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4.0 étoiles sur 5 Orfeo, un autre docteur Faustus, 17 mai 2014
Par 
Denis Urval (France) - Voir tous mes commentaires
(COMMENTATEUR DU HALL DHONNEUR)    (TOP 10 COMMENTATEURS)   
Ce commentaire fait référence à cette édition : Orfeo - A Novel (Relié)
Onzième roman de Richard Powers (né en 1957), l’un des principaux romanciers en activité à la surface de cette planète-ci, publié au début de cette année 2014, Orfeo est sans aucun doute appelé à faire date, comme, du même, la Chambre aux EchosLa chambre aux échos,The Echo Maker.

Roman de la musique et des biotechnologies, Orfeo raconte l’histoire d’un homme en commençant avec le jour où la police lui rend visite par accident, et trouve chez lui quelque chose qui paraît suspect, jour à partir duquel la vie de cet homme va basculer, donnant lieu à un immense flashback.

A travers la vie de Peter Els, compositeur que le succès a fui toute sa vie (ou qui a fui le succès? la différence est-elle si grande ?), c’est cinquante ans d’aventure de la musique contemporaine qui nous sont contés.

Moins touffu que Le temps où nous chantionsLe temps où nous chantions, l'autre grand livre de Powers consacré à la musique (mais il faudrait remonter aux Gold Bug Variations pour être plus complet, où il était question de biologie également) Orfeo revient sur les relations en miroir entre destinée individuelle et destin collectif, et renouvelle le sous-genre de la biographie imaginaire d’un créateur en nous intéressant aux raisons multiples d’écrire, ou de ne pas écrire de la musique, aux raisons d’écrire celle-là, plutôt qu’une autre – pour quelqu’un, pour une certaine idée de l’art, ou les deux.

Il n’est pas anodin qu’un compositeur, Daniel Goode, ait pu se dire presque effrayé par la connaissance intime de son sujet dont Powers fait preuve dans Orfeo (« Nous a-t-il espionnés ? » a-t-il demandé en plaisantant).

Un des plaisirs du roman est la description de chacune des œuvres musicales qui scandent le parcours de Peter Els : la Symphonie Jupiter ; les KindertotenliederKindertotenlieder ; le Quatuor pour la fin du temps d’Olivier MessiaenMessiaen : Quatuor pour la fin du Temps ; Chronochromie (longuement commenté en classe, ainsi que l’histoire de sa création, au moment où le compositeur-enseignant Peter Els devient un réprouvé), la Cinquième symphonie de Chostakovitch, Proverb, de Steve Reich [sur une pensée de Ludwig Wittgenstein]City Life, l’un des Neruda Songs de Peter Lieberson écrits pour Lorraine Hunt-LiebersonNeruda Songs, et bien sûr les œuvres (imaginaires) de Els lui-même, dont son grand opéra, auquel pour ma part je trouve une dimension à la Birtwistle. On note que pour Richard Powers la musique ne s’arrête ni en 1900, ni en 1949: le livre se demande où elle peut encore aller.

Rarement l’éveil à la musique, l’apprentissage de la musique, l’expérience bouleversante de la musique, la place de la musique dans la vie humaine, auront été si bien évoquées.

Romancier tenté par la surcharge et l’excès, rarement aussi Powers aura été si captivant, si maître de son art, si étonnant par la rapidité de sa pensée et les trouvailles de l’écriture, malgré quelques passages agaçants où on le perd.

En fuite et recherché par toutes les polices des Etats-Unis, Els est coupable d’avoir développé chez lui une culture de bactéries, d’avoir voulu faire se rejoindre l'art et la science, d'avoir voulu donner au premier, littéralement, une nouvelle vie, un nouvel avenir. Powers a-t-il eu raison de nouer ce second fil au premier ? On en discutera longtemps.

Els ne peut pas ne pas faire penser à l’Adrian Leverkühn de Thomas Mann, autre figure de la solitude créatriceLe Docteur Faustus. Et Powers, comme Thomas Mann, ne craint pas de faire du roman le lieu du conflit des idées et des visions du monde.

Ce ne sont pourtant pas à des équivalents littéraires, mais plutôt à des films, qu’Orfeo peut faire surtout penser, des road movies bien sûr (dont le héros en cavale serait cette fois sexagénaire), des films comme les Chaussons Rouges de Powell et Pressburger (pour la relation de l’art et de la vie, ou comment perdre sur tous les tableauxLes Chaussons rouges [Blu-ray] ; mais aussi pour l’évocation brillante du monde du spectacle, à travers l’amitié-haine de Els avec le metteur en scène Richard Bonner). Et peut-être aussi au récent et admirable Inside Llewyn Davis, des frères Cohen, à travers la peinture mélancolique de l’artiste sans public.

Ironie suprême, l’obscur compositeur pour initiés, oublié de tous, qui ne compose plus, intéresse enfin les médias comme bioterroriste, et il redevient à cette occasion, seul contre tous, proche des personnes (sa femme, sa fille) dont la vie l’avait éloigné. Peter Els va-t-il réaliser in extremis ce qui lui avait toujours échappé, réconcilier les irréconciliables ? Qui a dit que la littérature ambitieuse se doit d’être ennuyeuse ? Le jeu de cache-cache et de qui perd-gagne tient le lecteur en haleine jusqu’aux toutes dernières pages.
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