Commentaires en ligne 


1 Evaluation
5 étoiles:
 (1)
4 étoiles:    (0)
3 étoiles:    (0)
2 étoiles:    (0)
1 étoiles:    (0)
 
 
 
 
 
Moyenne des commentaires client
Partagez votre opinion avec les autres clients
Créer votre propre commentaire
 
 
Du plus utile au moins utile | Du plus récent au plus ancien

1 internaute sur 1 a trouvé ce commentaire utile :
5.0 étoiles sur 5 À la recherche des temps perdus, 2 février 2014
Ce commentaire fait référence à cette édition : Coffret Chris Marker - La jetée + Sans soleil - version restaurée 2013 (DVD)
LE SUPPORT NUMÉRIQUE
Les deux films de ce DVD ont été republiés dans le cadre de l’exposition consacrée à Chris Marker en octobre-décembre 2013. Un an après sa disparition, le Centre Pompidou rendait hommage à un artiste dont l’œuvre visuelle et sonore est très largement sortie des sentiers balisés par les industries cinématographique, télévisuelle et multimédia. Intitulée «Planète Marker», cette rétrospective mettait l’accent sur sa filmographie mais aussi sur sa pratique de vidéaste numérique en présentant des installations et des productions multimédia.
Le DVD publié par Arte est la suite éditoriale de cette exposition. La chaîne culturelle nous propose à un bel aperçu de son univers à travers les deux films proposés. Ceux-ci ont été superbement restaurés en 2013, ce compte tenu des modestes conditions de tournage (matériels, nombre de techniciens, budgets…). Le principal challenge de la restauration était de distinguer les défauts des négatifs originaux de ceux apparus au cours du temps, et, comme l’a souvent stipulé Chris Marker, «il ne faut pas croire que plus c’est mieux».
Quelques suppléments accompagnent le film «La Jetée» mais c’est surtout le livret (en anglais et en français) de 32 pages qui est le plus intéressant. Quelques photos des films accompagnent deux textes écrits par le cinéaste. Le premier est l’intégrale du superbe commentaire off de «La Jetée». Le second reprend la présentation de «Sans soleil» lors de sa sortie au Japon et un descriptif des personnages principaux.

L’UNIVERS DE CHRIS MARKER
Chris Marker est définitivement inclassable. Ce «faiseur d’images et de sons» a engendré, pendant plus de 60 ans, une œuvre si protéiforme et si expérimentale qu’elle a marqué bon nombre de ses confrères cinéastes (d’Alain Resnais au grand documentariste Patricio Guzmán en passant par Terry Gilliam ou Wim Wenders).
Contemporain d’Ingmar Bergman, Marker a été marqué dans son enfance comme le réalisateur suédois par une «Laterna Magica». Ce cinématographe, manuel chez Bergman, électrique chez Marker (c’était un Pathéorama), projette des images animées que leurs yeux embrumés par l’émerveillement suivent en boucle. Pour les deux enfants âgés d’une dizaine d’années, ce «jouet-vidéo» est le commencement d’un apprentissage visuel et poétique qui explique en grande partie leur langage cinématographique et leur goût prononcé pour l’assemblage d’images hétéroclites. Chris Marker s’escrimera ainsi toute sa vie avec l’art du montage. Croiser le fer avec les ciseaux du monteur est un sport de combat perpétuel et le cinéaste français ne s’en départira pas même avec l’arrivée des nouvelles technologies. En cela, on peut sans conteste avancer que Chris Marker est le digne fils spirituel du cinéma d’Eisenstein ou des recherches expérimentales du Kino-Glaz de Dziga Vertov.
Ce dernier représente d’ailleurs une influence décisive, et pas seulement au niveau du montage visuel. Dziga Vertov est l’un des premiers à explorer, dans «La Symphonie du Donbass», les ressources du son pour un nouveau langage. Le montage sonore sera chez Marker une marque de fabrique indélébile qui jalonnera tous ses films, l’élément déclencheur de l’image, anticipant ainsi le montage visuel. Magicien des sons, Marker débroussaille, défriche, invente, libère le médium. Le son vit sa propre histoire, l’oreille impose son rythme à l’œil.
Sa passion pour la littérature est un autre moteur qui caractérise l’univers markerien. Il fait ses humanités comme rédacteur en chef et écrivain au sein de «Trait d’union», journal de son lycée où il côtoie un jeune professeur de philosophie qui ne tardera pas à connaître la gloire, un certain Jean-Paul Sartre. Ses années de lycéen sont placées sous l’égide des poètes Gérard de Nerval, Guillaume Apollinaire, Jacques Prévert, Henri Michaux, du dramaturge Jean Giraudoux ou du romancier Franz Kafka. Ce goût immodéré pour les lettres l’amène après la Seconde Guerre mondiale à travailler pour les Éditions du Seuil: Marker — il prend ce pseudonyme aux origines anglaises qui devient un nom de «scène» tout symbolique — y dirige en particulier «Petite Planète», collection remarquée et remarquable qui s’éloigne radicalement de ce qui se fait généralement sur les pays étrangers; ce sont les peuples et les problèmes humains qui intéressent Marker et les auteurs de cette série. Un glissement de terrain littéraire plus loin et notre Chris s’intéresse au documentaire où il excelle dans l’écriture de commentaires off. Sa carrière de réalisateur est lancée et le choc littérature-cinéma sera le fer de lance de sa créativité multiforme. Et, une fois qu’il trouve une nouvelle botte de foin à explorer, l’aiguille n’est plus un problème pour notre génie du montage et passionné de formes hybrides.
Une autre caractéristique majeure de la planète Marker est sa prédilection pour l’innovation au service d’idées visionnaires. Le cinéaste est un témoin en avance sur son temps, un avant-gardiste de la forme et du fond. Ainsi il invente le documentaire-essai. Son cosmopolitisme en fait un merveilleux passeur entre des cultures différentes. Son iconoclasme pourfend le cinéma «traditionnel» car oscillant entre fiction et documentaire, entre réalité et subjectivité. Son «ciné-ma vérité» expérimente en terra incognita, sur les chemins virtuels inexplorés. Son engagement politique et anticolonialiste, empreint d’humanisme tendance «chatisme», en fait le précurseur d’un cinéma altermondialiste.
Bref, l’œuvre de cet artiste mystérieux et «affabulateur» devenu «le plus célèbre des cinéastes inconnus» est incontournable pour tout cinéphile curieux et fureteur.

