Autour du « mythe de Cthulhu » inventé par Lovecraft et reprenant la topographie imaginaire de son collaborateur posthume (Arkham, Dunwich...), Derleth construit une captivante intrigue très bien ficelée quoique non exempte de certaines facilités (l'exemple le plus évident étant fourni par cette lettre que le pauvre Bates pourchassé par une monstruosité du Dehors, sentant presque sur sa nuque l'haleine putride de la créature, trouve contre toute vraisemblance psychologique le courage de rédiger (d'une main tremblante quand même!) et qu'un facteur rural retrouvera opportunément par terre et acheminera gracieusement à son destinataire!!)Dépourvu de scènes réellement marquantes sur le plan émotionnel, le récit, avec son rythme soutenu et l'accent mis sur la progression de l'investigation menée par les différents protagonistes qui se succèdent, n'installe jamais cette atmosphère d'épouvante convaincante qui caractérise les meilleures histoires de Lovecraft ("La couleur tombée du ciel", "Le cauchemar d'Innsmouth", "Le monstre sur le seuil" ...).Le style de Derleth est également moins bon que celui de Lovecraft. Les quelques artifices scénaristiques déjà signalés et les clins d'oeil (le Comte d'Erlette) et emprunts à d'autres fantastiqueurs (Carcosa de Bierce...)entament en outre un peu l'adhésion du lecteur, en lui donnant sur le coup l'impression de se retrouver dans un jeu littéraire. Il faut reconnaître incidemment que ces défauts existent parfois aussi dans l'oeuvre de Lovecraft. Plus grave, le catholique Derleth inscrit le mythe de Cthulhu dans un schéma manichéen là où sa vocation originelle était d'illustrer la conception matérialiste de Lovecraft d'un univers aveugle et indifférent à l'humaine poussière. Ainsi, Derleth fait dire à l'anthropologue qui apparaît à la fin de l'histoire : « (...), et cette structure mythique inclut les forces du bien tout comme les forces du mal, exactement comme le font d'autres schémas; mais je n'ai pas besoin d'entrer dans tous les détails car vous les connaissez - le christianisme, le bouddhisme, le mahométisme, le confucianisme, le shintoïsme- en fait et en général toutes les religions connues. ». A un autre endroit, il est affirmé que Les Anciens Dieux (le Bien) ont chassé les Grands Anciens (le Mal) de la terre du fait de « pratiques noires »... Du coup, non seulement le « collaborateur posthume » est trahi, mais les références à certaines de ses entités telles que « Azathoth, le Chaos aveugle et imbécile au centre de l'infini » , les « Joueurs de flûtes idiots » ou le « chaos nucléaire » dans lequel bouillonne Yog-Sothoth, perdent en pertinence.
Sans pouvoir prétendre à autre chose qu'à divertir, ce pastiche-qui montre un métier et un savoir-faire incontestables-nous fait passer malgré toutes ses faiblesses un agréable moment avec le plaisir de retrouver l'univers de Lovecraft : Arkham et ses toits en croupe, Dunwich et ses péquenauds dégénérés, la bibliothèque de l'Université Miskatonic et son exemplaire du Necronomicon de l'Arabe fou Abdul Alhazred, le panthéon imaginaire...
A noter enfin que les personnages de Misquamacus et de Quamis, ces sorciers indiens, ont frappé l'imagination de l'écrivain anglais Graham Masterton qui les a utilisés respectivement dans "Manitou"et"Le Démon des morts".