existentialiste dans ce milieu. Plus existentialiste que moi tu meurs. C’était le pagne cache-misère d’une nation choqué de son colonialisme guerrier qui l’enrichissait cependant et où ramasser les mégots sur les trottoirs était une profession.

Au point que le lambeau de phrase utilisé dans le « Tombeau » est simplement insignifiant en ce sens qu’il est tronqué au point de ne pas avoir de sens : « Un peu profond ruisseau calomnié la mort. » On ne lui peut trouver sens que si on explose la syntaxe d’une phrase sans verbe. Peut-être qu’en la lisant comme si c’était une participiale de participe prétérite pali ou sanskrit on aurait une chance de voir que la mort est « un peu profond ruisseau » éternellement « calomnié » en un fleuve comme le Styx profond, tumultueux et effrayant, alors qu’il n’est qu’un ruisselet d’eau dans une rigole un jour de canicule en été. Mais c’est là une cogitation totalement infondée et infondable. C’est du délire d’auditeur qui ne peut pas accepter que le langage n’ait pas de sens.

La « 3ème Sonate pour piano » avec Paavali Jumppanen est intéressante en ce sens qu’elle monte chaque note comme étant absolument séparée et isolée des autres même quand elles sont contiguës ou superposées. Il ne s’aurait y avoir de mélodie, de ligne quelconque et quelques notes qui se suivent sont plutôt un embouteillage de notes dans un couloir du métro qu’une ligne mélodique. On est face alors à une musique qui est un mur, un monde, une limite que l’on voudrait pénétrer mais qui se dresse devant mes yeux comme une forêt de troncs entre lesquels les silences ne sont pas des espaces mais des joints insécables et imbrisables. Alors on se laisse envelopper mais on ne sait pas trop dans quelle position se mettre et comment s’enrouler dans cette houppelande qui n’a pas de coutures car les silences ne sont que des reprises ou des ravaudages. Ce n’est pas tant une musique du 20ème siècle qu’une lecture du 20ème siècle de la musique éternelle.

Avec « Eclat-Multiples » on entre dans l’atelier de fabrication de haches en pierre de Cro-Magnon. Le sol est jonché de tous les éclats de roche que la taille a laissés au sol et on se prend de vouloir revivre les gestes de la taille et la pierre originelle et la hache qui en sort et est déjà partie à la chasse. On reconstruit ainsi dans nos oreilles un tout dont on n’a que les débris de la taille et cette reconstruction dans nos têtes est une aventure sans égale même si je peux comprendre que certains trouveront tout cela éparpillé. Mais les cloches orchestrales dans l’arrière de cette scène sont comme le rappel que tout n’est que spirituel et mental et que si on ne saisit pas cette unité au-delà de l’éparpillement existentiel on n’est qu’un cheval errant dans un monde de loups. Il y a dans cette musique un appel à la spiritualité qu’elle refuse totalement de donner à entendre ou à voir. La spiritualité n’est pas dans la musique mais dans l’oreille qui l’écoute. Alors fendez vous d’une méditation et habillez cette nudité des oripeaux de votre âme. Et le deuxième mouvement de ce morceau se fait si pressant que vous allez en crever d’effort car il n’est pas donné à tout le monde de pouvoir pondre des œufs de brontosaures ou d’autruches, et la musique est ce qui monte de nos couches les plus anciennes de notre ère quaternaire. Cette contradiction d’une vie qu’on n’arrive pas à accoucher est rendue par l’opposition entre les altos et le reste de l’orchestre. Les altos sont comme les pères effarés qui demandent une naissance et les autres instruments sont le destin qui dit que c’est impossible, impossible symbiose ou synapse des deux groupes à jamais stérilisés dans leur opposition. Mais utilisez donc vos dendrites cérébrales pour mettre à jour l’aventure et mettre au jour la créature du futur, mais de quel futur qui s’approche de Bethléem avec des bottes et des harnachements dignes d’une quatrième guerre mondiale ?

