Je préviens immédiatement le profane : quoique le titre laisse entendre que la sociologie dispose d'une méthode, ce n'est absolument pas le cas ; la sociologie est une discipline totalement éclatée, et il se pratique sans doute autant de sociologies qu'il existe de sociologues, même si on retrouve chez chacun le souci de porter un regard éloigné sur le monde et si tous mobilisent les mêmes outils dont l'usage est à ce jour assez bien défini : observation, entretien semi-directif, questionnaire, etc.
L'ouvrage n'en est pas pour autant à négliger, ne serait-ce déjà parce qu'il s'est imposé longtemps dans certaines universités comme une oeuvre incontournable que moult apprentis sociologues ont du commenter longuement. La lire, c'est donc s'informer un peu sur ce qui structure la pensée des sociologues, se familiariser avec leur mode de raisonnement.
Par ailleurs, il s'agit là d'une des rares tentatives d'articulations de la théorie et de la pratique - dans le même genre, on lira "Qu'est-ce que la sociologie" de Norbert Elias ou "L'acteur et le système" de Michel Crozier, ce dernier ouvrage étant probablement indépassable -, résultat que vise l'apprenti sociologue lorsqu'il réalise sa première grande enquête, généralement en première année de Master. Dans le grand moment d'égarement que l'étudiant peut connaître alors parce qu'il se demande s'il n'est pas en train de verser dans la surinterprétation, quand tout se mélange dans sa tête au point que qu'il croît que l'enquêté est un acteur et qu'il se trouve à le penser comme un sujet la minute d'après, bref quand il est confronté à tous les problèmes que pose l'absence d'élucidation préalable des préconceptions théoriques sur lesquels il se base ("qu'est-ce que (pour moi) la société ?", "quelle part d'autonomie (dois-je) reconnaître à l'individu ?", etc.), il est intéressant que l'étudiant se référe à l'ouvrage de Durkheim qui lui montre comment la démarche sociologique peut se penser clairement.
Il ne faut pas oublier que l'ouvrage remonte à la fin du XIXème siècle, et que son auteur se battait alors pour faire reconnaître la sociologie en tant que "science" afin de la faire entrer par la grande porte à l'université. A cette époque, la sociologie se donnait pour objectif d'éclairer les décideurs politiques afin d'éviter à la France de connaître de nouveau une catastrophe telle que la défaite de 1870 : de quels maux souffre le corps social, et comment le guérir ? Il me semble indispensable de s'informer sur ce contexte très particulier pour bien comprendre tout le propos de Durkheim. A ceux que cela pourrait intéresser, je conseille alors de se référer à la somme de Raymond Aron, "Les étapes de la pensée sociologique", où on trouve des explications rédigées très clairement.