LES DEUX FILMS
DVD avec trois versions : française, anglaise, sourds et malentendants.

1. «La Jetée» (27 minutes) - 1962 - restauré en 2013
Sur la grande jetée d’Orly, les familles ont pris l’habitude le dimanche de venir regarder les avions en partance. C’est le cas d’un homme marqué dans son enfance par des souvenirs à la fois heureux et tragiques: il se souvient de la douceur du visage d’une femme puis d’un corps qui bascule. Plus tard, bien plus tard, après la Troisième Guerre mondiale, il comprend, adulte, qu’il a assisté à la mort d’un homme. Survivant de l’apocalypse nucléaire, il se retrouve prisonnier des vainqueurs qui règnent sur un empire de rats-humains dans les souterrains de Paris. Ceux qui croient avoir gagné la guerre se livrent à des expériences sur leurs détenus. En raison de ses souvenirs rémanents et clairs, l’homme d’Orly devient rat de laboratoire qui, à défaut de pouvoir se déplacer dans l’espace gangrené par la radioactivité, est projeté dans le temps passé, celui de la paix. Après plusieurs voyages, il finit par retrouver la femme de la jetée. Dès lors, ils ne cessent de se retrouver pour se promener dans les magasins, jardins et musées du Paris apaisé. Jusqu’au jour où… on l’envoie dans le futur.

UNE MISE EN ABYME FASCINANTE
Le tour de force de «La Jetée» est de réussir à captiver pendant près d’une demi-heure le spectateur avec des images fixes. En effet, à l’exception de quelques clignements d’yeux, le film est une succession de photographies assemblées pour créer un récit d’anticipation. D’ailleurs, dès le générique, on est prévenu: c’est «un photo-roman de Chris Marker» auquel le spectateur, habitué aux 24 images par seconde, doit faire face.
«Houlà, se dit ce spectateur non averti, un roman-photo guimauve.
– Une sorte de diaporama assommant, pense plutôt son voisin de salle.
– Plutôt un pensum conceptuel ?… songe le projectionniste blasé.
– Ah non, encore raté. Alors peut-être, prendre le récit pour un Jules Verne. Ou pour le H. G. Wells de «La Machine à remonter le temps».
Marker reprend en effet tous les stéréotypes du voyage dans le temps, tous les lieux communs de la science-fiction. «Ses beaux clichés photographiques sont de bien pâles clichés de science-fiction», pourrait marmonner l’amateur du genre.
C’est bien là que le mordu du futur se met le doigt dans l’œil. Non seulement la mise en scène et le montage sont brillantissimes mais c’est surtout le son qui préfigure la narration. Ainsi du bruit d’un avion avant son décollage qui anticipe le zoom arrière du cliché de la jetée d’Orly. Ainsi des chuchotements des pseudo-scientifiques qui font penser à la théorie du complot et aux expériences des savants fous d’un régime dictatorial. Ainsi des battements de cœur qui accélèrent le montage photographique. Ou des piaillement d’oiseaux qui, s’amplifiant, débouchent sur le seul plan animé et expriment le chant du cygne du personnage principal.
Une autre qualité sonore du film — avec la superbe musique de Trevor Duncan et les chants liturgiques russes — est la beauté littéraire des commentaires en voix off. D’une plume ciselée, cette voix grave s’articule parfaitement avec les photographies, les devancent ou en découlent telles «des images [qui] commencent à sourdre, comme des aveux.»
Le plus étonnant est la concomitance du film de Chris marker et de celui d’Andreï Tarkovski, «L'Enfance d'Ivan». Sorti la même année, à peine à deux mois d’intervalle, les deux œuvres, pourtant si différentes, reprennent les mêmes thématiques: l’enfance, les souvenirs heureux, les atrocités de la guerre et même la création, le paradis retrouvé ou les ténèbres de l’Apocalypse.
Ce monde de fiction est aussi très étrange: le passé n’existe pas, la réalité d’avant n’est déjà plus là, symbolisée par des statues abîmées, des animaux empaillés, une tête de mort gravée dans le béton… Ces figures semblent aussi issues du propre passé cinématographique de Chris Marker avec «Les Statues meurent aussi» (la culture), «Lettre de Sibérie» (subjectivité et manipulation) ou des allusions au «Vertigo» d’Alfred Hitchcock.
C’est un film indémodable, indépassable même par les mastodontes hollywoodiens qui ont repris tout ou partie de la trame de ce récit möbiusien («L’Armée des 12 singes», la saga des «Terminator» ou la trilogie «Matrix»). La richesse poétique de «La Jetée» fait et fera toujours la différence, ce même avec une armada d’effets spéciaux.

