Extrait
JACQUES LACARRIÈRE ET LE THÉÂTRE
Le théâtre a toujours tenu une place centrale dans l'oeuvre et dans la vie de Jacques Lacarrière. Avant même la Grèce si j'ose dire.
L'aventure commence pour lui en 1944 quand il entre au Groupe de théâtre antique de la Sorbonne. Voici comment il raconte l'histoire : «À la fin de la guerre, je suis arrivé à Paris pour faire des études de lettres à la Sorbonne. J'avais juste 20 ans. J'avais vu des affiches du Groupe pour recruter des acteurs. Je suis donc entré au GTA par curiosité et par goût [...]. On a commencé par remonter Les Perses d'Eschyle car il ne restait que deux ou trois anciens. C'est à ce moment-là qu'une chose s'est produite qu'on peut dire de l'ordre du miracle. L'année 1947 a coïncidé avec le centenaire de l'École française d'archéologie d'Athènes. À cette occasion, bien qu'en Grèce il y eût encore la guerre civile et une situation politique confuse, il y a eu des crédits pour que nous allions jouer Les Perses et Agamemnon au théâtre d'Hérode Atticus, au pied de l'Acropole, mais surtout à Épidaure où, depuis l'Antiquité, il y avait eu une seule représentation en 1937 par ce même groupe.»
L'expérience va être décisive. En quelques années, Jacques découvre à la fois la tragédie grecque, le théâtre et la Grèce. À partir de là, la tragédie ne sera plus jamais pour lui des textes «qu'on n'avait jamais fait jusqu'alors qu'étudier, analyser et disséquer. Une dissection, comme l'on sait, se pratique sur des cadavres. Or, l'hypothèse - et l'audace - de départ était que ces textes n'étaient pas des cadavres mais des idées et des images encore détentrices de vie, autrement dit de réanimation.»
Cette découverte du Théâtre antique s'accompagne d'une autre découverte - essentielle elle aussi - de la Grèce. Il raconte comment, quittant le gta, il part, malgré la guerre, à Delphes. Une photo le montre assis sur le bord de la tholos du temple d'Athéna Pronaïa. «J'étais venu ici, poussé par les fantômes et les mirages du passé, pour jouer devant les Grecs d'aujourd'hui, les drames et les horreurs de la guerre de Troie alors qu'une autre guerre se déroulait en ces lieux mêmes. Une guerre civile, plus lourde et plus meurtrière que celle des Grecs et des Troyens. Ce jour-là, dans cette nuit de Delphes et ce silence des montagnes où nous épiaient, sans aucun doute, des partisans, je sentis qu'une Grèce mourait en moi et qu'une autre naissait.»
Présentation de l'éditeur
La passion de Jacques Lacarrière, pour le théâtre est indissociable de son goût pour la Grèce, découverte en 1947 avec le groupe de théâtre antique de la Sorbonne : la troupe joue les Perses à Epidaure, faisant revivre, à vingt-cinq siècles d'intervalle, ce haut lieu de l'art dramatique. Devenu critique théâtral, Jacques Lacarrière poursuit une activité de metteur en scène, de l'Orestie aux oeuvres de Ritsos, et de traducteur, notamment des pièces d'Eschyle et de Sophocle. Après sa mort en 2005, sa femme, la comédienne Sylvia Lapa, a eu à coeur de rassembler tous ses écrits sur le sujet. Qu'il s'interroge sur le sens et la portée du théâtre antique, la place du choeur, le rôle des costumes et de la musique ou l'actualité des mythes, Jacques Lacarrière célèbre le théâtre, ce "rêve éveillé", comme un art vivant et éternellement jeune.