La clarinette d’Alain Damiens va vous surprendre. Ce n’est pas tant le clarinettiste qui est surprenant mais la musique qu’il interprète. C’est le refus systématique d’une phrase ou même d’un simple phrasé. Musique dynamique mais hésitante qui contrôle totalement l’art du recul et le charme de l’avancée, mais ne sait jamais lequel domine laquelle ou vice versa. Sans compter quelques cris aigus et éraillants qui déchirent l’hésitation et la relance de plus belle. Pierre Boulez nous parle du monde tel qu’il l’entend. Mais le voit-il ? Ce ne sont pas des images que cette musique apporte mais des bribes d’espace trois dimension vides et simplement montés avec des traces de brume, des ombres de nuits, des risées de vent. On pénètre ainsi dans un espace sans densité, un espace sans volume, un espace sans direction dans lequel la clarinette danse d’une patte un peu folle des morceaux de polkas lentes, des bribes de défilés mortuaires oubliés. Cette musique est anti-nostalgique. Aucune note, aucune sonorité, aucune bribe d’harmonie ne peut, intervalles compris, rappeler quelque chose que l’on a déjà entendu comme bien sûr Sidney Bechet et ses chansons liquoreuses et tristes. Une simple promenade yeux bandés dans un univers qui respire de façon imprévisible quelque sons par-ci par-là dont nous devons faire sens dans leur éparpillement. Et le sens est simple, le sens d’un esprit qui se coupe du monde dont il n’entend plus que quelques remugles distants et vagues, quelques relents qu’il n’arrive même plus à identifier ou même distinguer. Le monde n’est qu’une échappatoire acharnée vers une immensité de quasi-vide.

Avec E.E. Cummings Boulez découvre que la page poétique est un espace calligraphié, mis en page et ponctué et ne le voilà-t-il pas vouloir en faire autant avec sa musique éparpillée. Mais à nouveau les quelques mots qu’il attaque s’en trouvent explosés, or les oiseaux ne volent qu’entier. On perd l’image de Cummings, d’oiseaux dans le crépuscule pour ne plus avoir que des esquisses d’oiseaux, des bouts d’oiseaux qui volètent et même lévitent dans la musique comme des grains de poussière dans un rayon de soleil. Boulez suit la présentation explosée d’un poème de Cummings, explosé en quasiment lettres successives jamais un mot et avec des signes de ponctuation imprévu. Mais le poème fonctionne visuellement et l’œil reconstruit le déconstruit et analyse l’architecture de ce déconstruit ensuite reconstruit mentalement. L’oreille ne fonctionne pas de la même façon. Les sons, qui sont des bribes de mots, ne se réassemblent pas Ils se succèdent en sons et si architecture il y a elle est entièrement à la discrétion de l’oreille entendante et elle ne sera que du son et ne devient pas du mot. Le poème de Cummings fortement implosé plus qu’explosé et donc gardant une architecture et un sens interne à reconstruire devient dans la musique un poème explosé cette fois dont l’architecture et le sens internes ne sont plus reconstructibles car ils ont été intégré dans un média qui leur fait perdre toute substance sémantique.

Dans les « Notations I-IV et VII » pour orchestre on retrouve ce qu’il y a de plus attirant dans Boulez. Il traite le son, les sons de l’orchestre non pas comme une mise en volume sonore ou même en espace sonore, mais une mise en espace existentielle qui se construit avec les sons de l’orchestre. Il s’agit alors de l’existence de l’orchestre en tant que producteur d’espace existentiel par la disposition des instruments et de leurs sons dans l’espace et le volume auditif de l’auditeur. Se poser la question de savoir si ce que j’entends, que vous entendez, chacun de vous, est ce que le compositeur avait en tête est vain et illusoire. Il a bien construit ce qu’il avait en tête mais ce n’est qu’un préconstruit pour vous et vous devez le reconstruire entièrement pour qu’il prenne sens. Plus que jamais cette musique nous fait les seuls interprètes de sa richesse. Vous pouvez habiller cette esquisse distendue ou cette épure disjonctée d’images précises et même d’une histoire complète avec des loups, des vampires, des loups garous ou autres renards, mais ce ne sera que votre histoire car cette histoire est dans votre tête et la musique a simplement réussi à faire sortir le loup du bois, j’entends votre loup de votre bois. Typique est la « Notation II », en position finale. On peut voir un cheminement rapide, presque couru dans une ruelle ou sur une avenue avec des marches, des escaliers montants et descendants, un cheminement un peu solitaire qui s’amplifie peu à peu, devient une foule, une manifestation pour tous, un gouffre dans lequel les moutons de Panurge s’enlisent qui ont suivi sans penser. Les autres ne se sont pas laissés prendre au jeu du suivisme suicidaire mais ont tenté de reconstruire cette architecture en ruines qui voulaient nous emporter dans sa chute et nous avons alors pu admirer n’importe quelle catastrophe réelle ou virtuelle que nous avons reconstruite dans notre pensée. Le Titanic bien sûr, ou bien Hiroshima. C’est cela le potentiel de cette musique. Si on se laisse prendre par sa logique nous finissons six pieds sous terre ou bien dans une urne funéraire. Si nous utilisons notre esprit pour prendre possession de la musique nous sommes des dieux éternels mais totalement isolés car pas deux d’entre nous n’auront la même vision reconstruite.

