En admettant que le DVD a pris son essor à partir de 1997, nous aurons dû patienter 12 ans (et non pas 20 !) pour voir enfin paraître l'édition du film de Robert Enrico et Richard T. Heffron. C'est beaucoup pour une œuvre réalisée en 1989 dans le cadre de la célébration du bicentenaire de la Révolution française et dont l'un des mérites est de proposer une vaste fresque des principales étapes de ce bouleversement fondateur de la République française.
Des mérites, le film n'en manque pas : une excellente distribution, une magnifique reconstitution (décors et costumes), un scénario forcément captivant (avec un tel sujet !), et quelques autres encore.
il est donc à mon sens tout à fait juste de saluer cette édition tardive et de l'accueillir sans bouder notre plaisir d'amoureux du cinéma.
Reste bien sûr la question de la "vérité" historique et j'ai lu avec intérêt le réquisitoire documenté de celui qui signe "le Poète bleu"...
S'il est historien de profession, je comprends son émotion. Certains aspects très importants - par exemple les actes des "représentants en mission", commis en province (Lyon, Marseille, Nantes...) - sont effectivement évoqués sommairement, voire passés à la trappe. La réalisation prend immanquablement parti en présentant tel ou tel personnage (ou groupe de personnages - les Girondins par exemple) plus ou moins sympathiques ou antipathiques.
Ce constat n'est pas contestable. Mais faut-il pour autant condamner le film aussi sévèrement ?
On aura compris que je ne suis pas de cet avis.
D'abord parce qu'un film n'est pas une thèse universitaire ni un manuel d'histoire. Tout film, même "historique", est d'abord une œuvre de fiction, une réinterprétation personnelle. Et que, du coup, on ne peut reprocher aux scénaristes et aux réalisateurs d'avoir exprimé leurs opinions et leurs choix. Ensuite parce que le sujet - la Révolution française - n'a toujours pas cessé de faire débat, non seulement chez les historiens professionnels, mais aussi au sein de la société française.
La "gauche" et la "droite", nées sur les gradins du "Manège" continuent de s'y affronter (dans la société, pas au Manège...) de nos jours. Les monarchistes continuent de rêver à une hypothétique "Restauration" (même s'ils avancent aujourd'hui masqués). La République est toujours menacée par de puissants ennemis de l'intérieur et la démocratie française est plus que jamais en danger en ce début de XXIe siècle.
Depuis 200 ans, les innombrables ouvrages publiés sur la Révolution ont toujours été des ouvrages partisans qui certes convoquent les faits, mais pour mieux soutenir des thèses. Comment pourrait-il en être autrement alors que bon nombre des forces antagonistes en présence en 1789 et dans les années qui suivirent sont de nos jours toujours en jeu et en conflit ?
Comment distinguer l'objectivité historique de la subjectivité partisane parmi des événements d'une telle complexité politique, sociologique et psychologique et lorsque les acteurs de l'époque eux-même étaient travaillés par de multiples contradictions (tel, par exemple Robespierre, qui combat l'Église mais invente le culte de "l'Être suprême") ?
Entre les "démocrates monarchistes" (tels Mirabeau, Lafayette, et probablement Danton), les républicains purs et durs et les "enragés" des "sections" parisiennes, les divergences stratégiques (d'objectifs et d'intérêts) sont à l'évidence plus puissantes que les accords conjoncturels et tacticiens. Et la révolution ne s'est pas achevée en novembre 1799 comme le prétend le premier Consul Bonaparte, mais beaucoup plus tard, en 1875, avec l'avènement de la IIIe République qui stabilise enfin le régime républicain et met un terme définitif (??) à toute perspective de restauration monarchique.
Ce bref rappel pour souligner que le procès de parti-pris intenté à Robert Enrico est un mauvais procès. Ou bien, le même reproche peut être formulé à l'encontre de tous ceux qui, par l'écrit ou par le film, se sont exprimés à propos de la Révolution.
Au demeurant, si les livres sont nombreux, la production cinématographique sur le sujet est en revanche plutôt rare. Sans doute pour les raisons qui précèdent : comment rendre compte de tels événements sans prendre parti ?
On retiendra (dans l'ordre chronologique) "Napoléon" d'Abel Gance (1925), "La Marseillaise" de Jean Renoir (1937), "Si Versailles m'était conté" de Sacha Guitry (1953), "La révolution commence à Grenoble" de Maurice Failevic (1978), "Danton" d'Adrezej Wajda (1982), "La nuit de Varennes" d'Ettore Scola (1982), "Chouans !" de Philippe de Broca (1988), soit seulement 7 films (et quelques comédies, comme "Les mariés de l'an II") avant celui de Robert Enrico !
Aucune de ces œuvres, dont certaines sont à juste titre reconnues comme des réalisations majeures du cinéma, ne sont exemptes de parti-pris, ce qui n'ôte rien à leur qualité et à leur intérêt.