Le protectionnisme a mauvaise presse, on l'accuse d'être un frein à la croissance économique et c'est un fait que depuis 1945 les nations capitalistes n'ont eu de cesse de mettre à bas toutes les protections tarifaires (droits de douanes) et non tarifaires (procédures, normes techniques) qui segmentaient les marchés mondiaux. Depuis les Rounds du GATT généralisant la clause de la nation la plus favorisée, en passant l'instauration de zones économiques intégrées (UE, MERCOSUR, ASEAN, ALENA...) jusqu'à la mise en place de l'OMC, partout les théories libre-échangistes ont triomphé, mais pour quels résultats ? Explosion des inégalités du chômage de masse et de la précarité, triomphe des mafias, généralisation de la violence et de corruption, affaiblissement des Etats, les méfaits de la mondialisation néo-libérale s'étalent là sous nos yeux et constituent autant d'évolutions menaçant à terme la démocratie. D'autant plus qu'à la crise économique actuelle s'ajoutent aujourd'hui d'autres périls (énergétiques, climatiques, démographiques, alimentaires) lourds de menaces pour l'avenir et rendant inéluctable la transition vers un autre modèle de société. Dans ces circonstances, le retour à une dose bien comprise de protectionnisme, loin d'être un problème, pourrait bien à l'inverse constituer un début de solution.
L'ouvrage, "le protectionnisme et ses ennemis" constitue le deuxième volume d'une nouvelle collection, "Les Liens qui Libèrent", publiée sous l'égide du "Monde diplomatique" et dont l'ambition est de donner la parole à des économistes et des intellectuels proposant une autre vision du monde que le fameux "TINA" (There Is No Alternative) chère à Maggie Thatcher et aux thuriféraires de la mondialisation néo-libérale. Il rassemble cinq contributions tentant de faire le point sur ce qu'il faut entendre par protectionnisme, son rôle dans l'histoire et ses perspectives d'avenir, notamment en Europe où son adoption permettrait à l'UE d'échapper à la malédiction de n'être qu'une vaste zone de libre échange, ouverte à tous les vents de la concurrence internationale et sans destin politique, à la plus grande joie des USA, de la Grande Bretagne et des puissances émergentes.
- Dans le premier article, "la menace protectionniste : un concept vide de sens", Fréderic Lordon nous explique que si la libéralisation des marchés constitue bien une réalité, cela ne signifie pas pour autant la fin de tout protectionnisme qui subsiste au travers les barrières structurelles que constituent les disparités de législations fiscales, sociales ou environnementales, les subventions cachées, les marchés publics truqués, les cartels, ententes ou monopoles de fait. Tout se passe en réalité comme si les nations capitalistes avaient supprimer toutes les entraves empêchant la mise en concurrence des travailleurs du monde entier, pour ne conserver que les défenses structurelles aptes à protéger le capital. Le protectionnisme, quoi qu'on en dise, demeure donc pour certains une réalité...
- Dans le second article, "Du protectionnisme au libre-échangisme : une conversion opportune", le professeur Ha Joon Chan rappelle que des nations à la pointe de la mondialisation libérale, telles le Royaume Uni ou les USA, ne furent pas toujours adeptes des théories libre-échangistes et que leur conversion constitue même un fait récent. C'est ainsi que la Grande Bretagne appliqua des lois protectionnistes strictes jusqu'en 1846 et son cousin d'outre atlantique jusqu'en 1945. Et à chaque fois, c'est à la suite d'un calcul opportuniste, lorsque leurs économies acquirent une position dominante sur le reste du monde, que ces pays se convertirent au libre-échangisme et non comme l'Europe aujourd'hui par stricte idéologie, alors même que cette doctrine se montre de plus en plus contraire aux intérêts vitaux du plus grand nombre....
- Dans le troisième article "Vers 1880 surgirent des barrières douanières", Serge Halimi effectue un retour en arrière historique pour expliquer quelles furent les solutions mises en place par les gouvernement pour lutter contre la crise économique de 1873, une crise qui par sa nature, son ampleur et ses effets n'est pas sans rappeler celle de 2007 : crise de surproduction, explosion de bulles spéculatives, engrenage déflationniste...Tous les pays européens, à l'exception notable de la Grande Bretagne, choisirent d'adopter des mesures protectionnistes pour reconstruire leurs économies à l'abri de barrières douanières et freiner ainsi la violence des ajustements rendus nécessaires par la crise, ajustements auxquels n'aurait pas résister l'ordre social. Seule la Grande Bretagne conserva son cap libre-échangiste, car, en tant qu'économie dominante, elle pouvait toujours écouler ses productions dans l'Empire et faire supporter le choc aux autres. C'est ainsi que la misère de la classe ouvrière britannique de cette fin XIXème, qui supporta seule (avec les indigènes) le fardeau de la crise, est devenue légendaire....
- Dans le quatrième article, "le retour du protectionnisme et la fureur de ses ennemis", Jacques Sapir dresse un constat accablant de la situation européenne où non seulement de subir l'impact des délocalisations et de la déflation salariale importée des pays à bas coût, en raison du maintien en l'état du dogme ultra-libéral par les institutions de Bruxelles, les Etats de l'UE se livrent entre eux à une concurrence fiscale, sociale et environnementale mortifère qui ne peut à terme qu'aboutir à la destruction de l'Europe. Il est urgent de rétablir un tarif douanier extérieur commun à l'abri duquel L'Europe pourra poursuivre sa construction et mener une politique industrielle apte à affronter les défis de demain. Il ne s'agit pas pour autant de vivre en autarcie. Les tenants du libre-échangisme intégral soutiennent que si nous imposons des barrières tarifaires à la Chine (entre autres), elle ne nous achètera plus d'avions, ni de centrales nucléaires...C'est ridicule ! d'abord la Chine ne construit ni avions, ni centrales nucléaires, ensuite lorsqu'elle nous achète des avions c'est à la condition qu'une partie soit construite chez eux avec des transferts de technologies à la clé. Mettre en place des mesures protectionnistes pour mettre à niveau les coûts salariaux, cela revient à exiger la réciprocité des pays qui veulent commercer avec l'Europe en les incitant à construire leurs usines chez nous - une politique du donnant/donnant - transfert de technologie contre transfert de main d'oeuvre. Hélas ce n'est pas le chemin qui semble être pris actuellement. Le patronat français, toujours aussi rétrograde, réclame encore d'avantages d'allégements de charges et de transferts de coûts vers les salariés alors que c'est déjà un combat perdu d'avance....
- Dans le cinquième article "On ne peut pas desserrer l'étau ou on ne veut pas ?", François Ruffin évoque le cas de Guillaume Sarkozy, le frère de l'autre, un temps numéro 2 du MEDEF et patron d'une société textile, qui assista au naufrage de son entreprise, en même temps que de l'ensemble de l'industrie textile française, sans jamais remettre en cause ses convictions libre-échangistes....Mieux valait voir son entreprise sombrer plutôt que de reconnaître que l'on avait eu tort ! Il est aujourd'hui reconverti dans les assurances où il propose de couvrir les futurs chômeurs contre les accidents de la vie.....un marché prometteur !
Une fois refermé ce livre, on est au moins convaincu d'une chose : ce sera le protectionnisme, le chaos social ou.....la revolution !