Avec la pièce « Anthèmes I » Pierre Boulez est dans un autre monde, le monde du violon et le violon aime assez peu l’égrainé, l’éparpillé, le dispersé et il aime que les notes se suivent, s’enchaînent, s’embrassent même et Pierre Boulez est bien obligé de le suivre dans sa propre forêt musicale qu’un archet cache si bien, si vite, mais si peu aussi à l’oreille attentive. On a alors des enchainements et des affrontements, des sauts et des enjambées qui veulent être sur une route qui mène quelque part, une percée qui ouvre sur l’âme profonde de cette musicalité du violon. Le violon est-il le miroir de notre âme ? Pas sûr du tout. Peut-être avec Vivaldi. Mais ici ce violon renvoie l’image sonore d’un monde mental que nous n’avons même pas conscience d’être en nous. Notre cerveau le plus profond joue jour après jour et nuit après nuit avec nos nerfs comme un archet sur nos nerfs pour les faire se tendre et détendre, se dresser, redresser et gentiment reposer à la surface du monde, des choses que nous voyons, sentons et dégustons comme si elles étaient réelles alors que ce ne sont que des sensations et des perceptions mentalement construites. Et pourtant Dieu seul sait combien le final de cette pièce est réel, envoûtant, d’une seule note qui file à l’infini comme notre regard effaré et effrayé du lendemain.

Les variations d’ « Anthèmes II » qui suivent ne sont que la vision démultipliée de cette même vérité profonde et fascinante qui grouille et se fourvoie en nous, une vision démultipliée par les yeux et les oreilles des dispositifs électroniques qui donnent chaque fois une couleur et une odeur différente à notre méditation et vénération intérieures. Elles sont les facettes multiples des yeux de quelque mouche ou abeille qui pourchassent sans merci les fleurs et leur pollen de nos errements spirituels. Et nous savons que cela est vrai, que nous ne ressentons jamais la même chose de la même façon deux fois d’affilée ou même pas d’affilée du tout. C’est tout l’homme dans cette exploration de notre antre cérébral six objectifs électroniques auditifs différents, et même on pourrait dire huit puisque que la dernière vision est triple. Un six salomonique qui devient un huit presque apocalyptique par une trinité qui se glisse sur la fin. Ces symboliques sont universelles et en fait gouverne totalement notre existence, de sa physiologie à sa philosophie.

Les « Répons » sont comme les premiers pas de Boulez avec l’IRCAM enfin créée, ce laboratoire sonore qui va lui permettre de jouer avec le son, les sons, comme avec de la pâte à modeler. On peut dire beaucoup de chose sur cette pièce en dix morceaux mais ce qui reste en moi à son écoute c’est d’abord une impression énorme d’espace dans la musique. Toutes les notes, toutes les variations, toutes les modulations, tous les dialogues, confrontations ou répons d’un instrument avec l’ensemble, d’un instrument avec un autre instrument créent un volume à trois dimensions qui essaie de nous enlever et de nous emporter en son cœur le plus profond et en même temps le plus élevé et surnaturel. Nous sommes au centre de ce volume spatial à géométrie très variable et c’est le charme de cette musique. Elle crée en nous comme un enfermement de l’être dans une enveloppe musicale qui en même temps relâche toute tension et nous libère en lévitation parfaite. Nous sommes dans la musique et nous nous laissons porter par chaque note, même quand celles-ci nous bousculent, nous basculent dans l’incompréhensible.

