Le paradis sert de prétexte à une traversée de l'histoire du christianisme mais aussi à une observation de croyances confrontées à l'évolution des m½urs et de la pensée. Au départ nous craignions que l'auteur nous impose un recyclage de son tome premier de l'histoire du paradis, mais il s'est vite avéré qu'en nous en livrant une version abrégée il a introduit efficacement le sujet de cette étude.
Ce qui est en cause ici n'est pas tant le paradis, mais la crédibilité de croyances sur lesquelles une religion a fondé ses dogmes et ses inébranlables certitudes justement ébranlées par les découvertes du nouveau monde mais aussi celles des sciences modernes. La Bible qui par le hasard de l'histoire s'imposa comme la référence du juste et du vrai, fut peu à peu prise en flagrant délit d'incompétence et renvoyée à ce qu'elle aurait toujours dû rester, un recueil de contes et légendes dont le paradis fait partie.
Toujours imaginé en Asie, souvent recherché en Afrique le paradis va s'offrir une aventure dans ce nouveau monde où il pourrait bien se cacher, à moins que ces terres immenses ne soient la place réservée de la Nouvelle Jérusalem, où s'installera le peuple élu pour y vivre ses mille années de paix avant la consommation des temps.
Au bout du compte il ne sortit rien d'autre de cette race conquérante qu'une armée de vampire au sud, et au nord une élite toute gorgée d'elle-même et de sa destinée manifeste, et toujours pas de paradis. En parallèle à cette absence de trace, la science mettait un terme au dogme géocentrique et à l'occasion à celui sur lequel reposait toute la cosmogonie chrétienne, l'Empyrée. Cette fois poussée dans ses retranchements dans une époque où elle ne pouvait plus condamner au bucher ceux qui n'étaient pas de son avis, l'église s'en sortait avec un pirouette en affirmant que personne n'avait jamais rien compris et que le paradis n'était qu'un changement d'état dans la nature humaine. Bienvenue au retour en force de la félicité dont doivent se réjouir les victimes de l'inquisition.
Signe des temps, mais aussi de la persistance des croyances, le paradis profitant de la venue des lumières se réincarnait sous une forme laïcisée dans le monde chimérique des utopies. D'abord littéraires, elles devinrent expérimentales au sud avec les missions jésuites du Paraguay et les Hôpitaux Pueblos de Quiroga, et au nord plus tardivement avec les expériences socialistes utopiques d'Owen, Fourrier et d'autres.
C'est ce paradis témoin de ses époques dont il est question dans ce livre, une sorte un d'inventaire que l'auteur semble vouloir nous léguer. Un paradis terrestre qui se perd dans le ciel et que les millénaristes prétendent nous rendre, mais qui transformé en utopie finit dans les désespoirs d'un 21éme à peine remis des dystopies de son siècle précédent.
Au bout de cette démonstration l'auteur atteint sans doute le c½ur véritable du sujet qu'il soit celui du paradis en au-delà ou des mondes utopiques ici-bas, les mondes heureux et parfaits où le loup et l'agneau vivent ensemble, ne sont pas faits pour l'homme, ou en tous cas tel qu'il est aujourd'hui. Pour y parvenir il devra sans aucun doute se transformer en cet état où éternité et bonheur ne seront plus des notions insupportables.
C'est tout cela que l'auteur visite avec une particulière pertinence et une érudition époustouflante et qu'il nous livre dans un style limpide. En définitive si vous n'avez pas lu les trois premiers livres sur le paradis, vous pouvez commencer par celui-ci, il résume de façon magistrale le sujet.
Juste deux remarques. La notion d'uchronie est plus restrictive que celle adoptée par l'auteur et nécessite un lien de cause à effet entre présent et passé. Une conte qui nous parlerait d'une société parfaite dans un monde sans chrétienté serait soit une utopie, un conte, ou une histoire. Ce même monde dont l'absence de chrétienté serait expliquée par le fait que Saint Paul ne se serait jamais promené sur le chemin de Damas ou que Jésus ne serait jamais mort sur la croix est une uchronie, et ceci que ce monde soit ou non heureux..
En deuxième lieu, l'Encomienda ne peut se réduire à une notion de travail forcé mais procède d'un système plus complexe. Le repartimiento aussi appelé mita serait plus proche de ce concept bien que le véritable travailleur forcé soit l'esclave.
Un livre de référence qui pourra servir à la fois à une approche du thème mais également comme document de base pour approfondir les recherches. Un monument.
Pour les définitions d'encomienda, repartimiento, mita, uchronie voir le dico du site avatarpage.net.