2. «Sans soleil» (100 minutes) - 1983 - restauré en 2013
Une femme lit les lettres de Sandor Krasna, un cameraman qui a bourlingué à travers la planète, du Japon à l’Afrique de l’Ouest en passant par l’Europe. De ses voyages, il a ramené une quantité impressionnante d’images hybrides. C’est par la lecture des lettres que l’histoire prendra un sens. Est-ce un documentaire sur le Japon? Sur la Guinée-Bissau? Un documentaire animalier? Une fiction? Une autobiographie? Compositeur d’une réflexion sur l’image, Chris Marker laisse libre court à son (et notre) imagination poétique, la voix off de la femme faisant le lien entre les images de ce gigantesque collage. Une œuvre sans équivalent mais non sans influences.

UNE MISE EN PERSPECTIVE ÉTOURDISSANTE
«Sans soleil» a été tourné exactement vingt ans après «La Jetée». Dès les premières secondes, on comprend les liens qui unissent les deux films. L’image du bonheur, de la douceur. On se met même à imaginer que la jeune femme de «La Jetée» pourrait être la sœur aînée des enfants islandais de «Sans soleil». Mais très vite cette image est brouillée, contaminée par des images de guerre. Puis viennent celles de la survie et de la mort.
Passant sans transition d’un lieu à l’autre, la mosaïque de Chris Marker peut sembler sans véritable fil conducteur. Ce sont les commentaires off qui, encore une fois, font le lien entre les images hétéroclites. Et c’est une réflexion sur le temps, sur la mémoire qui affleure, comme dans «La Jetée». Comment la multitude des images s’organise-t-elle pour structurer nos souvenirs? C’est ce défi impossible que s’est donné le cinéaste en s’appuyant par exemple sur ses propres obsessions cinématographiques: ainsi du San Francisco d’Alfred Hitchcock («Vertigo») à la zone d’Andreï Tarkovski («Stalker») en revenant constamment à sa propre «Jetée».
Ainsi du bestiaire empaillé du Muséum national d’Histoire naturelle à Paris qui semble reprendre vie dans le bestiaire de «Sans soleil». Ainsi du chat, animal fétiche de l’œuvre de Marker, qui prend une nouvelle dimension symbolique, celle de la liberté et de la révolte. Le félin poursuivra ses aventures avec Guillaume-en-Egypte, avatar du cinéaste dans «Immemory» (1997), puis avec le M. Chat des toits de Paris dans «Chats perchés» (2004).

CLIN D’ŒIL
Tourné au printemps 1983, «Tokyo-Ga» ressemble sur bien des thématiques à «Sans soleil». Wim Wenders est parti à la recherche du temps perdu et du cinéaste Yasujirō Ozu. Dans ce très beau documentaire, apparaît fugitivement le demi-visage d’un homme qui se cache dans un bar de Tokyo appelé «La Jetée». Parce qu’il ne veut pas être filmé, il se dissimule derrière une feuille de papier sur laquelle sont dessinés deux chats et une chouette. Ce personnage mystérieux, vous l’aurez bien sûr reconnu.

SUPPLÉMENTS DU DVD en relation avec «La Jetée»
«David Bowie et La Jetée» (chronique de 2 minutes)
«Jump They Say» (vidéo de la chanson de Bowie)
«Chris by Chris» (portrait de Chris Marker de 10 minutes par Chris Darke)
«L’Armée des douze singes» (bande-annonce du film de Terry Gilliam : 2 minutes)
Aidez d'autres clients à trouver les commentaires les plus utiles 
Avez-vous trouvé ce commentaire utile ? Oui Non


Du plus utile au moins utile | Du plus récent au plus ancien

Ce produit

Coffret Chris Marker - La jetée + Sans soleil - version restaurée 2013
EUR 24,64
En stock
Ajouter au panier Ajouter à votre liste d'envies
Rechercher uniquement parmi les commentaires portant sur ce produit