Le « Dialogue de l’ombre double » est pour moi moins fascinant car ce n’est qu’un seul instrument légèrement manipulé électroniquement. C’est un charmant, et hypnotisant, morceau de musique pour charmer les serpents, les cobras s’il vous plait, que nous sommes dans le panier du charmeur de serpents, attendant la première note pour sortir et nous parader sur la scène vitale. Mais nous avons beau nous onduler gentiment sur notre corps enroulé nous n’en sommes pas moins des serpents envoûtés contemplativement innocents et même inoffensifs. C’est l’appel du vide spatial au-delà de la musique qui nous fait regretter le calme chaud du panier avant la musique. Et dire que nous aurons bientôt à retourner à ce panier chaud, sombre et clos, la vie comme certains l’appellent. Je dois cependant dire que la clarinette d’Alain Damiens est divinatoire, comme des tarots jetés à la table de la voyante. Il explore chaque recoin de notre peur de l’inconnu. Et il est vrai que sa clarinette nous était encore inconnue quelques minutes plus tôt.

« Dérive 1 » est entièrement construit sur des petits groups de notes montantes hésitantes, parfois toujours questionnantes et contrastant fortement avec des petits groups de notes descendantes dubitatives, incrédules, hérétiques en quelque sorte. Et entre ces deux types d’entrée en matière et de sortie en forme d’esquive, les notes, les instruments, les bribes de phrases s’entrecroisent, se mêlent, s’enchevauchent les unes aux autres de façon inextricable. Cela donne une sorte de mini-voyage exploratoire à peine émerveillé dans un sous-bois bas qui grouille … mais de quoi, peut-être de vie insectivore. On est mal à l’aise, désarçonné, surpris, inquiet. Mais c’est bien là l’intention.

« Dérive 2 » est ici proposé dans sa dernière et finale version créée en 2006 à Aix-en-Provence. L’œuvre explore les variations et superpositions rythmiques au point d’en être un entremêlement indescriptible. Ici Boulez semble vouloir se coltiner à cette polyrythmie qui nous envahit partout dans notre vie sonore, en radio, dans les rues, les halles marchandes, les aéroports même, cette polyrythmie que quelques millions d’esclaves africains ont importée bien malgré eux mais avec le plus pur souci de survivre en Amérique et de là à toute la planète. Le 20ème siècle de la musique européenne est la tentative d’explorer la polyrythmie, mais sur des lignes différentes de la musique amplifiée, jazz, rock ou autre soul. Ce qui est le plus surprenant est que nos compositeurs européens, qui seront en partie rejoints par les américains, semblent réverbérer la vie en miettes de la société moderne, en miettes sensuelles et sensorielles, chaque miette ayant son rythme et son tempo. Le cinéma soviétique avait tenté cela aussi avec « L’homme à la caméra » de Dziga Vertov en 1929, mais sans lendemain. On avait aussi cette impression d’un monde en miettes dans des compositions de Prokofiev des années 1920. Et puis ce fut la mise en miette de la gamme éparpillée en vingt degrés et même plus. Et puis toutes les tentatives de variations des tempi, que ce soit d’une mesure sur l’autre, d’une phrase sur l’autre, d’un instrument sur un autre. Ici Pierre Boulez utilise toutes les possibilités et on a l’impression de vouloir marcher d’un pas soutenu un samedi après-midi sur les Grand Boulevards aux alentours du Rex par exemple, bousculé que l’on est alors par l’inertie pesante des piétons, touristes ou non. Ou bien est-ce la « salle des pas non perdus » de quelque hall de gare parisienne à une heure de pointe. Chacun à son rythme dans la presse universelle d’un désordre saccadé et bousculé. La gare du Nord par exemple.

On se laisse alors aller à cette musique qui nous fait voyager dans le temps interne d’un monde fuyant qui n’est qu’un décor émotionnel et quelque part lubrique de notre propre pensée en errance enfoncée dans le fauteuil moelleux de quelque crème au chocolat social, « désolé mais suite à une mouvement social les trains sont ralentis et les départs retardés ou annulés. Veuillez consulter les horaires de départ affichés en gare. » Cette jouissance d’une vie aux rythmes broyés en quelque mash-up mental est probablement perverse mais il y a un vrai plaisir à souffrir de ces tiraillements existentiels. Pierre Boulez ici est le prophète visionnaire de la phénoménologie expérientielle de la vie en abandon aux choses que l’on sait dans un monde qui va sans avoir à rendre de compte à qui que ce soit, surtout pas à un être suprême depuis longtemps mort et enterré, comme la Révolution Française qui en avait fait un mythe sacrificatoire ou sacrificiel. Pierre Boulez est l’annonciateur du monde futur, semble-t-il d’hier ou d’avant-hier. Après lui plus d’espoir. Mais dieu, mort ou pas mort, que c’est beau, passionnel et sensuel. Plus dur que bois, je meurs.

« Incises » et « Sur incises » reprennent le schéma du CD précédent, une œuvre courte dans sa version allongée puis une reprise de cette œuvre en un ensemble beaucoup plus vaste. Cela est terriblement Boulézien, une première œuvre courte, une sorte d’ébauche, que l’on retravaille et allonge mais qui reste une ébauche simple pour finalement devenir une œuvre ample et qui trouve sa forme finale développée parfois après plusieurs remaniements ? La musique de Pierre Boulez est une plante qui croît et Pierre Boulez croit en cette croissance, car il croît lui-même par cette croissance.

Je ne sais pas si ce piano dans « Incises » parle juste pour lui-même poursuivant sa folle escapade, seul à la recherche éperdue mais insatisfaite de l’on ne sait quel rêve ou être évanescent et pourtant si attirant que jamais la chasse, la poursuite, la course ne s’arrête. Parfois une hésitation, puis un vrai doute, une rechute dans les graves du tout début comme si cette course folle n’était qu’une illusion, une aliénation, et pourtant elle repart de plus belle. Mais pour sombrer à nouveau dans le sombre, le noir, l’effrayant, et repartir cette fois est bien plus dur. Le doute en tête arrête le cœur de la poursuite. Et pourtant la voilà qui repart, mais plus éraillée, plus pleine d’incertitude et elle s’arrête à nouveau et maintenant la course se fait comme dialogue avec le doute et une autre histoire apparaît comme incise dans la première et le piano dialogue avec le piano, le fuyard dialogue avec la force qui le retient. Comment fuir ses profondeurs ? Comment même vouloir les fuir ? Et de cran en cran, de degré en degré le fuyard descend dans ce puits de lui-même comme pour s’y perdre s’y enliser. Perdre son rythme, perdre sa dynamique, finir dans une pâte glauque qui l’englue à en mourir. L’incise finit en occise.

[...]

Dr Jacques COULARDEAU
Aidez d'autres clients à trouver les commentaires les plus utiles 
Avez-vous trouvé ce commentaire utile ? Oui Non


5 internautes sur 6 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 Les oeuvres complètes évolutives de Pierre Boulez : la rigueur au service de la liberté, 1 septembre 2013
Achat vérifié(De quoi s'agit-il ?)
Ce commentaire fait référence à cette édition : Pierre Boulez : Oeuvres complètes (CD)
Intituler "Oeuvres complètes" un coffret consacré à Pierre Boulez, c'est jouer avec le feu, lorsque l'on sait que le Maître ne considère une oeuvre comme définitive qu'après être certain d'en avoir résolu tous les problèmes et exploité toutes les découvertes possibles. Avec lui, chaque nouvelle version d'une oeuvre constitue le germe de la version suivante. C'est un peu un rocher de Sisyphe, sauf que la pierre ne retombe pas, mais au contraire ne cesse de découvrir de nouveaux horizons plus élevés encore. Les enregistrements proposés ici ont été choisis avec le compositeur et l'on peut dès lors considérer ces magnifiques CD comme une référence agréée. La qualité des timbres, des interprétations, des prises de son font de l'écoute de ce coffret un moment d'esthétisme jouissif, où la rigueur sert la liberté.
Aidez d'autres clients à trouver les commentaires les plus utiles 
Avez-vous trouvé ce commentaire utile ? Oui Non


5.0 étoiles sur 5 Du génie en état pur, 25 février 2015
Achat vérifié(De quoi s'agit-il ?)
Ce commentaire fait référence à cette édition : Pierre Boulez : Oeuvres complètes (CD)
Pour les amoureux de la musique contemporaine, ce coffret est une aubaine, le plus grand compositeur en vie donnant ici son choix de l'intégrale de ses opus. Qu'est qu'on peut souhaiter de mieux? Merci Monsieur Boulez et bonne anniversaire pour vos 90 ans (je vous ai déjà fêté à Baden Baden le 18/01 et même si on n'a pas eu l'honneur de vous avoir parmi nous, votre génie nous a touché encore une fois dans la série des trois concerts organisés par la magnifique Festspielhaus).
Aidez d'autres clients à trouver les commentaires les plus utiles 
Avez-vous trouvé ce commentaire utile ? Oui Non


14 internautes sur 19 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 Complètes ?, 4 juin 2013
Ce commentaire fait référence à cette édition : Pierre Boulez : Oeuvres complètes (CD)
Pierre Boulez aurait-il décidé de mettre un point final à son oeuvre ? Pour le moins, décidé de ne plus reprendre ses oeuvres, pour les modifier, les amplifier, les féconder ? Toujours est-il que nous avons un coffret somme du type compositeur par lui-même (ou presque) qui ne peut qu'être un point de référence incontournable quand on se penchera sur la situation de Boulez dans l'histoire musicale. Pour ma part, je suis de ceux qui pensent qu'elle est primordiale, même si je n'ai pas de vénération particulière pour le personnage. Mais l'oeuvre est d'une telle évidence !
Ce coffret doit être compris comme un choix du compositeur, une sorte de catalogue, qui intègre l'interprétation et son évolution dans le processus compositionnel : sur ce plan, ce n'est d'ailleurs pas aussi complet que cela : on aurait pu avoir trois versions du Marteau et deux de Pli, et quarante de la troisième sonate.
Aidez d'autres clients à trouver les commentaires les plus utiles 
Avez-vous trouvé ce commentaire utile ? Oui Non


2 internautes sur 3 ont trouvé ce commentaire utile 
4.0 étoiles sur 5 superbe, 9 mai 2014
Achat vérifié(De quoi s'agit-il ?)
Ce commentaire fait référence à cette édition : Pierre Boulez : Oeuvres complètes (CD)
bien sûr on n'entend pas siffler du Boulez dans la rue, mais ces enregistrements sont plutôt agréables à écouter.
Et l'interview de Pierre Boulez est bien venue.
Pourquoi Pierre Boulez a t-il enregistré 4 ou 5 versions du sacre et s'est-il perdu dans Wagner alors que son temps de composition est si précieux?
Aidez d'autres clients à trouver les commentaires les plus utiles 
Avez-vous trouvé ce commentaire utile ? Oui Non


4 internautes sur 6 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 Album de référence, indispensable, 25 juillet 2013
Achat vérifié(De quoi s'agit-il ?)
Ce commentaire fait référence à cette édition : Pierre Boulez : Oeuvres complètes (CD)
Sous la marque prestigieuse, Pierre Boulez a rassemblé une intégrale de ses œuvres, en choisissant lui-même les interprétations. Quelques enregistrements historiques sont ajoutés: la comparaison avec une version plus récente dans le coffret est donc très intéressante. Le tout est proposé à un prix très bas. Grand merci, donc à l'éditeur.
Aidez d'autres clients à trouver les commentaires les plus utiles 
Avez-vous trouvé ce commentaire utile ? Oui Non


1 internaute sur 2 a trouvé ce commentaire utile :
1.0 étoiles sur 5 Pour les snobs, 23 mai 2015
Ce commentaire fait référence à cette édition : Pierre Boulez : Oeuvres complètes (CD)
Toute cette oeuvre ne vaut pas une seule mesure de Bach ou de Mozart mais il est encore de bon ton de trouver Boulez génial, alors continuons de faire semblant en attendant que l'Histoire renvoie ce charmant personnage au néant d'où il n'aurait jamais dû sortir et ressuscite ceux qu'il a ignominieusement mis à l'index tels que Dutilleux. Comme le remarque candidement un autre commentaire, "on n'entend pas siffler du Boulez dans la rue"...
Aidez d'autres clients à trouver les commentaires les plus utiles 
Avez-vous trouvé ce commentaire utile ? Oui Non


17 internautes sur 29 ont trouvé ce commentaire utile 
5.0 étoiles sur 5 plus d'information, 4 juin 2013
Ce commentaire fait référence à cette édition : Pierre Boulez : Oeuvres complètes (CD)
Note à Amazon : il est bien dommage que ne soient pas donnés à lire sur cette page (comme c'est le cas pour la plupart des CDs vendus sur Amazon) le titre des œuvres contenues dans ce coffret 10 CDs !
Je veux bien croire que ce sont "les œuvres complètes" de M. Boulez, mais il serait quand même bien de pouvoir en lire la liste et la disposition par CD avant de se lancer dans un tel achat.

(Je mets 5 étoiles pour le coffret qui j'en suis sûr est excellent.)
Aidez d'autres clients à trouver les commentaires les plus utiles 
Avez-vous trouvé ce commentaire utile ? Oui Non


Du plus utile au moins utile | Du plus récent au plus ancien

Ce produit

Rechercher uniquement parmi les commentaires portant sur ce produit